dimanche, novembre 18, 2018

"Construction", premier extrait


« Libérer la parole !», berk, concept de loosers geignards, là où la victime devient le héros, un héros en crotte de nez, en nouilles trop cuites, en algues moisies. Instinctivement, il est permis de supputer qu’il y a manipulation, une façon d’enfermer une fois pour toute la victime dans son rôle. Le seul état de victime acceptable, être victime du sort, du « destin », « des dieux » mais les dieux sont morts, emportés par leurs affaires de turlutes foireuses, leurs petites jalousies, leurs manies sacrificielles, leur amour immodéré de l’or, des honneurs. Il n’y a plus de « victimes » qui soient depuis que l’Autre, Celui qui mangeait des galettes de blé et un peu de poisson grillé, Celui qui a foutu dehors les prévaricateurs du Temple, Celui qui, un jour, a planté ses parents pour aller faire la leçon aux ergoteurs de la loi alors qu’il n’était encore qu’un gamin, Celui qui s’est laissé insulter, malmener, épingler sur du bois, est mort, est descendu aux enfers, est ressuscité d’entre les morts, est monté aux Cieux, est assis à la droite du Seigneur (et pas « saigneur ») (Son Père soit dit en passant) d’où il viendra juger les vivants et les morts. Il paraît du reste que nous sommes fait à l’image de ce Père et que, par extrapolation, nous sommes tous des étoiles, nous sommes tous des empereurs. Je n’ai pas de compte à régler, je gère mes finances à vue. Il y a eu des circonstances qui ont fait que … et voilà, à l’approche de la cinquantaine, je me retrouve parmi plein de toiles achetées sur ricardo et anibis, à regarder « Le jour du Seigneur », dimanche matin, avec deux petits chiens  dans le lit alors que j’entends Cy. prit, une fois de plus, de déménagite aigüe qui pousse les meubles.

lundi, octobre 08, 2018

Trois titres : "Le voyage à Paris", "Poussière demain", "L'ordre du jour"







L’Ordre du jour, d’Eric Vuillard, prix Nobel 2017, un bref opus, pour une fois, d’habitude les prix de la rentrée sont des pavés. Le sujet est très simple, un rien de politique fiction et beaucoup, beaucoup de recherches historiques. Vuillard, avec le petit air de ne pas y toucher, rhabille les alliés pour l’hiver, et très chaudement, ce qui explique peut-être l’accueil un rien froid d’une certaine intelligentsia, dont font partie ceux qui savent, les thuriféraires de la bien-pensance officielle. Vuillard remet à sa juste place les « crimes » de la méchante Allemagne. On y voit les complicités de l’économie déjà mondiale, la lâcheté des uns des autres, le désespoir des « coupables ». Petit ouvrage subtile et jouissif pour l’historien ou l’iconoclaste quasi professionnel que peut être votre serviteur. Le style est alerte, sophistiqué sans qu’il n’y paraisse, parfaitement rythmé. Enfin UN Goucourt à glisser dans toutes les bibliothèques.


Le voyage à Paris, de Raphaël Aubert, chez art&fiction, un titre à la Borgeaud pour un précieux livre, un très bel objet, l’hommage d’un fils à son père, Pierre Aubert, peintre et graveur. Le fils nous emmène dans ses souvenirs familiaux, nous ouvre à l’intimité de son père, relate des extraits des notes de voyage de ce dernier et, surtout, nous le laisse suivre dans son « voyage à Paris ». Il s’agit d’un leporello, vingt croquis au stylo, du 29 novembre au 2 décembre 1968, des scènes attrapées sur le vif, un Paris trop beau pour être vrai. Aubert fils nous fait revivre la ville avec minutie, une précision d’enquêteur, pas un élément qui ne soit lancé à la légère, la reconstitution est exacte ! Comment expliquer mon émerveillement à retrouver ce Paris que j’ai eu aimé mais que je n’aime plus. Mon dernier séjour était un cauchemar, un hôtel en pseudo-chic péteux, minable au final, la pression de la foule, partout, écœurante, répugnante. Les mots du fils, les dessins du père m’ont profondément émus, retrouver une personne que l’on croyait … morte. Et quand bien même elle le serait, laissez-moi, encore un instant, serrer sur mon cœur ces quelques belles pages, plus qu’un souvenir.

Poussière demain, sous-titré « Les aventures d’Europe : de Zeus à l’UE », un ouvrage non pas sorti de la cuisse de Jupiter mais de l’outil scriptural très fécond de Pierre Yves Lador ! Il s’agit d’une somme, quasiment le couronnement de l’œuvre littéraire du grand PYM, de l’inaltérable et du magistral auteur qui, de ses hauteurs, nous délivre sa weltanschauung. Le monde, l’infini stellaire, l’humour, quelques-uns et moi-même vraisemblablement, dans le personnage de Frédéric le catholique se retrouvent au fil des 354 pages du joli volume des Editions Morattel. Si notre auteur avait quelques velléités à se lancer dans une carrière de gourou, son Poussière demain - ou une cosmogonie à l’usage des contemporains et des générations futures - ferait un récit prophétique et révélatoire tout ce qu’il y a de plus crédible. On y trouve tout ce qui peut concerner la nourriture spirituelle mais, de plus, la nourriture physique ! Lador a la précision de l’artisan horloger pour évoquer le menu de dîner et goûter, une cuisine magique, propre à accompagner de roboratives conversations philosophiques en mine de rien Et vous vous languirez de connaître bientôt les vertus gustatives de l’impératoire (en tarte).

dimanche, septembre 09, 2018

Introduction à l'histoire (vaudoise, suisse, etc.)


A quoi sert l’histoire ?

L’instant présent n’est pas issu d’une succession de hasards, d’incidents plus ou moins prévisibles ou de coups de chance. Soit, le hasard a sa place dans l’histoire mais l’époque dans laquelle nous vivons est le résultat d’une succession d’événements, les uns emboîtés dans les autres à la manière d’un jeu de construction en perpétuelle évolution. Déclarer à propos de l’histoire que « ça ne m’intéresse pas » ou que « ça ne sert à rien » est aussi idiot que de ne pas vouloir se servir de ses deux yeux. L’être humain s’inscrit dans un plan géographique et dans un plan historique. Ne pas connaître l’histoire revient à avancer dans une rue, dans une ville sans avoir aucune notion d’où l’on se trouve. L’histoire sert donc à s’orienter dans le temps.

Comment raconter l’histoire ?

Le récit de l’histoire n’est pas neutre. Cette neutralité est un mythe véhiculé par les livres d’histoire officiels, à croire qu’il existe UNE HISTOIRE. En fait, l’histoire dépend étroitement du point de vue de celui qui la raconte. On peut dire qu’il s’agit d’une manipulation mais il s’agit avant tout des choix moraux des historiens qui étudient les événements et les interprètent selon leur regard, leur conviction. Le récit de l’histoire est honnête lorsque son auteur explique sous quel angle il a étudié son sujet, quelles sont ses convictions et, surtout, il doit assumer son texte en le signant.

A chaque grande évolution de notre société, nous pouvons réécrire l’histoire dans son entier. Notre morale a changé, notre vision du monde aussi. Parfois, des découvertes archéologiques viennent contredire ce que l’on considérait comme une vérité éternelle. Pendant longtemps, par exemple, on a cru que les constructeurs des pyramides étaient des esclaves. Faux, des fouilles sur le plateau de Gizeh ont prouvé que les ouvriers étaient fort bien traités, bien nourris et salariés. Un Egyptien ne pouvait refuser d’aller travailler sur les chantiers de pharaon, c’était une sorte de conscription.

Un autre exemple, Philippe d’Orléans, Régent de France. A la mort de Louis XIV, son successeur, Louis XV, n’avait que cinq ans. On désigna Philippe son cousin régent jusqu’à la majorité du roi. Cela veut dire que Philippe d’Orléans était une sorte de roi temporaire. Cet homme était ce que l’on nomme un « viveur », il aimait la fête et la vie libertine. Il a tenté de mener plusieurs réformes, invention de la bourse, introduction du papier monnaie en France, etc. C’était un homme intelligent et avisé. L’histoire a retenu de lui un portrait très contrasté. A la fin du XIXème siècle, on le considérait comme un précurseur, au début du XXème comme un débauché et, de nos jours, on considère qu’il n’avait pas une vie très réglée mais que ses réformes économiques étaient bonnes mêmes si elles n’ont pas toujours abouti. Vous voyez qu’une même personne, que les mêmes actions peuvent être jugées tour à tour de manière positive ou négative.

L’histoire, une construction (souvent) artificielle.

