lundi, juillet 16, 2018

Zauberberg II, extrait

[…] Non, trois fois non, il n’ira pas à Berlin, il n’ira plus à Berlin. Le petit auteur romand pense pareil, parce que Nino l’a mis dans la confidence de ses hésitations. Le petit auteur lui a fait l’inventaire de tout ce qui avait disparu et pourquoi c’était mieux « avant », comme disent les vieux qu’ils ne sont pas encore, et tout se tient dans les limites du « encore ». C’est un charmant inventaire à la Prévert, dans lequel défilent d’humbles tea-rooms, des maisons de légende, des cafés-brocantes, des salles de cinéma, des bars à culs, des saunas gay, des soirées mythiques, des circonstances, des couchers de soleil depuis un pont, qui n’est pas un pont et ne s’appelait pas encore « Warschauer Brücke ». Il y a encore des WG à Friedrischshain, de folles amours, un prince charmant, des chagrins baroques, des courses dans le Kaiser’s du coin, le Palais de la République, des places, des rues … Rien, vraiment rien, le temps n’a rien respecté, surtout pas les espoirs d’un jeune auteur au talent littéraire en pleine formation. Objectivement, Nino ne pourrait pas se rendre à Berlin ; il paraît que le restaurant turc en-dessous de chez Shlomo, littéralement le stamm de ce dernier, ne va pas fort, désaffection populaire. Depuis le soutien massif de la diaspora turque à l’élection de Recep Tay-machin truc, on se méfie de ces cafés où les hommes parlent trop fort et semble prendre de haut la clientèle allemande et les touristes. Il paraît que Shlomo traverse la rue en babouches – rue devenue quasi piétonne, avec des espaces de jeux à mioches protégés par d’épais blocs de béton barbouillés de couleurs – il traverse donc pour se rendre dans un autre café turc, pile en face, décors kitsch de rigueur, musique kitsch, très bonne cuisine et une clientèle féminine exotique, maquillée à la manière de bagnoles volées et pas le moindre voile à l’horizon. Friedhelm et Ditmar ont quasi déménagé à Cologne ; Friedhelm s’apprête à intégrer l’alma mater de la Colonia Claudia Ara Agrippinensium et Ditmar a trouvé du travail dans une clinique du centre. Monsieur Robert et Eldrid pense laisser les rênes de l’Institut Benjamenta à « Présence suisse », à son faiseur de directeur et se retirer au Tessin. Magda et son second époux se sont fait construire une jolie maison en bois au bord de la plage, à Warnemünde. Nino n’a d’aucune manière participé à la légende, il a pris le train en marche. Il ne va pas se mettre à courir après un mirage. Il y aura encore des printemps magnifiques à Berlin, des étés paresseux, de romances merveilleuses et des grosses tantes anglophones qui aboient bruyamment à la fin de chaque phrase aussi. Tout ça se fera sans Nino et sans que l’intéressé n’en conçoive le moindre regret.

mercredi, juin 27, 2018

"Le génie et la déesse" de Aldous Huxley


Aldous Huxley n’est pas qu’un auteur de SF à caractère New Age, c’est un homme de l’ère victorienne qui a réussi à s’échapper de son siècle. Il témoigne de sa stature morale, entre autres, à travers un bref opus : « Le génie et la déesse ». Le volume m’est tombé entre les mains je ne sais trop comment, une bibliothèque à débarrasser ou un achat dans une brocante. Quoiqu’il en soit, j’étais sûr de la qualité du texte, ce petit rien d’ironie, un solide fondement philosophique et logique. Il faut tout de même « rentrer dans le texte », genre deux vieux qui se racontent leurs faits d’arme, une touche de condescendance, notre auteur a passé 60 ans, il est malade, ça commence à sentir le sapin, du coup on peut excuser l’apprêt pontifiant de l’incipit.

Donc, deux vieux, du whisky, des souvenirs, un peu de psypsy à la sauce freudienne, invocation de ce bon vieux Sud, on se croirait passé dans un roman de Julien Green. Il y a un jeune scientifique plein de morale et de piété ; il y a un grand génie distrait, asthmatique et infantile, sa femme, Kathy, superbe, elle pourrait être sa fille et deux enfants, une adolescente poétisant et un jeune garçon. Ne surtout pas oublier la vieille Beulah, la nounou servante noire qui veille à tout. Le jeune scientifique est bâti comme un dieu, il va sans dire. Il s’agit de l’un des deux vieux pontifiant qui se racontent leur vie. Tout comme Julien Green, il expose à quel point il pouvait être quiche à 20 ans, tout pétri de principes pieux  et moisis. Ah ! les ravages de la bonne morale protestante, là où la sensualité catholique et le pardon de la confession représentent un véritable progrès. Le sujet du « Génie et de la déesse » n’est toutefois pas là.

