dimanche, mars 12, 2017

La Lumière des Césars - extrait

Le type gazeux rentre faire des bulles à la maison, suivi de son petit chien trottinant, le pas encore plus alerte qu’à l’aller, le contact a été pris, on ne risque plus l’implosion. Le type se fait une tasse de thé et interpelle sa moitié à propos du voisin, rencontré derrière une plate-bande de « Weisse Berliner ». La moitié s’en fout, prend toutefois la peine d’émettre un « mmmh », genre « oui-oui » ou « ah, tiens ». Le type gazeux l’a dit pour le dire, comme s’il s’agissait d’une révélation miraculeuse, en prendre conscience par le simple effet d’une verbalisation. En Oméga, une pièce claire, une maison blanche en retrait de la plage, « Poble sec », Barcelone, l’immédiateté impériale de la Catalogne, un homme est penché sur son journal. Il écrit : Nous mesurons le monde qui nous entoure à l’aune de nos perceptions, et ce monde n’est jamais plus vaste que lorsque nous interrogeons notre cœur.  A côté de lui refroidit une autre tasse de thé, il lève la tête, fixe l’horizon, voir au-delà, au-delà des formes, du règne, des malheur du règne. Il n’est pas doué, tant mieux, il n’aurait pas pu tenir sa place avec le don, le talent d’un Steeve. Il sait toutefois, il ressent cet autre, à l’autre bout, cet apaisement et l’appel incoercible de l’unité, celle qui sera un jour, car « je suis l’Alpha et l’Oméga » a dit le Très Haut, d’où la mission « AEIOU » des Habsbourgs, et des deux côtés afin d’être assuré que survive la double dynastie pour mener à bien le projet. Il ne sait pas quand … lui peut-être ? ou son neveu ? son petit-neveu ? Franz Ferdinand der Zweite pense à son double, le type gazeux, son innocence et l’immense privilège  qu’il lui a obtenu, mieux qu’un royaume, la jeunesse éternelle ou le courage du lion, un petit chien en apparence. Il reprend son récit. La figure de Juda n’est pas celle du traitre mais celle de l’infini sacrifice ; comment le miracle de la Résurrection et le don gratuit de la Rémission eussent pu illuminer la Création sans l’intervention de Juda, le réprouvé. J’ai rencontré mon « assassin ». Les circonstances de son forfait lui sont encore troubles. Il fallait cet acte – fondateur – pour que suive sa venue en Oméga et toutes les péripéties dont il a été témoin et/ou l’acteur. Les signes sont clairs … « Nous sommes tous des étoiles, nous sommes tous des empereurs. »

Le bruit du ressac emplit la pièce, Franzi pose ses lunettes, se lève, respirer l’air du large, se sentir vivre, sans uniforme, sans protocole. L’Espagne (et accessoirement la Catalogne) est une terre éminemment habsbourgeoise. Franzi, comme son double, aime marcher dans le sable, voir s’allonger les ombres au sol. Barcelone le lui rend bien, peut-être un effet de l’immédiateté impériale mais plus certainement un effet de la bonne vie espagnole, un cœur chaud et la tête froide, du sens pratique avec le sens de l’honneur et la commisération propre aux petits peuples catholiques, c’est encore plus vrai en Alpha. L’empereur n’a pas le droit de transiter, c’est constitutionnel, même le slide est proscrit, le souverain garantie suprême de l’unité et de la permanence de l’empire car la fin contient le début mais le début ne peut présumer de la fin. « Je suis l’Alpha et l’Oméga » proclamait le Très Haut, via l’Apocalypse, prémisse de la Grande Conjonction mais Franzi laisse la mystique aux professionnels de la chose, il se contente d’envier Steeve, en pleine « illumination », selon le vocabulaire consacré, fixant une plate-bande de « Weisse Berliner », et les vastes prairies de l’histoire s’étendant à l’Ouest, vers l’avenir, la course du soleil. Franzi se raconte une histoire, s’invente une petite, toute petite vie, de celle qui tienne debout, sur deux jambes, tout enroulées autour du corps d’un garçon, avec du poil brun, un peu de barbe, des yeux intelligents et une lueur mélancolique, un garçon avec des goûts de garçon, un peu moins de trente ans, le prototype de l’ « honnête homme », selon l’archétype moliérien. En Oméga, Molière est un philosophe du Grand Règne, l’un des premiers auteurs français à avoir compris l’intérêt, la nécessité de la domination impériale. Trêve d’histoire … Franzi retourne à sa songerie, une bonne gueule, un corps sain, un peu de culot mais, surtout, sa vie en Alpha parce que la jeunesse est du côté d’Alpha, même quand on est vieux.