Le récit de l’histoire est devenu, dès le mi-XIXème siècle, un enjeu des politiques nationales. Les pays tels que nous les connaissons aujourd'hui sont souvent l’agglomération d’Etats plus petits, plus anciens ou de territoires conquis, pris aux Etats voisins. De ce fait, toutes les nations ont intérêt à raconter leur histoire sous l’angle d’une unité immémoriale. On raconte une version de l’histoire qui tend à prouver que chaque pays existait depuis l’antiquité. En France, on cultive l’idée que la Gaule faisait un Etat homogène qui, petit à petit, deviendra le pays que nous connaissons. Pareil pour l’Italie, l’Espagne, etc. Ce n’est pas faux en soi, c’est une sorte de manipulation qui permet de se faire une idée générale de l’histoire d’un pays. Ce serait beaucoup trop compliqué de connaître tous les aléas de la formation d’un Etat. Le plus simple et le plus juste serait de connaître les grandes lignes de l’histoire régionale, nationale et internationale. Pour reprendre l’image du premier paragraphe de cette introduction, vous connaissez parfaitement bien la rue dans laquelle vous vivez, bien la ville dans laquelle vous vivez, assez bien le pays dans lequel vous vivez et plus ou moins bien le reste du monde. L’histoire procède de la même manière.

L’histoire suisse, un cas particulier ?

La Suisse est formée de 26 cantons, fonctionnant chacun comme un petit Etat. La Suisse n’est pas tout à fait une exception sur ce plan-là.  Chaque pays est composé de sous-ensembles plus ou moins autonomes. L’Espagne est organisée en provinces autonomes qui cultivent des différences culturelles et/ou linguistiques comme la Catalogne par exemple. L’Allemagne est divisée en Länder, ces derniers étant la survivance de nombreux royaumes indépendants plus anciens comme la Bavière par exemple. La France en tant qu’entité politique centralisée s’est construite dès le Vème siècle, à partir du règne de Clovis, le premier roi des Francs. Cette construction va se poursuivre jusqu’au XIXème siècle lorsque la Haute-Savoie va être cédée par le roi d’Italie à Napoléon III, le dernier empereur français.

Quant à la Suisse, elle n’est devenue un véritable Etat organisé que de manière très tardive, après une guerre civile, la guerre du Sonderbund qui eut  lieu en 1847 et dura trois semaines. Cette guerre doit être regardée comme un cri de détresse de la part de petits cantons ruraux catholiques (UR, SZ, NW/OW, LU, ZG, FR, VS) qui ne se sentaient pas reconnus par les riches cantons urbains et protestants. Après cette guerre, la Suisse proclama sa première vraie constitution, se dota d’une capitale (Berne), d’un tribunal fédéral, d’une école polytechnique et « s’inventa » une histoire. C’est-à-dire que cette nouvelle Suisse fédérale choisit parmi l’histoire de ses cantons les éléments les plus marquants et les plus consensuels. On transforma quelques mythes en vérité historique incontestable et on minimisa les anciens antagonismes entre cantons. Par exemple, le pacte du Grütli de 1291 est, selon certains experts, une copie du Moyen-âge d’un original disparu et certainement moins éclatant. Ce pacte proclamait une alliance défensive entre les cantons d’Uri, Schwyz et Unterwald qui se considéraient très différents les uns des autres. A l’époque, ces trois cantons ne défendaient aucun idéal de liberté ou de démocratie. Cette interprétation date de 1848.

Cette pratique à la limite de la manipulation perdure encore aujourd’hui dans les livres d’histoire suisse à caractère scolaire. Toutefois, ce genre consensuel a ses limites.

Dans « Histoire suisse », édition LEP, page 31, sous le paragraphe consacré aux deux guerres de Kappel, on peut lire le paragraphe suivant :

• 1531- Un véritable affrontement a lieu deux ans après au même endroit (Kappel).  Zwingli veut réformer toute la Confédération mais, isolés militairement, les Zurichois ne peuvent prendre que des mesures économiques en fermant leurs marchés aux cantons catholiques. Ceux-ci réagissent en écrasant les Zurichois à Kappel. Zwingli meurt dans la bataille.


Apparemment, ce texte semble clair et cohérent. Toutefois, il traduit d’une manière diplomatique une réalité historique un peu dérangeante, c’est-à-dire la volonté hégémonique de Zürich sur ses voisins en se servant de la foi protestante comme justificatif. Faisons de l’analyse de texte. A la fin de la première ligne, on nous dit que Zwingli, un pasteur réformateur zurichois, veut imposer la Réforme dans toute la Confédération. Lorsqu’on est un homme de religion et que l’on veut convaincre son auditoire en matière de foi, on le fait par des arguments. A la deuxième ligne, le texte nous dit que « les Zurichois sont isolés militairement ». Etrange ! Nous parlions de religion. Depuis quand faut-il des troupes pour évangéliser ? Et dernier hiatus, lignes deux et trois, il est dit que « Ceux-ci (les Zurichois) ne peuvent prendre que des mesures économiques » pénalisant les cantons catholiques. On voit ici où voulait vraiment en venir Zürich : imposer sa domination économique sur ses voisins. Zürich finit par être battu par les cantons catholiques qui témoignent en dépit de leur victoire de leur forte dépendance économique à leur « ennemi ». 

L’histoire vaudoise, un cas particulier ?


Avant que vous ne passiez à l’étude de la Révolution vaudoise, sujet assez peu consensuel et, donc, traité de manière relativement succincte dans les livres d’histoire officielle, il est nécessaire de connaître les grandes lignes de l’histoire suisse de 1517 à 1798. Vous pouvez vous référer au livre d’ « Histoire suisse », édition LEP, illustré par Mix et Remix, pages 30 à 39. Même si les faits historiques y sont interprétés d’une manière que l’on peut discuter, voire contester, les faits relatés restent exacts. Il me semble toutefois  que l’on ait « oublié » deux ou trois choses. A aucun moment, on n’explique que le Pays de Vaud fut envahi par les troupes bernoises sans autre raison que de le soumettre et en exploiter les riches ressources. A aucun moment, on n’explique que les Bernois, aidés des confédérés, vont chasser les prêtres catholiques et les religieux catholiques du canton, piller les églises, fermer et détruire les cloîtres et les monastères et imposer par les armes le protestantisme. Nulle  part, on ne raconte que les Vaudois furent privés de leurs droits civiques, qu’il leur fut interdit de pratiquer leur folklore, de porter de la dentelle, des bijoux et, même, de se marier sans le consentement de l’autorité bernoise. Ces faits sont pourtant historiques même s’ils peuvent être regardés comme trop critiques envers Berne et ses alliés. Il ne faut pas oublier que les tensions entre cantons étaient très importantes jusqu’en 1848. Il en existe encore aujourd’hui mais chacun a appris à en minimiser la portée. C’est peut-être une raison pour laquelle on ne présente jamais l’histoire suisse que sous un angle très consensuel.


drapeau vaudois
La Révolution vaudoise, élément précurseur du renouveau suisse

14 juillet 1789, date que l’histoire a retenue comme étant le début de la Révolution française ! En fait, il s’agit de la prise de la Bastille, prison royale dans laquelle le roi de France pouvait faire enfermer qui il voulait sans autres formes de procès. On parle d’un symbole de l’absolutisme. Absolutisme ? Oui, il s’agit du système politique qui avait cours dans quasiment toute l’Europe, y compris en Suisse dans une forme un peu spéciale. En substance, le pouvoir politique ne s’appuie pas sur la volonté populaire mais sur la volonté divine, sur l’Eglise tant catholique que protestante. Si le roi règne, c’est que Dieu lui a confié la direction de son peuple, du pays. Dans le canton de Vaud, les représentants du pouvoir bernois que la population vaudoise devait appeler « Leurs Excellences de Berne » prétendaient aussi diriger le canton de Vaud selon la volonté de Dieu.

La Révolution française va ébranler toute l’Europe. Le système va s’emballer et sombrer dans les pires excès (La Terreur). Un homme va s’imposer en France dès 1795 (période du Directoire), il s’agit de Napoléon Bonaparte. Il se fera connaître en tant que brillant général révolutionnaire avant de devenir un homme politique incontournable. A la fin du XVIIIème siècle, la France donne le ton. Il s’agit de la plus grande puissance européenne continentale. Lorsqu’on toussote à Paris, c’est un séisme dans les capitales étrangères.

Or, en 1789, le précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin, petits-fils de la grande Catherine, impératrice de toutes les Russies, reçoit la nouvelle de la prise de la Bastille. Il ne cache pas son enthousiasme et voit dans cet événement la promesse de la libération de son propre pays, occupé par une oligarchie autocratique. Cet homme se nomme Frédéric-César de la Harpe (1754-1838), sa patrie est le Pays de Vaud occupé depuis 1536 par Leurs Excellences de Berne. Les Bernois ont obtenu la domination du Pays de Vaud par conquête militaire. Les Vaudois étaient des citoyens de seconde zone vis-à-vis des Bernois. Privée de certains droits fondamentaux (liberté de pratiquer sa religion, son folklore, liberté de se marier) la population ne vivait pas dans la misère mais elle n’était pas libre. Il était interdit à ses élites d’accéder aux postes à responsabilité de la République de Berne. Il y avait donc une inégalité de traitement. C’est la raison pour laquelle Frédéric-César de la Harpe avait quitté la Suisse. Il était pourtant avocat et plaidait les affaires en appel à Berne.