La belle Kathy est une femme à l’attitude olympienne, une mortelle qui se comporte comme une déesse. Promise à un grand mariage, elle a préférée épouser un vieil hurluberlu, un scientifique infantile porté sur la chose, comme un nourrisson qui ne peut s’empêcher de sucer son pouce. Le type est totalement déconnecté de la réalité, il est au-dessus de ça. Question, l’esprit est-il supérieur à la vie, la sensualité propre à tout existence humaine ? réponse huxleyenne : non, lorsque l’amour et la sensualité ne sont plus présents, le génie tourne à la manie, une succession d’anecdotes montées en boucle. Evidemment, la belle Kathy finira par coucher avec le jeune puritain au corps de dieu grec et il n’y a aucun scandale dans ce fait. Son mari le génie est au tapis, malade, quasiment mort ; son épouse doit lui insuffler le souffle vital qui lui manque et comment le faire si elle est elle-même à bout de souffle ? Se reconnecter à son corps, jouir, dormir, manger, être en santé et faire déborder cette santé dans la personne de son époux.

Huxley semble deviner le tournant moral coincé du … ce que vous pensez des prochaines décennies. Le récit est implacable, les ravages d’une morale sociale  bornée alors que le grand charme de la bourgeoisie s’exprime dans la coulisse. Moralité, à présent que le sexe est devenu une pratique publique, galvaudée, étalée, il n’est plus libre, il est contraint, frustration, compensation, déraison et obésité des foules à la clef. Pour être heureux … baisons caché !



jeudi, juin 21, 2018

Discours de fin de présidence au Conseil Communal de Morges


Monsieur le syndic, Mesdames et Messieurs les municipales et municipaux, Mesdames et Messieurs les conseillères et conseillers communaux, l’usage veut que le président sortant, lors du dernier conseil qu’il préside, fasse un discours. J’ai été un président très avare de ses discours, je n’en ai pas fait plus de trois, et une ou deux interventions au débotté. Ce sera donc le quatrième discours de mon mandat présidentiel, j’en ai un cinquième d’ici la fin de la semaine. Le temps du bilan est venu mais, non, pitié, l’évocation  par le menu des mille et un petits riens de la présidence n’a rien de folichon. J’ai pensé, pour vous distraire et vous édifier, vous lire un florilège de mon œuvre mais je vous laisserai le plaisir de découvrir mon style inimitable dans l’opus que je ne manquerai pas d’écrire suite à l’expérience de la présidence et je dois vous remercier pour toute cette matière que vous m’avez offerte, je n’en ai pas manqué une miette depuis le perchoir.

Plus sérieusement, la présidence n’est pas une fonction personnelle, du moins je ne l’ai pas conçue ainsi. Quelqu’un m’a demandé « mais pourquoi salues-tu toujours la secrétaire et sa suppléante et l’huissier et son suppléant alors qu’ils ne sont pas tous présents ? » Et pourtant oui, ils sont présents, peut-être pas de manière physique mais dans le travail du bureau élargi. La présidence, c’est la voix du bureau élargi ou le chef de chœur. Sans le bureau, pas de présidence. Le bureau élargi est un lieu de dialogue privilégié inter-partite, une zone de porosité qui permet des échanges vitaux à la bonne marche du Conseil. Si j’étends ma logique, la présidence, c’est vous tous, aussi et pour tout le travail accompli durant cette année, je vous propose d’applaudir les membres du bureau et de vous applaudir par la même occasion.