dimanche, février 26, 2017

Retour de Paris, février 2017

Rien à déclarer, ou si peu … La fête parisienne est belle et bien finie, depuis longtemps déjà mais la nouvelle donne sécuritaire a fini de plomber l’ambiance. Arrivée gare de Lyon, des policiers, quatre réservistes en treillis pas très réglementaire, chaussures sales et pantalons trop longs, quelques doutes quant à leur efficacité si l’arme est aussi en ordre que la tenue ! L’exposition Frédéric Bazille au Musée d’Orsay m’a attiré dans la ville ex-Lumière. Un peu plus de trois heures en TGV, un trajet agréable, collation, service impeccable, en première, soit, mais je n’ai jamais eu le souvenir d’avoir été tant considéré sur le chemin de Paris. L’impression va perdurer dans le métro, à la réception de l’hôtel, place de la Bastille, dans les grands magasins, au restaurant.

Les rues sont plutôt propres, pas une poubelle ne déborde, rien ne traîne, la voirie semble efficace et très discrète mais persiste une impression de crasse. Je n’ai jamais vu les rames de métro aussi bien  tenues et, pourtant, cela me dégoûtait de tenir les barres de sécurité. La foule n’existe plus à Paris, même aux heures de pointe, un peu de presse mais rien à voir avec la cohue du M2 lausannois ou des grandes gares romandes. La baisse du tourisme est visible, on soigne le client du reste, j’ai eu droit à une suite junior en lieu et place de mon placard à balai standard. L’agence franco-suisse auprès de laquelle j’avais réservé m’a un peu « baladé », j’ai fait montre d’un certain mécontentement, concluant que, la prochaine fois, je ferais comme d’habitude, je réserverais via Booking. Résultat : un généreux surclassement.

Partout, de manière compassée, lassée : serviabilité et amabilité ; parfois de la bonne humeur, de l’enthousiasme de la part d’une surveillante du musée ou d’un garçon de buffet à l’hôtel. Les parigots ont les pattes cassées, il n’y a que les touristes asiatiques qui vous marchent dessus et se montre sans égard comme la foule d’antan. Et au musée, inutile d’acheter des tickets coupe-file, il n’y a plus de file, vous n’en avez pas pour plus de trois minutes d’attente. Un tout prochain billet suivra à propos de la rétrospective Bazille. Au retour du musée, beaucoup de sirènes, lointaines, tournoyantes, comme une vieille urgence. J’ai appris le soir, en regardant les nouvelles, qu’il y avait eu « une manifestation monstre et des violences du côté de la place de la Nation », quasi hors les murs, rien qui ne semblait frapper les passants lors de ma promenade. Du reste, je trouve le commentaire alarmiste totalement décalé face à la réalité que j’ai perçue. Et il y a aussi Bobigny, au bout de la ligne 5, mais les automobiles incendiées sont déjà froides.

Deux jours, deux nuits, quelques courses, une belle exposition, un déjeuner, deux dîners, pas l’énergie d’aller au cinéma, le confort de ma suite m’a retenu derrière un téléviseur HD, Canal Cinéma en clair et « Le Professionnel » avec Belmondo au programme. Une promenade, tout de même, du côté du boulevard Saint-Antoine, une matinée ensoleillée, attraper encore quelques conversations par-ci, par-là, banalisation des rapports conflictuels. Par exemple, un type dans un café raconte à deux amis son arrestation par une dizaine de policiers, plaqué au sol, menotté, alors qu’il sonnait à la porte de celui qu’il croyait encore son petit ami, étrange façon de signifier sa rupture ?! Deux adolescents, sur un banc, place des Vosges, derrière moi, sans complexe, l’un parle de son cousin, de ses trafics, de sa fiancée que le cousin a mis sur le trottoir, et l’autre ado’ de demander si le cousin a déjà été en « garde-à ». Quant à monsieur et madame Tout-le-Monde, ils échangent beaucoup sur les moyens de frauder le fisc, d’économiser, d’acheter à bon prix, de vivre mieux pour pas cher …