Depuis la cour de Russie à Saint-Petersbourg, Frédéric-César de la Harpe écrivit des pamphlets contre la domination bernoise en terres vaudoises qui circulèrent dans la presse européenne. Il rédigea aussi des  pétitions à l’adresse de ses concitoyens vaudois, exhortant les autorités bernoises à accorder une égalité de traitement entre Bernois et Vaudois. Leurs Excellences de Berne n’en furent pas très heureuses et se plaignirent auprès de la grande Catherine. Cette dernière ne renvoya pas le bouillant précepteur de ses petits-fils, elle l’appréciait énormément. Elle le pria de se tenir à l’écart de la chose politique vaudoise, ce qu’il fit. Toutefois, sa réputation de révolutionnaire força l’impératrice à se séparer de ce précieux pédagogue. La Harpe rentra en Suisse, à Genthod, sur le territoire genevois où il acquit un domaine. Il ne pouvait résider en terre vaudoise sous peine d’être arrêté par l’occupant bernois.

Alors qu’il ne comptait se consacrer qu’aux techniques agronomiques modernes, à la lecture et à une vie paisible auprès de son épouse Dorothée, le hasard mit La Harpe en contact avec le général Bonaparte. Sur l’un des flancs de l’Arc de Triomphe, à Paris, on peut lire le nom d’Amédée de la Harpe, général mort durant les guerres d’Italie. Cet homme se trouve être le cousin de Frédéric-César de la Harpe. A sa mort, il laissa une veuve et des orphelins fort démunis en terre vaudoise lorsque l’autorité bernoise saisit les biens de feu le général. Impossible à sa veuve d’aller demander un soutien quelconque du gouvernement français, on ne l’aurait certainement  pas laissée rentrer sur le territoire vaudois. Elle pria donc son cousin d’aller plaider sa cause auprès du général Bonaparte qui tenait Amédée de la Harpe en haute estime. Non seulement, Napoléon fit verser une rente à la veuve de feu son ami le général Amédée de la Harpe mais il retint auprès de lui Frédéric-César de la Harpe qui en profita pour plaider la cause du pays de Vaud.

Le gouvernement bernois reçut un ultimatum du Directoire français : Berne devait quitter le territoire vaudois sous peine de représailles françaises. Le 24 janvier 1798 fut proclamée l’indépendance vaudoise. Laharpe (dès lors Frédéric-César de la Harpe orthographia ainsi son patronyme) avait gagné ! Le pays de Vaud était libre. Les troupes françaises trouvèrent tout de même un prétexte pour pénétrer le territoire helvétique.

La révolution se répandit à travers tout le pays. Bonaparte voulait, en sus de ses motivations idéologiques, s’assurer le contrôle des cols alpins et les ressources du pays. Il organisa la Suisse en un Etat moderne et centralisé. Toutefois, cette organisation ne convint pas aux cantons trop accoutumés à une grande indépendance les uns par rapport aux autres. Bonaparte donna encore à la Suisse (nommée alors République Helvétique) sa première constitution fédérale : l’Acte de médiation. La Suisse retrouva alors une certaine paix, une unité et une cohésion qu’elle n’avait encore jamais connue mais n’en demeura pas moins un Etat satellite de la France (voir pp. 44-45 du livre d’Histoire Suisse Mix & Remix).



Epilogue : après la chute de Bonaparte en 1815, devenu entre temps empereur des Français, la Suisse faillit disparaître. Genève et le Valais auraient été cédés à la France, le pays de Vaud et l’Argovie seraient à nouveau passés sous domination bernoise et tous les autres cantons souverains suisses auraient été agrégés à la Confédération germanique. Alors que l’Angleterre, la Prusse, l’Autriche et la France (à nouveau dirigée par un roi de la famille des Bourbons) s’étaient mises d’accord sur l’avenir de la Suisse, Laharpe sauva l’unité du pays par la voix de son ancien élève le grand-duc Alexandre, devenu le tsar Alexandre Ier. Ce dernier était considéré par les coalisés (pays cités ci-dessus) et la royauté restaurée en France comme le grand vainqueur de Napoléon Ier. Le tsar Alexandre exigea donc le respect des frontières nationales suisses, ainsi que l’indépendance du canton de Vaud et du canton d’Argovie par rapport à Berne.

jeudi, août 09, 2018

"Parcours" de Jacques Dubochet


Nous ne sommes pas du même bord politique, nous n’intervenons pas forcément sur les mêmes points au Conseil Communal mais c’est avec un plaisir sincère que j’ai officiellement salué notre prix Nobel au début de notre séance du mercredi 6 décembre 2017. J’ai, par la suite, eu le plaisir encore plus grand de le voir vêtu d’un frac ! Habituellement, notre homme donne plutôt dans le look père Noël en chemise hawaïenne. Cela m’a beaucoup touché qu’il m’offre un exemplaire de « Parcours », son essai autobiographique scientifique fourre-tout. Le texte est sympa, comme l’auteur, échevelé, comme souvent l’auteur, drôle, pertinent, optimiste, toujours comme l’auteur et, indépendamment de la volonté de l’auteur, un rien aveugle sur certaines choses. On mettra ça sur le compte de l’optimisme.

Jacques Dubochet est un excellent vulgarisateur, il s’intéresse à plus d’un domaine hors de sa zone de confort, il fait l’effort de débrouiller ce qui lui paraît obscur et, du coup, devient à son tour une référence ressource pour ses lecteurs. L’éthique dans les sciences, la génétique, le changement climatique sont des sujets à propos desquels notre illustre Morgien réfléchit, beaucoup, et construit une opinion personnelle argumentée à valeur universelle. L’auteur possède son style fait de ruptures, d’humour, d’à-coups et d’une syntaxe décontractée ; c’est une voix et on aimerait l’écouter encore plus longuement dans ses recensions scientifiques, ça ferait une excellente rubrique dans la presse locale – pour une fois que l’on y lirait quelque chose d’intelligent qui ne chlipote pas la plus grossière des manœuvres politiques – bref, ce serait faire œuvre d’éveil public.

« Parcours » traite aussi du … parcours de son auteur. Ce dernier l’admet, il a eu de la chance, c’est toujours une grande chance de naître dans une famille éduquée, sensée, sans problème financier… Ça vous change la perspective. Jacques Dubochet  a même réussi à faire de sa dyslexie un atout, il l’avoue. Il a eu la chance d’être « tombé » sur les bons enseignants. J’en connais qui, grandis dans des clapiers moisis, quartier de prolos, n’ont fréquenté que les écoles primaires et secondaires de prolos avec, il va sans dire, l’enseignement assorti et qui n’ont jamais pu jouer de l’excuse avérée ou non d’une dys-je-ne-sais-trop-quoi-ie. Personnellement, j’ai découvert il y a peu que j’étais dysorthographique si ce n’est dyslexique ce qui expliquerait pas mal de choses. Enfin, les prolos qui n’ont pas de chance, les HLM de lapins et l’éducation publique à l’avenant, ce n’est pas chez nous, ce n’est pas à Morges, ça se saurait … Tenez, la preuve, même sans avoir été correctement diagnostiqué j’ai réussi à devenir président du Conseil Communal. Bref, les chats ne font pas de chiens et les socialistes ne font pas d’UDC.

Revenons à l’angle mort, une certaine vision d’une réforme écologique qui se trompe d’étage. Oui, les histoires d’empreinte carbone, de surconsommation des ressources, de développement durable et autres sont de première importance mais il faut regarder le problème dans son ensemble avec un rien de distance. Le climat a toujours changé, l’activité humaine n’est qu’un facteur, aggravant diront certains, l’historien vous dit qu’il y a des cycles et que chaque problème appelle une solution, et le problème, en l’occurrence, s’appelle surpopulation ! Pour revenir aux susmentionnés lapins, il faudrait peut-être arrêter de se multiplier. Quelle est l’empreinte carbone de chaque nouvelle vie ? Il faut que le consommateur soit responsable et pourquoi cette exigence de responsabilité ne s’étend-elle pas aux géniteurs/trices ? Notre économie saurait très bien faire avec une main d’œuvre de robots pour une production durable de qualité destinée à une population appelée à diminuer à terme. Evidemment, ça ne fait pas le jeu de la finance, de ses promesses à courte visée et de son modèle basé sur une croissance perpétuelle. Il faut rompre avec la pression sociale qui veut qu’une vie de couple aboutie donne du fruit, une descendance ! Et si vous tenez absolument à transmettre votre nom, adoptez, il y a bien assez d’orphelins malheureux dans les pays en voie de développement. Ce droit impérieux à « avoir des enfants » à tout prix se fait au détriment de notre avenir commun. 7,55 milliards d’individus humains sur terre au 1er juillet 2017 ! Je n’ose imaginer à combien s’élève ce chiffre aujourd’hui. Pour qu’un individu humain puisse devenir un être humain, il a besoin de minimas : attention, éducation, espace, projets, avenir. Sans cela, on oscille entre le bout de viande et la machine, une machine en viande, berk.