Notre Conseiller fédéral Ueli Maurer a récemment dit lors d’un congrès « Il ne faut pas avoir peur de s’ouvrir aux bonnes idées, qu’elles viennent de gauche ou de droite, une bonne idée reste une bonne idée ». Poursuivant dans cette logique, j’ai un vœu à formuler, avant que nous ne passions à ceux de la Cogest et ceux de la Cofin, vous excuserez la naïveté de ce vœu, mettez-la sur le compte de ma relative nouveauté parmi vous, j’ai rejoint ce cénacle en février 2015 - à ce propos, je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup de conseillers qui ont accédé à la présidence après avoir siégé seulement deux ans et demie au Conseil et, qui plus est, issu à deux reprises de la liste des viennent-ensuite - vous avez fait preuve de pas mal d’audace, vous avez eu bien raison de vous applaudir … Donc, pour en revenir à ce vœu, pourriez-vous, lors de chaque intervention, essayer de vous mettre à la place de l’intervenant, essayer de comprendre son intervention de l’intérieur avant de bondir le contredire. Vous pourrez intervenir pour améliorer sa proposition, la compléter ou la préciser car il y a bien plus de choses qui nous réunissent dans l’entier du Conseil que de choses qui nous séparent.

jeudi, juin 14, 2018

"Maîtres anciens" de Thomas Bernhard


 
Image tirée de la BD "Maîtres anciens" par
le dessinateur allemand Mahler.
« Maîtres anciens » ou la franchise du désespoir, parce qu’aucune échappatoire ne s’offre à l’honnête homme, à l’homme éduqué, cultivé, celui qui souffrait pour et par ses idées. On est en 1985 lorsque Thomas Bernhard publie ce texte, il mourra quatre ans plus tard. Je ne pense pas qu’il eût aimé que l’on qualifiât « Maîtres anciens » de testament, encore moins de testament littéraire. Notre auteur profite des forces qui lui restent pour taper sur son clou préféré, pour dévoiler, fustiger, démasquer l’ennemi de toujours, à savoir son semblable. Thomas Bernhard a la misanthropie saine et guillerette. Elle n’épargne personne et se déploie comme des cercles concentriques – ou excentriques si l’on veut être dans le vrai - à la surface de l’eau, le pavé dans la marre etc, je vous fais grâce de la métaphore et de sa suite, si filée soit-elle.

La question pertinente : mais pourquoi lire « Maîtres anciens » aujourd’hui, plus de trente ans après sa publication, après avoir clairement basculé dans le m… le b… du siècle suivant ? N’y a-t-il pas d’autres livres, d’autres auteurs à honorer de sa lecture ? Je vous laisse le choix de vos lectures, à la mode ou pas, classiques, reconnues, populaires, obligatoires et autres mais MA lecture est plutôt lente, c’est un acte volontaire, réfléchi qui, depuis peu, m’impose le port de lunettes. Je ne vais pas lire n’importe quoi et cet opus de Thomas Bernhard m’avait échappé lorsque, il y a quelques années, je découvrais cet atrabilaire de grand talent. La forme du texte m’avait peut-être rebuté, un long flux, sans chapitre, comme un dialogue intérieur ininterrompu, Atzbacher qui évoque pour lui son ami Reger, un homme d’un autre temps (lui aussi) qui, tous les deux jours « sauf le dimanche et le lundi » se rend au musée d’Arts Anciens, s’installe dans la salle Bordone, sur la banquette en face de « L’homme à la barbe blanche » du Tintoret. Il trouve toujours la banquette libre, le gardien de musée Irsigler la lui réserve. Il y a de l’allégorie là-dessous, bien évidemment ! Entre le vieux monomaniaque, le gardien de musée psychorigide et impressionnable et Atzbacher, journaliste et auteur qui ne publie pas et ne soumet jamais sa prose à la lecture, le trio permet d’évoquer mille et une figures d’autorité et de sujétion.

Avec le temps, la sagesse dit-on, on se « vieux-connifie » surtout parce que le monde tend à nous échapper, son interprétation nous échappe. Reger est un modèle ! Avec lui, chacun reçoit son paquet, il n’épargne personne. Faites l’expérience, changer le destinataire de l’une ou l’autre des diatribes regeriennes (regerienne : de Reger, personnage central de ce roman), essayez, à tout hasard, la Suisse ou le canton de Vaud à la place de l’Autriche, remplacez catholique par protestant ou la religion que vous voulez et ça marche, la critique fait tout de même sens ! C’est fabuleux. Bernhard a mis au jour la critique universelle ! Ne prêtez pas trop d’importance à mon enthousiasme, je suis prêt à tout passer à cet auteur, y compris sa mauvaise foi. Cependant, vous pouvez me suivre dans ma laudation quant au style, la scansion bernhardienne est une musique sophistiquée et rare, primordiale et salutaire dans un monde plus versé  dans les refrains simplets calinothérapeutiques que dans l’éducation de son oreille aux accents de la vérité ou de ce qui s’en approche. Un dernier mot à propos de Reger, ce n’est pas un mauvais homme, il est vieux, il s’accroche à la vie tantôt par réflexe tantôt par nostalgie, l’espoir de revivre encore une fois ce qu’il connaît, qu’il a tant aimé et qui disparaîtra sous peu.