Etrange vertige dans le train du retour, impression d’avoir erré dans le scénario d’un film catastrophe, l’introduction, on pose le décor, l’action ne va pas tarder, comme l’incendie qui roule discrètement sous la cendre.

jeudi, février 09, 2017

"Rebecca" de Daphné du Maurier

Ce récit m’avait frappé, très vivement frappé, je devais avoir … douze ans, peut-être treize, nous étions à la fin de l’été, début de l’automne, le dernier épisode coïncidait avec l’ouverture du comptoir. C’était une production de la BBC, les couleurs passées, poudrées de l’image, une atmosphère très particulière, très prégnante, on reconnaît ce genre de série au premier coup d’œil. J’avais été totalement subjugué par l’intrigue, le poids du non-dit et cet impératif de dignité imposé à chaque personnage. J’aurais aimé, aussi, être attaché à une tradition, une grande maison, Manderlay …

Plus de trente ans plus tard, une nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Daphné du Maurier m’a décidé d’entreprendre cette lecture : Rebecca ! Quel choc, quelle expérience, quel suspens ! et pourtant, je connaissais l’intrigue, je vous vends la mèche, cela se termine par l’incendie du château après mille et uns rebondissements à fleuret moucheté entre la narratrice et cette garce de Mme Danvers, la camériste, la confidente, la nounou de l’absente à tout ce texte puisqu’elle est déjà morte lorsque débute le roman, à savoir Rebecca. Quel tour de force pour l’autrice, quelle habileté dans la construction. Figurez-vous que la narratrice – nous avons à faire à un roman en « je » - nous reste anonyme de la première phrase au point final. Elle devient assez rapidement Mme de Winter, seconde épouse de Maxim de Winter, veuf apparemment inconsolable de sa belle et brillante épouse (grande, brune, athlétique, charmeuse, excellente cavalière, marin aguerri, hôtesse remarquable, éduquée, cultivée, drôle, etc. et parfaitement insupportable au final et grosse p… à ses heures). Rebecca est de quasi toutes les pages, elle a tout fait à Manderlay, la grande demeure enchanteresse que toute la Grande-Bretagne admire. Elle a fait aménager les jardins, elle a redécoré l’ensemble du château, le meublant de pièces remarquables, fauteuils aux tapisseries anciennes, buffets sculptés, vases d’albâtres, bibelots de porcelaine précieux, tapis, tableaux, tentures etc. Et parmi tout ça, débarque une godiche à cheveux mous !

Et la godiche, récit en « je » oblige, c’est vous, c’est moi ! Je conçois que le roman plaise et frappe avant tout un public féminin ; les hommes ont beaucoup de peine à se glisser dans la place d’un autre, ils se croient … uniques ?! Il était quasi impossible à l’époque de Daphné  qu’un homme jeune épouse une femme bien plus âgée que lui, une maîtresse-femme, et enfile les pantoufles de son mari défunt. Aujourd’hui encore, il y aurait une sorte de « renouveau » du récit, même si cela se déroulait dans une noble demeure pétrie de traditions. Par contre, les femmes sont socialement coutumières de ce genre de situation (phallocratie et blablabla, on aura compris le laïus féministe). Toutefois, il existe une catégorie d’hommes capables de se retrouver dans une telle situation, de s’ébaubir sur de la brocante, des chevaux et des parterres d’hortensias, une catégorie à laquelle j’appartiens : les gays ! J’ai commencé ma vie amoureuse avec des hommes plus âgés que moi (recherche du père ? merci, Dr. Freud, vous pouvez disposer), je venais forcément à la suite de … , devant subir la comparaison avec mon prédécesseur, devant supporter sous un cheveu flagada et sapé comme une godiche (et une pauvresse) les soirées organisées par ma moitié du moment ; et les autres qui, en dépit de votre air emprunté, vous en veulent de votre jeunesse.  Pas une page, pas une phrase, pas un mot de ce roman que je ne porte et dans ma chair et dans mon histoire !