« Parcours » ou un chemin de réflexion pour son lecteur.


lundi, juillet 16, 2018

Zauberberg II, extrait

[…] Non, trois fois non, il n’ira pas à Berlin, il n’ira plus à Berlin. Le petit auteur romand pense pareil, parce que Nino l’a mis dans la confidence de ses hésitations. Le petit auteur lui a fait l’inventaire de tout ce qui avait disparu et pourquoi c’était mieux « avant », comme disent les vieux qu’ils ne sont pas encore, et tout se tient dans les limites du « encore ». C’est un charmant inventaire à la Prévert, dans lequel défilent d’humbles tea-rooms, des maisons de légende, des cafés-brocantes, des salles de cinéma, des bars à culs, des saunas gay, des soirées mythiques, des circonstances, des couchers de soleil depuis un pont, qui n’est pas un pont et ne s’appelait pas encore « Warschauer Brücke ». Il y a encore des WG à Friedrischshain, de folles amours, un prince charmant, des chagrins baroques, des courses dans le Kaiser’s du coin, le Palais de la République, des places, des rues … Rien, vraiment rien, le temps n’a rien respecté, surtout pas les espoirs d’un jeune auteur au talent littéraire en pleine formation. Objectivement, Nino ne pourrait pas se rendre à Berlin ; il paraît que le restaurant turc en-dessous de chez Shlomo, littéralement le stamm de ce dernier, ne va pas fort, désaffection populaire. Depuis le soutien massif de la diaspora turque à l’élection de Recep Tay-machin truc, on se méfie de ces cafés où les hommes parlent trop fort et semble prendre de haut la clientèle allemande et les touristes. Il paraît que Shlomo traverse la rue en babouches – rue devenue quasi piétonne, avec des espaces de jeux à mioches protégés par d’épais blocs de béton barbouillés de couleurs – il traverse donc pour se rendre dans un autre café turc, pile en face, décors kitsch de rigueur, musique kitsch, très bonne cuisine et une clientèle féminine exotique, maquillée à la manière de bagnoles volées et pas le moindre voile à l’horizon. Friedhelm et Ditmar ont quasi déménagé à Cologne ; Friedhelm s’apprête à intégrer l’alma mater de la Colonia Claudia Ara Agrippinensium et Ditmar a trouvé du travail dans une clinique du centre. Monsieur Robert et Eldrid pense laisser les rênes de l’Institut Benjamenta à « Présence suisse », à son faiseur de directeur et se retirer au Tessin. Magda et son second époux se sont fait construire une jolie maison en bois au bord de la plage, à Warnemünde. Nino n’a d’aucune manière participé à la légende, il a pris le train en marche. Il ne va pas se mettre à courir après un mirage. Il y aura encore des printemps magnifiques à Berlin, des étés paresseux, de romances merveilleuses et des grosses tantes anglophones qui aboient bruyamment à la fin de chaque phrase aussi. Tout ça se fera sans Nino et sans que l’intéressé n’en conçoive le moindre regret.

mercredi, juin 27, 2018

"Le génie et la déesse" de Aldous Huxley


Aldous Huxley n’est pas qu’un auteur de SF à caractère New Age, c’est un homme de l’ère victorienne qui a réussi à s’échapper de son siècle. Il témoigne de sa stature morale, entre autres, à travers un bref opus : « Le génie et la déesse ». Le volume m’est tombé entre les mains je ne sais trop comment, une bibliothèque à débarrasser ou un achat dans une brocante. Quoiqu’il en soit, j’étais sûr de la qualité du texte, ce petit rien d’ironie, un solide fondement philosophique et logique. Il faut tout de même « rentrer dans le texte », genre deux vieux qui se racontent leurs faits d’arme, une touche de condescendance, notre auteur a passé 60 ans, il est malade, ça commence à sentir le sapin, du coup on peut excuser l’apprêt pontifiant de l’incipit.

Donc, deux vieux, du whisky, des souvenirs, un peu de psypsy à la sauce freudienne, invocation de ce bon vieux Sud, on se croirait passé dans un roman de Julien Green. Il y a un jeune scientifique plein de morale et de piété ; il y a un grand génie distrait, asthmatique et infantile, sa femme, Kathy, superbe, elle pourrait être sa fille et deux enfants, une adolescente poétisant et un jeune garçon. Ne surtout pas oublier la vieille Beulah, la nounou servante noire qui veille à tout. Le jeune scientifique est bâti comme un dieu, il va sans dire. Il s’agit de l’un des deux vieux pontifiant qui se racontent leur vie. Tout comme Julien Green, il expose à quel point il pouvait être quiche à 20 ans, tout pétri de principes pieux  et moisis. Ah ! les ravages de la bonne morale protestante, là où la sensualité catholique et le pardon de la confession représentent un véritable progrès. Le sujet du « Génie et de la déesse » n’est toutefois pas là.

La belle Kathy est une femme à l’attitude olympienne, une mortelle qui se comporte comme une déesse. Promise à un grand mariage, elle a préférée épouser un vieil hurluberlu, un scientifique infantile porté sur la chose, comme un nourrisson qui ne peut s’empêcher de sucer son pouce. Le type est totalement déconnecté de la réalité, il est au-dessus de ça. Question, l’esprit est-il supérieur à la vie, la sensualité propre à tout existence humaine ? réponse huxleyenne : non, lorsque l’amour et la sensualité ne sont plus présents, le génie tourne à la manie, une succession d’anecdotes montées en boucle. Evidemment, la belle Kathy finira par coucher avec le jeune puritain au corps de dieu grec et il n’y a aucun scandale dans ce fait. Son mari le génie est au tapis, malade, quasiment mort ; son épouse doit lui insuffler le souffle vital qui lui manque et comment le faire si elle est elle-même à bout de souffle ? Se reconnecter à son corps, jouir, dormir, manger, être en santé et faire déborder cette santé dans la personne de son époux.

Huxley semble deviner le tournant moral coincé du … ce que vous pensez des prochaines décennies. Le récit est implacable, les ravages d’une morale sociale  bornée alors que le grand charme de la bourgeoisie s’exprime dans la coulisse. Moralité, à présent que le sexe est devenu une pratique publique, galvaudée, étalée, il n’est plus libre, il est contraint, frustration, compensation, déraison et obésité des foules à la clef. Pour être heureux … baisons caché !



jeudi, juin 21, 2018

Discours de fin de présidence au Conseil Communal de Morges


Monsieur le syndic, Mesdames et Messieurs les municipales et municipaux, Mesdames et Messieurs les conseillères et conseillers communaux, l’usage veut que le président sortant, lors du dernier conseil qu’il préside, fasse un discours. J’ai été un président très avare de ses discours, je n’en ai pas fait plus de trois, et une ou deux interventions au débotté. Ce sera donc le quatrième discours de mon mandat présidentiel, j’en ai un cinquième d’ici la fin de la semaine. Le temps du bilan est venu mais, non, pitié, l’évocation  par le menu des mille et un petits riens de la présidence n’a rien de folichon. J’ai pensé, pour vous distraire et vous édifier, vous lire un florilège de mon œuvre mais je vous laisserai le plaisir de découvrir mon style inimitable dans l’opus que je ne manquerai pas d’écrire suite à l’expérience de la présidence et je dois vous remercier pour toute cette matière que vous m’avez offerte, je n’en ai pas manqué une miette depuis le perchoir.

Plus sérieusement, la présidence n’est pas une fonction personnelle, du moins je ne l’ai pas conçue ainsi. Quelqu’un m’a demandé « mais pourquoi salues-tu toujours la secrétaire et sa suppléante et l’huissier et son suppléant alors qu’ils ne sont pas tous présents ? » Et pourtant oui, ils sont présents, peut-être pas de manière physique mais dans le travail du bureau élargi. La présidence, c’est la voix du bureau élargi ou le chef de chœur. Sans le bureau, pas de présidence. Le bureau élargi est un lieu de dialogue privilégié inter-partite, une zone de porosité qui permet des échanges vitaux à la bonne marche du Conseil. Si j’étends ma logique, la présidence, c’est vous tous, aussi et pour tout le travail accompli durant cette année, je vous propose d’applaudir les membres du bureau et de vous applaudir par la même occasion.