Bernhard se montre aussi … sentimental dans cet ultime texte. On le connaissait cinglant, querelleur, d’un verbe assassin, ironique, hâbleur, amuseur pour la galerie à l’occasion mais pas sentimental, ni vulnérable. Soit, il n’était pas croyant, j’irai tout de même brûler pour lui un cierge, je ne souhaite aucun repos à son âme, certainement encore trop occupée à dénoncer la couardise, la médiocrité, la petitesse et, surtout, l’absence de finesse de nos dirigeants, quels qu’ils soient ; j’irai brûler un cierge pour que le Très-Haut lui offre un peu de cette douceur dont il s’est toujours défié.

mardi, mai 08, 2018

De la densification et autres errements


La densification, le mot est lâché, d’un sobre aspect pour une réalité qui rime avec chantiers perpétuels, nuisances, bouchons et perte d’identité. Le sujet est éminemment politique mais fait globalement consensus dans les partis majoritaires. Pour nos autorités, il s’agit de l’œuf de Colomb ou de la poule aux œufs d’or : plus d’habitants, plus de rentrées fiscales, plus de consommation, plus d’immobilier, etc. Et la qualité de vie ? l’âme de la ville ? Victimes co-latérales, « il ne faut pas être passéistes » et c’est reparti pour le couplet des lendemains qui chantent, à tue-tête, circulez, il n’y a rien à voir, les esprits chagrins n’ont qu’à retourner à leurs albums d’images Belle Epoque. 

Concrètement, à Morges, la densification signifie le double chantier du quartier de la Gare, le complexe sis à la place de l’ex-Fonderie Neeser, le tout prochain chantier de La Prairie-L’Eglantine, le futur hôtel de la Blancherie, et deux ou trois autres interventions de moindre ampleur mais parfois bien plus dommageable sur le tissu historique de la ville et la circulation. Les autorités ont une explication, « évolution en escalier », Morges serait du genre belle endormie entre deux crises de croissances aigües.

Encore plus concrètement, le quartier des anciennes Halles, qui devrait porter le nom de quartier des Cheminots est un bon projet. Il s’agit d’une friche urbaine propre à accueillir du logement proche du centre. L’îlot Sud présente d’autres problèmes : destruction de la maison Richard, construction d’une tour disproportionnée par rapport au tissu urbain avoisinant, à savoir le bourg historique de Morges et, surtout, un calendrier de construction aberrant ! On ne lance pas deux chantiers aussi proches en même temps dans une zone aussi sensible au niveau circulation que la gare ! Et quand tout sera fini, ça continue, avec la reconstruction d’une gare-centre commercial.

En dehors des questions de nuisance durant les chantiers (on en a pris pour cinq ans fermes, sans parler des prochains grands projets qui risquent de démarrer durant ce laps de temps), il y a la future circulation à travers Morges et la perte irrémédiable d’identité. Le principal risque réside dans une disneylandisation du bourg historique, le déplacement de la plus grande partie des activités économiques vers le quartier des Halles et ses très, très, très nombreuses surfaces commerciales. Les arcades de la vieille ville courent le double risque de la désertification ou de la récupération par des grandes enseignes du prêt-à-consommer alimentaire.

Dans la pierre, le béton armé en l’occurrence, le problème se situe au niveau du choix de l’agencement urbanistique, on n’étend pas la surface habitable d’une ville en y jetant pêle-mêle des plots par-ci, par-là, il faut étirer le tissu existant entre autres en passant à un ordre de construction continu, histoire de former rues, avenues et boulevards, intégrer l’existant à ce qui sera. On a manqué une belle occasion de faire du projet de l’Eglantine une véritable extension à la ville, sortir de l’entassement de constructions disparates par l’aménagement d’une place, unité de style, dialogue avec les maisons historiques de La Prairie et de l’Eglantine.