Rebecca paraît pour la première fois en 1938. Je ne connais pas les détails de sa réception par  le public mais je ne peux qu’imaginer l’engouement des lectrices d’alors. Ce titre figure dans le palmarès des romans … policiers ? Décidemment, je suis brouillé avec les étiquettes de genres. Il est vrai que le suspens n’est toujours pas éventé, que vous avez de la peine à lâcher le livre, que vous êtes sur les rotules après les mille et un rebondissements de l’intrigue (un chouïa trop alambiquée mais qu’importe). Oui, qu’importe au regard de la psychologie ciselée des personnages, les femmes surtout, les hommes ont tendance à être monolithiques et inexpressifs. Vous avez la puissance tutélaire et maléfique de Rebecca, son suppôt, l’irascible Mme Danvers et la narratrice, un hybride de Jeanne la pucelle et de David, armé de sa seule fronde. D’autres personnages féminins valent le détour : la grosse van Hopper (la narratrice était sa dame de compagnie au début du texte), la sœur et la grand-mère de Maxim et Clarice, la petite bonne. Maxim semble bien gentil  mais si inexpressif, comme pétrifié. Franck Crawley, le régisseur, a la souplesse d’un bout de bois, il y a tout de même du progrès par rapport à son patron. J’oubliais le beau-frère, un rondouillard jovial à qui Rebecca, alias super-salope, avait fait une gâterie alors qu’ils faisaient seuls un peu de voile sur le bateau de celle-ci. Le seul individu de sexe masculin qui ne semble pas avoir abdiqués de ses attributs, c’est le salaud de service, un butor nommé Favell, cousin et amant de super-salope, maître chanteur accessoirement, porté sur la bouteille et incendiaire présumé.

Je terminerai avec un mot sur Manderley, personnage non-humain, entité indépendante sur laquelle va se greffer l’expression de la volonté de Rebecca. Pour Maxim, il devient une prothèse à son orgueil défaillant. Il s’agit quasi d’une métaphore des mœurs bourgeoises britanniques. Maxim savait qu’il avait épousé une nymphomane ; en échange de ses incartades et autres parties de jambes en l’air, elle lui avait promis de faire de sa maison un lieu très en vue, le joyau du West Country. Pari tenu. Et une jeune femme amoureuse, sincère finira par crever tous ces faux-semblants.
                                                                                                                  


samedi, janvier 21, 2017

"L'homme sans qualité", de Robert Musil, suite et fin.

Il faut savoir poser le point final, il faut savoir mettre un terme à sa lecture. 2000 pages, deux volumes, mal pratiques, un roman fleuve quoiqu’inachevé, « L’homme sans qualité » est une expérience, une expérimentation, une façon d’être lecteur. J’ai passé plus d’une année avec Ulrich, l’anti-héros de Musil, et sa sœur Agathe, la cousine Diotime, le vieux camarade et général Stumm von Bordwehr, le directeur de banque Léon Fischel, le comte Leinsdorf, le sous-secrétaire Tuzzi, etc. Un texte long offre quelques belles possibilités d’intimité avec les personnages, ils deviennent des familiers. Si vous rajoutez encore l’usure d’une action qui piétine, comme un jour après l’autre, ils vous énervent comme des familiers. L’immersion est à ce prix.

Je n’ai pas le culot de vous jeter un lapidaire « c’était bien » ou, pire, « chouette roman ». Cette désinvolture s’accorderait si bien au but recherché par l’auteur, une sorte de prise de conscience en creux où la subtilité de l’analyse se le dispute à la passivité. Quel est, aujourd’hui, l’intérêt de lire 2000 pages à propos d’un empire disparu ? L’Autriche-Hongrie n’est pas une nation dissoute suite au diktat de Versailles, c’est une métaphore des sociétés libérales parlementaires, des Etats trop nourris et trop ennuyés qui finissent par perdre le sens même de leur survie. Dans ce pays – la Cacanie, dans le texte – il est impossible d’appliquer tous les règlements et leurs directives sans que cela ne bloque le système. Du coup, chacun s’arrange pour que ça marche, et ça fonctionne !