Notre Conseiller fédéral Ueli Maurer a récemment dit lors d’un congrès « Il ne faut pas avoir peur de s’ouvrir aux bonnes idées, qu’elles viennent de gauche ou de droite, une bonne idée reste une bonne idée ». Poursuivant dans cette logique, j’ai un vœu à formuler, avant que nous ne passions à ceux de la Cogest et ceux de la Cofin, vous excuserez la naïveté de ce vœu, mettez-la sur le compte de ma relative nouveauté parmi vous, j’ai rejoint ce cénacle en février 2015 - à ce propos, je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de conseillers qui ont accédé à la présidence après avoir siégé seulement deux ans et demie au Conseil et, qui plus est, issu à deux reprises de la liste des viennent-ensuite - vous avez fait preuve de pas mal d’audace, vous avez eu bien raison de vous applaudir … Donc, pour en revenir à ce vœu, pourriez-vous, lors de chaque intervention, essayer de vous mettre à la place de l’intervenant, essayer de comprendre son intervention de l’intérieur avant de bondir le contredire. Vous pourrez intervenir pour améliorer sa proposition, la compléter ou la préciser car il y a bien plus de choses qui nous réunissent dans l’entier du Conseil que de choses qui nous séparent.

jeudi, juin 14, 2018

"Maîtres anciens" de Thomas Bernhard


 
Image tirée de la BD "Maîtres anciens" par
le dessinateur allemand Mahler.
« Maîtres anciens » ou la franchise du désespoir, parce qu’aucune échappatoire ne s’offre à l’honnête homme, à l’homme éduqué, cultivé, celui qui souffrait pour et par ses idées. On est en 1985 lorsque Thomas Bernhard publie ce texte, il mourra quatre ans plus tard. Je ne pense pas qu’il eût aimé que l’on qualifiât « Maîtres anciens » de testament, encore moins de testament littéraire. Notre auteur profite des forces qui lui restent pour taper sur son clou préféré, pour dévoiler, fustiger, démasquer l’ennemi de toujours, à savoir son semblable. Thomas Bernhard a la misanthropie saine et guillerette. Elle n’épargne personne et se déploie comme des cercles concentriques – ou excentriques si l’on veut être dans le vrai - à la surface de l’eau, le pavé dans la marre etc, je vous fais grâce de la métaphore et de sa suite, si filée soit-elle.

La question pertinente : mais pourquoi lire « Maîtres anciens » aujourd’hui, plus de trente ans après sa publication, après avoir clairement basculé dans le m… le b… du siècle suivant ? N’y a-t-il pas d’autres livres, d’autres auteurs à honorer de sa lecture ? Je vous laisse le choix de vos lectures, à la mode ou pas, classiques, reconnues, populaires, obligatoires et autres mais MA lecture est plutôt lente, c’est un acte volontaire, réfléchi qui, depuis peu, m’impose le port de lunettes. Je ne vais pas lire n’importe quoi et cet opus de Thomas Bernhard m’avait échappé lorsque, il y a quelques années, je découvrais cet atrabilaire de grand talent. La forme du texte m’avait peut-être rebuté, un long flux, sans chapitre, comme un dialogue intérieur ininterrompu, Atzbacher qui évoque pour lui son ami Reger, un homme d’un autre temps (lui aussi) qui, tous les deux jours « sauf le dimanche et le lundi » se rend au musée d’Arts Anciens, s’installe dans la salle Bordone, sur la banquette en face de « L’homme à la barbe blanche » du Tintoret. Il trouve toujours la banquette libre, le gardien de musée Irsigler la lui réserve. Il y a de l’allégorie là-dessous, bien évidemment ! Entre le vieux monomaniaque, le gardien de musée psychorigide et impressionnable et Atzbacher, journaliste et auteur qui ne publie pas et ne soumet jamais sa prose à la lecture, le trio permet d’évoquer mille et une figures d’autorité et de sujétion.

Avec le temps, la sagesse dit-on, on se « vieux-connifie » surtout parce que le monde tend à nous échapper, son interprétation nous échappe. Reger est un modèle ! Avec lui, chacun reçoit son paquet, il n’épargne personne. Faites l’expérience, changer le destinataire de l’une ou l’autre des diatribes regeriennes (regerienne : de Reger, personnage central de ce roman), essayez, à tout hasard, la Suisse ou le canton de Vaud à la place de l’Autriche, remplacez catholique par protestant ou la religion que vous voulez et ça marche, la critique fait tout de même sens ! C’est fabuleux. Bernhard a mis au jour la critique universelle ! Ne prêtez pas trop d’importance à mon enthousiasme, je suis prêt à tout passer à cet auteur, y compris sa mauvaise foi. Cependant, vous pouvez me suivre dans ma laudation quant au style, la scansion bernhardienne est une musique sophistiquée et rare, primordiale et salutaire dans un monde plus versé  dans les refrains simplets calinothérapeutiques que dans l’éducation de son oreille aux accents de la vérité ou de ce qui s’en approche. Un dernier mot à propos de Reger, ce n’est pas un mauvais homme, il est vieux, il s’accroche à la vie tantôt par réflexe tantôt par nostalgie, l’espoir de revivre encore une fois ce qu’il connaît, qu’il a tant aimé et qui disparaîtra sous peu.

Bernhard se montre aussi … sentimental dans cet ultime texte. On le connaissait cinglant, querelleur, d’un verbe assassin, ironique, hâbleur, amuseur pour la galerie à l’occasion mais pas sentimental, ni vulnérable. Soit, il n’était pas croyant, j’irai tout de même brûler pour lui un cierge, je ne souhaite aucun repos à son âme, certainement encore trop occupée à dénoncer la couardise, la médiocrité, la petitesse et, surtout, l’absence de finesse de nos dirigeants, quels qu’ils soient ; j’irai brûler un cierge pour que le Très-Haut lui offre un peu de cette douceur dont il s’est toujours défié.

mardi, mai 08, 2018

De la densification et autres errements


La densification, le mot est lâché, d’un sobre aspect pour une réalité qui rime avec chantiers perpétuels, nuisances, bouchons et perte d’identité. Le sujet est éminemment politique mais fait globalement consensus dans les partis majoritaires. Pour nos autorités, il s’agit de l’œuf de Colomb ou de la poule aux œufs d’or : plus d’habitants, plus de rentrées fiscales, plus de consommation, plus d’immobilier, etc. Et la qualité de vie ? l’âme de la ville ? Victimes co-latérales, « il ne faut pas être passéistes » et c’est reparti pour le couplet des lendemains qui chantent, à tue-tête, circulez, il n’y a rien à voir, les esprits chagrins n’ont qu’à retourner à leurs albums d’images Belle Epoque. 

Concrètement, à Morges, la densification signifie le double chantier du quartier de la Gare, le complexe sis à la place de l’ex-Fonderie Neeser, le tout prochain chantier de La Prairie-L’Eglantine, le futur hôtel de la Blancherie, et deux ou trois autres interventions de moindre ampleur mais parfois bien plus dommageable sur le tissu historique de la ville et la circulation. Les autorités ont une explication, « évolution en escalier », Morges serait du genre belle endormie entre deux crises de croissances aigües.

Encore plus concrètement, le quartier des anciennes Halles, qui devrait porter le nom de quartier des Cheminots est un bon projet. Il s’agit d’une friche urbaine propre à accueillir du logement proche du centre. L’îlot Sud présente d’autres problèmes : destruction de la maison Richard, construction d’une tour disproportionnée par rapport au tissu urbain avoisinant, à savoir le bourg historique de Morges et, surtout, un calendrier de construction aberrant ! On ne lance pas deux chantiers aussi proches en même temps dans une zone aussi sensible au niveau circulation que la gare ! Et quand tout sera fini, ça continue, avec la reconstruction d’une gare-centre commercial.

En dehors des questions de nuisance durant les chantiers (on en a pris pour cinq ans fermes, sans parler des prochains grands projets qui risquent de démarrer durant ce laps de temps), il y a la future circulation à travers Morges et la perte irrémédiable d’identité. Le principal risque réside dans une disneylandisation du bourg historique, le déplacement de la plus grande partie des activités économiques vers le quartier des Halles et ses très, très, très nombreuses surfaces commerciales. Les arcades de la vieille ville courent le double risque de la désertification ou de la récupération par des grandes enseignes du prêt-à-consommer alimentaire.

Dans la pierre, le béton armé en l’occurrence, le problème se situe au niveau du choix de l’agencement urbanistique, on n’étend pas la surface habitable d’une ville en y jetant pêle-mêle des plots par-ci, par-là, il faut étirer le tissu existant entre autres en passant à un ordre de construction continu, histoire de former rues, avenues et boulevards, intégrer l’existant à ce qui sera. On a manqué une belle occasion de faire du projet de l’Eglantine une véritable extension à la ville, sortir de l’entassement de constructions disparates par l’aménagement d’une place, unité de style, dialogue avec les maisons historiques de La Prairie et de l’Eglantine.