Pour terminer, permettez-moi de tordre le cou à ce faux bon calcul : plus d’habitants (classe moyenne supérieure si possible) signifie plus de rentrées fiscales et plus de consommation sur place. Ces nouveaux Morgiens vont tout de même coûter en infrastructure, en services publics, places en crèches, écoles, voirie, soins, etc. Et vont-ils considérer leur nouvelle résidence comme un lieu où vivre ou juste dormir, après avoir fait le minimum syndical de courses chez un discounter allemand qui a annoncé son arrivée prochaine dans le quartier des Halles ? J’espère sincèrement me tromper et voir jaillir de cette nouvelle expansion une créativité architecturale propice à l’enracinement de ces nouveaux Morgiens qui enrichiront pratiquement et métaphoriquement notre terreau.

mercredi, avril 11, 2018

De trois choses l’une : retour de Cologne, Ueli Maurer, Alexandre Astier (Kaamelott)



Cela fait bien deux semaines que je réfléchis à un billet à propos de notre dernière Assemblée des délégués à Klosters, évoquer le discours d’Ueli Maurer, le discours d’un chef puis la rediffusion de Kaamelott, livre VI m’en a distrait, envie d’écrire à nouveau quelque chose à propos du génialissime Alexandre Astier et, finalement, Cologne, cinq jours, une respiration, le Wallraffs Museum, le Dom, les 12 basiliques romanes qui ceinturent la ville.

De retour de Cologne, six heures de tain porte à porte, largement le temps de rédiger ce billet, parmi le panorama de la vallée du Rhin, ses châteaux, ses légendes, l’Allemagne de toujours, celle que personne n’a mis ni ne mettra à genoux, une certaine idée de la civilisation occidentale qui rayonne loin à l’aronde. Cologne, donc, second voyage, pas envie de me faire marcher dessus dans un aéroport de brousse (Cointrin/Schönefeld) pour avoir l’immense plaisir de devoir quasi me mettre à poil afin d’accéder à l’immense honneur de voyager plié en 26 dans une bétaillère volante d’une compagnie plus que trop orange. Et trouver des hordes de touristes à Berlin … Il faut dire que, entre les obligations de ma présidence et de mon emploi, je me suis préoccupé trop tardivement d’un billet dans une vraie compagnie, là où on dit bonjour au monsieur et où on a la décence d’offrir une tasse de thé ou un verre de vin au voyageur.

Cologne, donc, une garnison romaine, devenue vraie cité selon la volonté de l’impératrice Agrippine qui y vit le jour, le lieu du martyr de sainte Ursule puis la ville franque, la fondation de la Cathédrale, le diocèse dirigé par saint Kunibert, les basiliques romanes, un Moyen Age brillant, une bonne ville commerçante, l’occupation française sous Napoléon puis la destruction par les « chevaliers blancs de la démocratie », l’esprit revanchard des anglo-américains ; les naïfs États-Uniens s’étant laissé embobiner par la perfide Albion ont « détruit leurs murs mais pas leurs cœurs » et encore moins l’âme de la ville. Le travail de reconstruction a été admirable, tenant de la restitution historique, de la réinterprétation et de la construction libre, une patte fifties’ dans ce dernier cas, un vieil avant-gardisme élégant qui laisse la part belle à l’antique dans un dialogue créatif, voir l’exemple de l’Hôtel de Ville. Où que l’on soit, domine la silhouette du Dom, une figure bienveillante au-dessus des quais et son atmosphère balnéaire, un perpétuel air de vacances ou de foire dans l’hyper-centre, la Hoch Strasse, succession de grandes enseignes, boulimie consommatrice écœurante mais la cité très catholique appelle, rappelle ses filles et ses garçons – si souvent effrontés – dans ses églises. Quelle que soit l’heure ou la paroisse, on trouve toujours des Colonois sur un banc, une prière en passant, une respiration dans l’attente de la prochaine messe.