Les exégètes, surtout français, ont voulu lire une critique, la mise à plat de l’absurde de la gloriole impériale et obsolète, sous-entendu « ces gens-là sont à l’Ouest », « hu, hu, cher ami, cher ami … ». Le principal traducteur de « L’homme sans qualité », Philippe Jaccottet, n’est du reste pas français, même s’il vit à Paris. Il est vaudois, de Moudon, au Nord du canton, dans la Broye, là où l’influence germanique affleure sous l’identité latine (l’histoire du canton est un mille-feuilles latin-germain). Jaccottet comprend de l’intérieur la multi-culturalité de l’Etat K und K, impérial et royal, de sa pieuse unité en dépit d’oppositions irréductibles entre ses peuples. Il a su rester fidèle à la légèreté ironique musilienne. Le texte n’est pas un réquisitoire philosophico-moralisateur mais un constat, amusé, tendre souvent, un témoignage rédigé à postériori sans nostalgie notable. La catastrophe est une épreuve inéluctable, qu’importe son origine. La question : comment conserver son indépendance au cours des épreuves. Comment garder un regard émerveillé et l’appétit d’un enfant face à la vie. Ulrich et Agathe sont deux grands orphelins qui tentent de trouver la recette miracle.

Il y a une mystique musilienne, le parcours de l’auteur, son irrésolution ou, plutôt, sa volonté funambulesque à être, sans étiquette, sans rien déranger, observer et se réjouir, avec l’autre. Ne surtout pas condamner. Comprendre. Comprendre pour aimer … cette vie, l’autre, la source de tout ennui. Il y a de grands instants, le lyrisme d’un épisode, le vent novateur de la Sécession Viennoise. Si je me réfère à mes notes de lectures, p. 689, ch. 52 (tome 2, éditions Points), « Souffle d’un jour d’été » : symbolisme, quintessence du roman. Il s’agit des variantes et ébauches des années 1938-1942 destinées à compléter la troisième partie du roman. Savoir donner, ne rien faire qu’apprendre, apprendre à sourire rien que pour le geste sans vouloir le reste … Là où le hasard de la programmation d’un canal télévisé populaire (dans le mauvais sens du terme) vous glisse les paroles d’un tube de Florent Pagny et résume les intentions d’un homme sans qualité. Je n’ai pas achevé exactement ma lecture, au diapason de l’inachèvement du texte. Ne pas rentrer dans les arguties académiques. J’ai posé un point final. Je reviendrai, certainement, sur les notes et variantes qui restent encore … le temps que revienne l’Empire, quel que soit le nom qui lui sera donné, retour à cette cordiale et joyeuse mésentente brouillonne, le ciment européen et le charme discret de la bourgeoisie pour tous, quand l’histoire viendra parachever le grand roman de Musil.



lundi, janvier 02, 2017

« Nourrir le rein », épilogue rédigé en fin d’après-midi du 30 décembre au Cercle



Dans les représentations de la médecine chinoise, le rein est le siège de la force vitale et de l’équilibre physique. Arrivé dans son milieu de vie ( entre 40 et 50 ans), le patient – particulièrement celui qui travaille du chapeau – se trouve pris d’une faiblesse du rein qui « produit la moelle et remplit le cerveau » (selon le commentaire d’une encyclopédie de médecine orientale en ligne). Une sexualité effrénée (et compensatoire) durant les décennies précédentes, le poids du monde, l’inquiétude, le dépit vous vide le rein de son yin aussi sûrement que les impôts vous gobent votre treizième salaire et vous vous retrouvez sur les plots ! L’un de mes éditeurs, le plus bouillant, le plus enthousiaste, le plus délicat a décidé, du reste, de poser les plaques … pour un temps, et se refaire. Je rêve de suspendre mon sacerdoce d’auteur de la même façon. J’ai bataillé pour un petit tas de convictions, une certaine vision des choses, durant plus de vingt ans d’autofictions et d’essai ; je confesse une fatigue certaine. J’ai revisité quasi toutes les versions officielles de l’univers socioculturel dans lequel je baigne. Je les ai toutes méticuleusement retournées au pire, recalibrées au mieux. Cela ne m’a apporté ni la fortune, la célébrité, la paix de l’esprit ou du cœur. Rien. Sauf le respect de mes pairs, c'est-à-dire tout. Mes « boucles », mes récits, mes textes, l’œuvre serviront peut-être à nourrir le rein de quelque lecteur fourbu, tant mieux. Si ce n’est pas encore le cas, cela viendra, bien après moi. Ce « Credo » vient conclure et compléter un cycle débuté par « Appel d’air » (titre  qui tient du yang), en passant par « La Dignité », « Tous les Etats de la mélancolie bourgeoise », « Journal de la haine et autres douleurs » et « Escales ». Quasi une marche à suivre.