Pour terminer, permettez-moi de tordre le cou à ce faux bon calcul : plus d’habitants (classe moyenne supérieure si possible) signifie plus de rentrées fiscales et plus de consommation sur place. Ces nouveaux Morgiens vont tout de même coûter en infrastructure, en services publics, places en crèches, écoles, voirie, soins, etc. Et vont-ils considérer leur nouvelle résidence comme un lieu où vivre ou juste dormir, après avoir fait le minimum syndical de courses chez un discounter allemand qui a annoncé son arrivée prochaine dans le quartier des Halles ? J’espère sincèrement me tromper et voir jaillir de cette nouvelle expansion une créativité architecturale propice à l’enracinement de ces nouveaux Morgiens qui enrichiront pratiquement et métaphoriquement notre terreau.

mercredi, avril 11, 2018

De trois choses l’une : retour de Cologne, Ueli Maurer, Alexandre Astier (Kaamelott)



Cela fait bien deux semaines que je réfléchis à un billet à propos de notre dernière Assemblée des délégués à Klosters, évoquer le discours d’Ueli Maurer, le discours d’un chef puis la rediffusion de Kaamelott, livre VI m’en a distrait, envie d’écrire à nouveau quelque chose à propos du génialissime Alexandre Astier et, finalement, Cologne, cinq jours, une respiration, le Wallraffs Museum, le Dom, les 12 basiliques romanes qui ceinturent la ville.

De retour de Cologne, six heures de tain porte à porte, largement le temps de rédiger ce billet, parmi le panorama de la vallée du Rhin, ses châteaux, ses légendes, l’Allemagne de toujours, celle que personne n’a mis ni ne mettra à genoux, une certaine idée de la civilisation occidentale qui rayonne loin à l’aronde. Cologne, donc, second voyage, pas envie de me faire marcher dessus dans un aéroport de brousse (Cointrin/Schönefeld) pour avoir l’immense plaisir de devoir quasi me mettre à poil afin d’accéder à l’immense honneur de voyager plié en 26 dans une bétaillère volante d’une compagnie plus que trop orange. Et trouver des hordes de touristes à Berlin … Il faut dire que, entre les obligations de ma présidence et de mon emploi, je me suis préoccupé trop tardivement d’un billet dans une vraie compagnie, là où on dit bonjour au monsieur et où on a la décence d’offrir une tasse de thé ou un verre de vin au voyageur.

Cologne, donc, une garnison romaine, devenue vraie cité selon la volonté de l’impératrice Agrippine qui y vit le jour, le lieu du martyr de sainte Ursule puis la ville franque, la fondation de la Cathédrale, le diocèse dirigé par saint Kunibert, les basiliques romanes, un Moyen Age brillant, une bonne ville commerçante, l’occupation française sous Napoléon puis la destruction par les « chevaliers blancs de la démocratie », l’esprit revanchard des anglo-américains ; les naïfs États-Uniens s’étant laissé embobiner par la perfide Albion ont « détruit leurs murs mais pas leurs cœurs » et encore moins l’âme de la ville. Le travail de reconstruction a été admirable, tenant de la restitution historique, de la réinterprétation et de la construction libre, une patte fifties’ dans ce dernier cas, un vieil avant-gardisme élégant qui laisse la part belle à l’antique dans un dialogue créatif, voir l’exemple de l’Hôtel de Ville. Où que l’on soit, domine la silhouette du Dom, une figure bienveillante au-dessus des quais et son atmosphère balnéaire, un perpétuel air de vacances ou de foire dans l’hyper-centre, la Hoch Strasse, succession de grandes enseignes, boulimie consommatrice écœurante mais la cité très catholique appelle, rappelle ses filles et ses garçons – si souvent effrontés – dans ses églises. Quelle que soit l’heure ou la paroisse, on trouve toujours des Colonois sur un banc, une prière en passant, une respiration dans l’attente de la prochaine messe.

Rien d’exotique, Cologne a des airs morgiens, le délire bétonnesque des autorités de la ville lémanique en moins. A Cologne, tout comme à Morges, on aime les salons de thé, l’antiquaille et le dormir tranquille. Néanmoins, on connaît la valeur du passé, on en prend soin, le soubassement de cette bonne vie, chaque pierre préservée représente une victoire sur les forces du néant, le mal quel que soit son déguisement, certainement un effet de la présence de Notre très Sainte Mère l’Eglise. Et comme souvent dans les centres catholiques, on rencontre un milieu universitaire et un milieu gay épanouis. Je suis passé d’une basilique à l’autre chapelle, Mittagsgebet à St-Martin, messe du deuxième dimanche de Pâques à la cathédrale, vénération des reliques de saint Kunibert et de sainte Ursule, présence de la sainte dans l’église du même nom, littéralement la « petite ourse » en latin, Bärlin pourrait-on dire en allemand , une certaine ville à laquelle je suis attaché et mon animal totem.
Fin mars, les Grisons, Klosters, assemblée des délégués de l’UDC. L’occasion était plaisante d’aller jouer à Thomas Mann (référence à son roman Zauberberg dont l’action se déroule à Davos, tout à côté). Nous y sommes allés pour le week-end avec Cy. et les petits chiens. Personnellement, l’alpage me laisse de marbre … de granit, enfin de glace. Cette manie d’aller se briser des membres et d’attraper la mort au-delà de mille mètres m’est incompréhensible. Je suis persuadé que l’on envoyait les malades en altitude pour les achever et non pour les soigner. L’assemblée valait largement le déplacement, il était question de l’élection de la direction du parti, du départ de certains et surtout de la prestation d’un chef, Ueli Maurer, Ulrich de son vrai prénom, comme le personnage du grand roman de Musil, quelques traits de caractère en commun avec ce dernier. Le Conseiller fédéral Maurer aime observer, écouter, comprendre les autres, une attitude dynamique aussi, c’est d’un pas élastique qu’il est monté à la tribune, plaisantant sur le fait qu’il avait besoin d’une petite estrade afin d’être à la bonne hauteur derrière le pupitre. Je n’avais jusqu’alors aucune opinion particulière quant à lui, quelques vagues préventions nourries par la presse. Il a énoncé un discours drôle, érudit et sensible, un petit triptyque oratoire d’un gros quart d’heure dans lequel il a évoqué la qualité de l’eau, en métaphore de la qualité de nos institutions démocratiques, qualité qui n’a cessé de croître en un siècle, puis ce fut l’évocation d’un tube alpestre en dialecte, « Ewige Liebe », gros succès dans les charts allemands. Ueli Maurer illustrait par là l’amour inconditionnel des Suisses pour leur démocratie directe. Il a conclu par la légitimité de nos institutions politiques, légitimité fondée sur la qualité du système (première partie) et l’attachement de la population (deuxième partie), CQFD. De plus, le Conseiller fédéral Maurer s’est attaché à la seule référence historique légitime quant à la Nation suisse : la Constitution de 1848 ! Combien d’autres se seraient perdus dans les brumes légendaires un rien vaseuses de la pseudo-Suisse de 1291, de la résistance à l’étranger, le méchant Habsbourg, une dynastie qui a régné sur le plus grand empire au monde de 1273 à 1918, une dynastie … suisse. Habsbourg est un village d’Argovie et le berceau de la famille du même nom. Le clou du discours, une phrase, presque anodine à force de bon sens : « … n’ayons pas peur de nous ouvrir aux bonnes idées qu’elles viennent de gauche ou de droite, et de les soutenir ». Je vous l’ai dit, le discours d’un chef !