Rien d’exotique, Cologne a des airs morgiens, le délire bétonnesque des autorités de la ville lémanique en moins. A Cologne, tout comme à Morges, on aime les salons de thé, l’antiquaille et le dormir tranquille. Néanmoins, on connaît la valeur du passé, on en prend soin, le soubassement de cette bonne vie, chaque pierre préservée représente une victoire sur les forces du néant, le mal quel que soit son déguisement, certainement un effet de la présence de Notre très Sainte Mère l’Eglise. Et comme souvent dans les centres catholiques, on rencontre un milieu universitaire et un milieu gay épanouis. Je suis passé d’une basilique à l’autre chapelle, Mittagsgebet à St-Martin, messe du deuxième dimanche de Pâques à la cathédrale, vénération des reliques de saint Kunibert et de sainte Ursule, présence de la sainte dans l’église du même nom, littéralement la « petite ourse » en latin, Bärlin pourrait-on dire en allemand , une certaine ville à laquelle je suis attaché et mon animal totem.
Fin mars, les Grisons, Klosters, assemblée des délégués de l’UDC. L’occasion était plaisante d’aller jouer à Thomas Mann (référence à son roman Zauberberg dont l’action se déroule à Davos, tout à côté). Nous y sommes allés pour le week-end avec Cy. et les petits chiens. Personnellement, l’alpage me laisse de marbre … de granit, enfin de glace. Cette manie d’aller se briser des membres et d’attraper la mort au-delà de mille mètres m’est incompréhensible. Je suis persuadé que l’on envoyait les malades en altitude pour les achever et non pour les soigner. L’assemblée valait largement le déplacement, il était question de l’élection de la direction du parti, du départ de certains et surtout de la prestation d’un chef, Ueli Maurer, Ulrich de son vrai prénom, comme le personnage du grand roman de Musil, quelques traits de caractère en commun avec ce dernier. Le Conseiller fédéral Maurer aime observer, écouter, comprendre les autres, une attitude dynamique aussi, c’est d’un pas élastique qu’il est monté à la tribune, plaisantant sur le fait qu’il avait besoin d’une petite estrade afin d’être à la bonne hauteur derrière le pupitre. Je n’avais jusqu’alors aucune opinion particulière quant à lui, quelques vagues préventions nourries par la presse. Il a énoncé un discours drôle, érudit et sensible, un petit triptyque oratoire d’un gros quart d’heure dans lequel il a évoqué la qualité de l’eau, en métaphore de la qualité de nos institutions démocratiques, qualité qui n’a cessé de croître en un siècle, puis ce fut l’évocation d’un tube alpestre en dialecte, « Ewige Liebe », gros succès dans les charts allemands. Ueli Maurer illustrait par là l’amour inconditionnel des Suisses pour leur démocratie directe. Il a conclu par la légitimité de nos institutions politiques, légitimité fondée sur la qualité du système (première partie) et l’attachement de la population (deuxième partie), CQFD. De plus, le Conseiller fédéral Maurer s’est attaché à la seule référence historique légitime quant à la Nation suisse : la Constitution de 1848 ! Combien d’autres se seraient perdus dans les brumes légendaires un rien vaseuses de la pseudo-Suisse de 1291, de la résistance à l’étranger, le méchant Habsbourg, une dynastie qui a régné sur le plus grand empire au monde de 1273 à 1918, une dynastie … suisse. Habsbourg est un village d’Argovie et le berceau de la famille du même nom. Le clou du discours, une phrase, presque anodine à force de bon sens : « … n’ayons pas peur de nous ouvrir aux bonnes idées qu’elles viennent de gauche ou de droite, et de les soutenir ». Je vous l’ai dit, le discours d’un chef !

« Kaamelott, Livre VI », après la gaudriole, la gaudriole grinçante, la tragi-comédie, la tentative de suicide du roi Arthur, sa quasi agonie et le récit ultime qu’il livre à propos de sa vie, un flash-back qui vient éclairer avec tendresse et justesse l’épopée du roi de Bretagne. Que dire de la prestation, de l’intelligence du jeu d’Alexandre Astier. Un jour prochain, je vais lui adresser une lettre ouverte pour lui dire toute mon admiration. Il est un peu le grand frère que j’aurais aimé avoir, l’ami idéal, le complice dont j’aimerais parfois recueillir l’avis. Rien ne sonne faux dans sa saga, surtout pas la musique, de lui. J’ai déjà dû l’écrire. J’ai aussi loué le glissement épisode court/divertissement vers épisode long/émotion. A chaque fois que je « tombe » sur le Livre V ou le Livre VI, je ne peux m’empêcher de regarder encore et encore alors que je connais chacune des répliques. Et le récit pénètre plus profond, le sens fondamental de l’œuvre s’impose à moi. Arthur, le Graal, la Table Ronde, le royaume de Logres … une métaphore de notre vie, avec ses aspirations, ses manquements, une fin, inéluctable, un échec ? Nous sommes tous Arthur, nous avons tous été choisis par « les dieux » afin de retirer l’épée du rocher de notre existence, d’en prendre le pouvoir, de l’unifier, de lui donner un but. Combien de fois allons-nous nous trahir, pire, trahir nos idéaux, compromission, fatigue, lâcheté … Reste la foi, dans notre propre histoire, des principes ou un Messie, l’amour. Ça n’excuse rien. Les dernière paroles de la série : Arthur sera de nouveau un héros. Relever la tête, une évidence. Plus encore pour le croyant ou le politique, ou le croyant en politique. Un jour, le bon candidat triomphera, la bonne idée l’emportera sur les petits calculs et l’électoralisme. Les menteurs seront confondus. Un jour, les vrais fautifs seront désignés, un jour … Et, pour terminer, la confidence de l’empereur romain au centurion Arturus (Astier souscrit en partie à l’option romaine de l’origine d’Arthur, option soutenue par certains philologues), plus qu’un mot d’ordre, quasi une profession de foi politique . «  Des bons, des mauvais, des pleines cagettes il y en a mais une fois de temps en temps il en sort un, exceptionnel. Un héros, une légende, il y en a presque jamais, mais tu sais ce qu’ils ont tous en commun, tu sais ce que c’est leur pouvoir secret, ils ne se battent que pour  la dignité des faibles."