« Kaamelott, Livre VI », après la gaudriole, la gaudriole grinçante, la tragi-comédie, la tentative de suicide du roi Arthur, sa quasi agonie et le récit ultime qu’il livre à propos de sa vie, un flash-back qui vient éclairer avec tendresse et justesse l’épopée du roi de Bretagne. Que dire de la prestation, de l’intelligence du jeu d’Alexandre Astier. Un jour prochain, je vais lui adresser une lettre ouverte pour lui dire toute mon admiration. Il est un peu le grand frère que j’aurais aimé avoir, l’ami idéal, le complice dont j’aimerais parfois recueillir l’avis. Rien ne sonne faux dans sa saga, surtout pas la musique, de lui. J’ai déjà dû l’écrire. J’ai aussi loué le glissement épisode court/divertissement vers épisode long/émotion. A chaque fois que je « tombe » sur le Livre V ou le Livre VI, je ne peux m’empêcher de regarder encore et encore alors que je connais chacune des répliques. Et le récit pénètre plus profond, le sens fondamental de l’œuvre s’impose à moi. Arthur, le Graal, la Table Ronde, le royaume de Logres … une métaphore de notre vie, avec ses aspirations, ses manquements, une fin, inéluctable, un échec ? Nous sommes tous Arthur, nous avons tous été choisis par « les dieux » afin de retirer l’épée du rocher de notre existence, d’en prendre le pouvoir, de l’unifier, de lui donner un but. Combien de fois allons-nous nous trahir, pire, trahir nos idéaux, compromission, fatigue, lâcheté … Reste la foi, dans notre propre histoire, des principes ou un Messie, l’amour. Ça n’excuse rien. Les dernière paroles de la série : Arthur sera de nouveau un héros. Relever la tête, une évidence. Plus encore pour le croyant ou le politique, ou le croyant en politique. Un jour, le bon candidat triomphera, la bonne idée l’emportera sur les petits calculs et l’électoralisme. Les menteurs seront confondus. Un jour, les vrais fautifs seront désignés, un jour … Et, pour terminer, la confidence de l’empereur romain au centurion Arturus (Astier souscrit en partie à l’option romaine de l’origine d’Arthur, option soutenue par certains philologues), plus qu’un mot d’ordre, quasi une profession de foi politique . «  Des bons, des mauvais, des pleines cagettes il y en a mais une fois de temps en temps il en sort un, exceptionnel. Un héros, une légende, il y en a presque jamais, mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun, tu sais ce que c’est leur pouvoir secret, ils ne se battent que pour  la dignité des faibles."

vendredi, mars 16, 2018

Enquête en abattoir suisse - Moudon


Je vais tenter d’être bref, je ne veux pas diluer ma colère ni cacher sous les mots ma honte, honte d’être le témoin de la torture, de la terreur d’un être sensible et innocent. La première réaction, le premier mouvement intérieur, un certain agacement devant cette image, pourquoi ce journal, le vôtre m’impose cette photo atroce. Votre rédaction fait de moi un témoin, quasi un complice puisque je ne pourrais jamais venir en aide à cet animal, ce veau terrorisé, prostré dans un angle de la pièce, une salle d’abattage carrelée jusqu’au plafond, faïence blanche, clinique, pour un nettoyage complet, une hygiène parfaite après … après, quand on aura équarri, emporté des bouts de viande qui, quelques instants auparavant, étaient encore un être vivant, un animal dont le QI et, surtout, le QI émotionnel sont égaux, voire supérieurs à ceux d’un chien.

Vous aurez compris que je fais référence à votre article du vendredi 16 mars sur l’abattoir de Moudon, sa pratique institutionnalisée de la maltraitance animale, article illustré de ce cliché terrible, trois veaux, l’un abattu, gisant dans son sang, un autre, au premier plan, assis ou accroupi, le dernier dans le coin supérieur droit du cliché, acculé, j’ai rapidement tourné la page, image insoutenable, à peine entrevue. Je pourrais me frapper, me griffer, me battre et hurler dans la rue, j’aurais voulu être dans cette pièce, cette salle et laisser libre cours à ma colère, la laisser fondre sur les criminels, ceux-là mêmes que l’on  devrait … Je n’y étais pas et mon impuissance s’est retournée ce soir contre une catelle de la salle de bain, fendue, enfoncée, j’ai mal, le tranchant de la main, j’aurai un bleu demain matin, ça tape mais ça fait moins mal que la photo, moins mal que la terreur d’un animal cerné par l’odeur du sang et la certitude de  son supplice prochain.

Je suis historien, j’ai toujours en stock une image, de quoi illustrer une situation, ce à quoi nous pouvons tous être confrontés. En l’occurrence, je comprends – toute proportion gardée – la honte de ces femmes, ces hommes, la population endimanchée d’Ottstedt am Berge ou d’un autre village voisin de Buchenwald, population forcée par l’état major américain à visiter le camp, à voir, à sentir l’horreur, concevoir ce qu’ils avaient méticuleusement tenté d’ignorer depuis 1937. Longtemps, j’ai essayé de regarder ailleurs, nier la souffrance animale, ce n’est pas moi qui tue ces bêtes et maintenant qu’elles sont mortes, ce serait dommage de gâcher la viande. Cela fait une bonne année que je ne mange plus la chaire de mammifères ou d’ovipares terrestres et, ce soir, je m’aperçois qu’il ne me suffit plus de m’abstenir. Il faut entrer en résistance contre la souffrance animale. Merci à la rédaction du 24H pour avoir confronté ses lecteurs à l’horreur de cet abattoir, ce lieu atroce, les raclures qui y travaillent. Ils ne s’en tireront pas comme ça, il y aura des suites et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir de citoyen pour que les sanctions soient exemplaires.


mercredi, février 28, 2018

Billag, No Billag, No No Billag


Personne ne peut détester la télé de son enfance. Je me souviens du générique d’ouverture des programmes, l’air le plus célèbre du « Devin du village » de Jean-Jacques Rousseau. Je me souviens aussi du « Village englouti », du « Renard à l’anneau d’or », des séries maison, jamais rediffusées. Je me souviens aussi de la face de carême de Catherine Wahli et de son hystérie catastrophiste qu’un capitaine de la CGN a calmé de suite en empoignant un banc en bois suivi du commentaire «  Je vous le fous à l’eau, ça flotte et vous n’aurez qu’à vous y accrocher jusqu’à ce qu’arrive les secours. On n’est pas au milieu de l’Atlantique. » Mythique. Ça vaut bien une année de redevance. Personne ne veut la mort de la RTS ou TSR ou de la TV romande, de la télévision suisse par extension. Par contre, tout le monde veut la peau de Billag, une bande de gougnafiers qui allaient fliquer dans les couloirs des bâtiments des quartiers populaires, à l’affût d’un téléspectateur qui aurait échappé au racket. Ces gens sont à la limite de la malhonnêteté, lançant des poursuites pour emmerder et ne faisant même pas main levée en cas d’opposition. Et les frais ? Pour la pomme de tous ceux qui paient leur redevance. Si l’on en retranche tous les truqueurs parasites de Zürich, Genève, Bâle, Lausanne, Olten, etc. qui prétendent n’être qu’en résidence secondaire et retourner dans leur cambrousse natale tous les week-ends, ça fait un gros manque à gagner. En attendant, les prolos qui ne peuvent prétendre d’une adresse à Niederbipp ou Sambrancher l’ont dans l’os et bien profond au vue des montants exorbitants exigés par Billag. L’idée de voir cette association malfaisante écrasée d’un vote vengeur est trop jouissive pour dire non à No Billag.

Plus sérieusement, j’en veux aux chambres et au Conseil Fédéral de n’avoir proposé aucune contre-initiative. L’occasion était belle pourtant, un parfait timing pour présenter un financement de la télévision suisse via l’impôt fédéral direct sur lequel on se prononce le 4 mars de même, un impôt juste, un impôt qui épargne les plus modestes. De plus, on nous chante les vertus de la télévision nationale, ferment de la cohésion nécessaire y compris à ceux qui ne regardent jamais la télévision nationale suisse. Donc, la télévision est une nécessité au même titre que les autoroutes et le réseau ferroviaire. Donc, on peut la financer via l’impôt, une majoration d’un point suffirait.

Partons dans l’hypothèse d’une télévision sans publicité et à moindre coup. Je réponds : méthode Arte. Une chaîne unique, en quatre langues, traductions simultanées dans les émissions-débats en direct, doublage pour tout le reste. Disons que l’initiative passe, la Confédération ne peut plus financer la télévision … Elle n’a qu’à financer des sociétés de productions fondées pour chacune des grandes émissions de débats ou de divertissement. Nous pourrions intensifier des collaborations avec d’autres télévisions nationales, et pourquoi ne pas initier une version 3Sat (télévisions allemande, autrichienne et suisse) avec la France et la Belgique (même si ce dernier pays n’est pas limitrophe). Les pistes ne manquent pas. Et pour financer cette vaste réforme dans un premier temps ? On vend les studios de Zürich, Berne et Genève pour partir s’installer à … Soleure ou Bienne ? ou Granges nord ?

Quant à la radio, une chaîne d’information quadrilingue du genre de ce que fait France Info, une rédaction issue de toute la Suisse et des programmes traduits. Les chaînes musicales à thèmes retirées du réseau DAB pour les placer sur le net, réception sur abonnement, le bouquet pour 20.- par an. Et ma chère Espace 2 en version quadrilingue, elle doit avoir son pendant dans les trois autres zones linguistiques, financement via des sociétés de productions ou, directemenet, par l’impôt.

Votez oui, votez non, votez selon vos convictions, néanmoins le débat ne sera pas clôt passé le 4 mars.

mercredi, février 21, 2018

" Dernier vol au départ de Tegel", genèse d'un roman

Il en reste deux ou trois chapitres sur ce blog, comme un teaser, appâter le chaland, témoigner publiquement du texte. J’avais commencé à écrire « Dernier vol au départ de Tegel » suite à l’abandon subit d’un projet littéraire ; on m’avait signifié par SMS que le roman quasi signé, agendé, ne serait pas publié, que c’était trop de travail et qu’il n’était pas assez « bankable » en filigrane. Pas grave. Ce roman refusé s’intitule « Canicule Parano », il a trouvé un autre éditeur, il existe depuis quelques années et j’en suis très fier. Entre l’abandon de ce projet et sa reprise, histoire d’exister malgré tout en tant qu’auteur, de partager avec des lecteurs, j’ai commencé à publier en feuilleton le manuscrit sur lequel je travaillais, une petite idée que j’ai poursuivie de Lausanne à Berlin. C’était un rendez-vous hebdomadaire, un rite, trouver une illustration en rapport, presque un jeu, et découvrir au fil du récit tout une galerie de personnages. Je ne suis pas allé les chercher très loin, j’ai juste appris à les connaître. En ce temps-là, on annonçait encore la fermeture de l’aéroport de Tegel dans un délai de six mois, nous habitions encore à Lausanne avec Cy. et je lisais du Edvard von Keyserling.
 
Le texte a connu une seconde vie en ligne… Au tout début, il avait été évoqué une publication dans l’espace abonnés et pas dans l’antichambre-débarras-entrepôt des blogs des amis et soutiens du nouveau média. Je ne pense pas y avoir rencontré beaucoup de lecteurs. « Dernier vol … » y vivait en attendant de trouver un éditeur, une place en librairie et dans les bibliothèques. Je ne vous ai pas refilé une vieillerie, le manuscrit a été retravaillé, amélioré, question de format. Et à chaque relecture, j’ai redécouvert les vertus de mon onzième titre, sa voix singulière et l’utilité du récit. Il entre dans mon cycle berlinois, la ville en contrepoint de la Suisse et de ses raideurs. Robert, Eldrid, Ditmar, Friedhelm, Magda et les autres, mes personnages ont fini par sortir des pages. Je les ai peut-être révélés par mon récit mais ils ont leur propre existence, ils sont vivants, ils sont même devenus des amis. Je me suis battu pour leur assurer la possibilité que vous les rencontriez. Ils ont beaucoup à vous donner, ce sont des personnes bien, parfois embarrassées d’elles-mêmes, parfois maladroites mais jamais amères.
 
« Dernier vol … » est le roman des familles recomposées, des tribus patchwork et de la réconciliation avec les origines, le terreau natal ou celui dans lequel ont poussé les générations précédentes ; il est question de l’unité de l’individu. Le récit commence par les craintes de Robert, l’ombre de la maladie… C’est la Réunification qui l’a appelé en Allemagne et il a adopté ce pays à moins qu’il ne fût un Allemand qui s’ignore ? Qui sommes-nous ? La somme des gênes qui nous ont été légués ? la somme de nos expériences multipliées par nos sentiments le tout divisé par nos souvenirs ? ou une combinatoire entre hasards et possibilités ? Suivez Robert, il a quelque chose à vous apprendre.
 
« Dernier vol au départ de Tegel », éditions Mythraz, 22.-, ISBN 978-2-8399-2173-2, disponible dans toutes les librairies depuis le 15 février dernier.

mercredi, février 14, 2018

Intervention à propos du "Livre sur les quais".

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, chers collègues,
 
Je suis descendu de mon perchoir afin de vous faire part d’une ou deux réflexions propres à éclairer votre vote.
 
70'000.- voire même 100'000 francs pour un événement qui porte loin à l’aronde le nom de Morges, ce n’est pas cher payé. Dans cette même fourchette de prix, nous ne pourrions pas nous offrir une campagne de promotion touristique aussi efficace ni aussi prestigieuse. Il serait regrettable de mettre en péril une manifestation aux retombées positives et il faut effectivement opter pour une professionnalisation de son organisation. Voilà la raison pour laquelle il a été fait appel à « Grand Chelem Event SA ». Ce nouvel intervenant n’est pas une organisation de bienfaisance mais une société anonyme, une entreprise à but lucratif. Elle a commencé par éponger les dettes du « Livre sur les quais » et nous l’en remercions. Il est naturel qu’elle compte rentrer dans ses frais le plus rapidement possible et dégager un bénéfice par la suite. Elle s’est du reste déjà fait payer ses services d’un professionnalisme indiscutable. Ce même professionnalisme lui a dicté d’introduire un «pass » d’entrée payant lors de l’édition de 2017.
 
Que la commune subventionne « Le livre sur les quais » à hauteur de 70'000.- ou de 100'000 francs, il n’en demeure pas moins que les acteurs centraux de cette manifestation restent négligés. Des visiteurs sont venus pour les écouter, pour les entendre s’exprimer sur tel ou tel sujet, ces visiteurs ont même payé 15.- francs pour cela l’année dernière et les auteurs n’ont rien touché ! Hormis, une minorité qui a eu les honneurs de la salle Belle Epoque, des croisières ou des petits-déjeuners au Beau-Rivage Palace. Tant mieux pour eux ; ils sont au moins rémunérés pour leur travail. D’autres auteurs ont parfois la chance d’être salariés ou largement défrayés par leur maison d’édition, de ces grandes maisons au solide budget promotionnel. Ce n’est  malheureusement pas dans les moyens de nos maisons romandes, même les plus prestigieuses, en dépit du soutien très actif du canton de Vaud et des communes vaudoises. Vous me direz que tout ce qui touche aux auteurs est du domaine de la direction artistique du « Livre sur les quais ». Effectivement, cette instance, de sa propre volonté ou sur proposition des maisons d’éditions, délivre ses invitations. C’est à la fois un honneur et un devoir pour un auteur romand de répondre présent, du moins c’était un honneur. Depuis l’entrée de Grand Chelem Event SA dans la danse, comme un parfum de duplicité s’est mis à flotter sur les quais. Grand Chelem Event SA aurait donc à gérer, aussi, la rémunération, même symbolique, des auteurs renommés ou non.
 
Je me permets encore de vous rappeler qu’être auteur est une activité professionnelle tout comme être un élu de l’exécutif morgien, un employé de commerce au Centre patronal vaudois, un employé de commerce de détail à la Coop ou un agriculteur. Et encore plus sûrement que dans cette dernière profession, l’auteur ne vit pas du fruit de son labeur. En quoi consiste son travail ? L’auteur rédige des textes ou construit son œuvre, il soumet son travail à une ou plusieurs maisons d’édition. Parfois, rarement, il répond à une commande, et pour cela touche un à-valoir, une somme forfaitaire correspondant à une avance sur ses droits d’auteurs. Les droits d’auteurs varient entre 10 et 15% du prix de vente selon le contrat type proposé par les maisons d’éditions suisses. On parle de 8% en Allemagne. On considère qu’une œuvre romande vendue à 2000 exemplaires est un rare succès. La plupart des auteurs romands connaissent des ventes de 400 à 500 exemplaires. Si l’on fixe le prix moyen d’un volume de littérature romande à 25.- , je vous laisse faire les comptes. L’auteur travaille encore avec l’éditeur à l’ajustement de son texte, parfois donne son avis sur le graphisme de la couverture. Après publication, il accepte la charge de la promotion, à savoir des séances de dédicaces et, parfois, des interviews dans la presse écrite, à la radio ou à la télévision/chaîne Youtube, etc. Ces interventions à caractère publicitaire sont soit courtes, soit peu impliquantes. De plus, les extraits de son ouvrage qui seront lus à ce moment-là sont rémunérés et les droits perçus par l’organisation professionnelle Pro-Litteris. Le travail de l’auteur s’arrête ici. Si ce dernier est invité dans une école ou dans une manifestation à caractère gratuit, il accepte occasionnellement d’intervenir gracieusement. S’il s’agit d’une institution universitaire, il sera rémunéré, quitte à ne toucher qu’un centaine d’euros. L’auteur doit être rémunéré dès qu’il assure le show, qu’il s’agisse d’une conférence, d’une table ronde, d’un « parloir », « confessionnal » ou autre « speed dating » selon les appellations propres au Livre sur les Quais. Si modeste soit la rémunération, c’est une question de respect, respect dont témoignerait une manifestation locale à l’attention de la forte délégation romande. L’association professionnelle des Autrices et Auteurs de Suisse, faitière des écrivains de ce pays milite de même pour une rétribution de toute activité sortant du cadre de la promotion.
 
En résumé et pour conclure, Mesdames, Messieurs, chers collègues, si vous votez une augmentation de la subvention communale à la manifestation du Livre sur les Quais, ce n’est pas cher payé aux vue des retombées promotionnelles pour notre ville mais n’oubliez pas que pas une miette de cet appétissant gâteau ne reviendra aux auteurs, les principaux acteurs de cet événement. Merci de votre attention.