vendredi, mars 16, 2018

Enquête en abattoir suisse - Moudon


Je vais tenter d’être bref, je ne veux pas diluer ma colère ni cacher sous les mots ma honte, honte d’être le témoin de la torture, de la terreur d’un être sensible et innocent. La première réaction, le premier mouvement intérieur, un certain agacement devant cette image, pourquoi ce journal, le vôtre m’impose cette photo atroce. Votre rédaction fait de moi un témoin, quasi un complice puisque je ne pourrais jamais venir en aide à cet animal, ce veau terrorisé, prostré dans un angle de la pièce, une salle d’abattage carrelée jusqu’au plafond, faïence blanche, clinique, pour un nettoyage complet, une hygiène parfaite après … après, quand on aura équarri, emporté des bouts de viande qui, quelques instants auparavant, étaient encore un être vivant, un animal dont le QI et, surtout, le QI émotionnel sont égaux, voire supérieurs à ceux d’un chien.

Vous aurez compris que je fais référence à votre article du vendredi 16 mars sur l’abattoir de Moudon, sa pratique institutionnalisée de la maltraitance animale, article illustré de ce cliché terrible, trois veaux, l’un abattu, gisant dans son sang, un autre, au premier plan, assis ou accroupi, le dernier dans le coin supérieur droit du cliché, acculé, j’ai rapidement tourné la page, image insoutenable, à peine entrevue. Je pourrais me frapper, me griffer, me battre et hurler dans la rue, j’aurais voulu être dans cette pièce, cette salle et laisser libre cours à ma colère, la laisser fondre sur les criminels, ceux-là mêmes que l’on  devrait … Je n’y étais pas et mon impuissance s’est retournée ce soir contre une catelle de la salle de bain, fendue, enfoncée, j’ai mal, le tranchant de la main, j’aurai un bleu demain matin, ça tape mais ça fait moins mal que la photo, moins mal que la terreur d’un animal cerné par l’odeur du sang et la certitude de  son supplice prochain.

Je suis historien, j’ai toujours en stock une image, de quoi illustrer une situation, ce à quoi nous pouvons tous être confrontés. En l’occurrence, je comprends – toute proportion gardée – la honte de ces femmes, ces hommes, la population endimanchée d’Ottstedt am Berge ou d’un autre village voisin de Buchenwald, population forcée par l’état major américain à visiter le camp, à voir, à sentir l’horreur, concevoir ce qu’ils avaient méticuleusement tenté d’ignorer depuis 1937. Longtemps, j’ai essayé de regarder ailleurs, nier la souffrance animale, ce n’est pas moi qui tue ces bêtes et maintenant qu’elles sont mortes, ce serait dommage de gâcher la viande. Cela fait une bonne année que je ne mange plus la chaire de mammifères ou d’ovipares terrestres et, ce soir, je m’aperçois qu’il ne me suffit plus de m’abstenir. Il faut entrer en résistance contre la souffrance animale. Merci à la rédaction du 24H pour avoir confronté ses lecteurs à l’horreur de cet abattoir, ce lieu atroce, les raclures qui y travaillent. Ils ne s’en tireront pas comme ça, il y aura des suites et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir de citoyen pour que les sanctions soient exemplaires.