Je suis pile dans mon « milieu de vie », selon les critères médicaux chinois et je me sens la tuyauterie se débiner, comme un nœud endolori par en bas et la furieuse envie de ne pas bouger de ma couche, couette et couverture en fourrure polyester, le chien posé dessus ou dessous, son ronflement léger et la rediffusion de la saga « Angélique » à la télévision. L’oubli si ce n’est le bonheur. Est-il raisonnable d’avoir voulu réécrire le monde sans les outils de la philosophie ou de la sociologie officielles ?! Objectivement non, je m’y suis vidé le rein mais j’aurais eu des regrets à ne pas l’avoir fait. Sans Juda, pas de trahison, pas de crucifixion, pas de résurrection pascale, pas d’accomplissement des prophéties. Ma foi, il fallait bien que quelqu’un prenne le rôle de l’énervé de service.


vendredi, décembre 23, 2016

The Young Pope


Série choc, véritable événement télévisuel, « The Young Pope » est une merveille de dix épisodes, casting de grande classe, photographie impeccable, dialogues ciselés, bande originale subtile et éclectique, le tout au service d’un message coup de point. Du grand art produit par Canal+ et réalisé par Paolo Sorrentino.

Un léger coup de mou, comme une impression d’être crucifié de l’intérieur, et c’était avant Berlin, ciel bas, la saison m’a fait refluer dans la paix de mes petits appartements, au lit, sous une sainte famille par Pierre et Gilles, avec le chien sur ou sous la couette et les dix épisodes de « The young Pope », coffret DVD disponible à la vente dès le 10 décembre, pile le jour quand j’ai reçu la commande passée en ligne quelques jours plus tôt.

Sorrentino, évidemment, « La grande Bellezza », le goût d’une mise-en-scène sophistiquée, onirique et touchante … prophétique. En tête de gondole, on trouve Jude Law en jeune pape sexy-pétasse réactionnaire, grand amateur de la pompe à la Pie XII, rite tridentin, éventails, baldaquin, trône porté à épaules d’homme et tout le tralala de brocart de la garde-robe pontificale. Il est secondé par la religieuse qui l’a élevé, Sœur Mary interprétée par Diane Keaton. Gravitent autour de Sa Sainteté une responsable de la communication (Cécile de France), l’épouse d’un garde suisse (Ludivine Sagnier). On peut encore citer une tripotée de cardinaux, entre l’ex-mentor amer car coiffé au poteau dans sa course à la tiare papale (James Cromwell), un cardinal secrétaire d’Etat, Voiello (Silvio Orlando), le véritable maître du Vatican, et comme un petit air de Joseph Bergoglio le goût du faste en plus. Il y a aussi le doux cardinal Gutierrez (Javier Cámara), effrayé face au monde, légèrement porté sur la bouteille et gay.

Et que fait tout ce petit monde ? Il cherche Dieu, il l’invoque, le convie, interprète ses silences et s’enivre de ses miracles. Le Saint Père est peut-être le plus incrédule de tous. Il déambule dans les jardins, les couloirs, clope au bec, et foudroie qui un cardinal, un proche, une religieuse dévouée à son service avec la même violence que le Yahvé du deutéronome, privilège de la jeunesse aimante et jalouse. Il se cache quelques mini-intrigues entre deux déclarations lapidaires de Sa Sainteté. Lorsqu’il ne fait pas la chasse aux gays, il excommunie les femmes qui ont avorté. Il prend le peuple des fidèles de haut, se moque de tout plan marketing et reste obnubilé par la recherche de ses parents, qui l’ont abandonné à l’âge de huit ans. C’est un homme tour à tour malheureux, saint thaumaturge, philosophe de l’amour ou cynique comme deux Dr. House.

Où se posent les après-midis de mai ? Ici, répond la Vierge désignant une chapelle vaticane. Et, entre deux démonstrations d’intolérance, sectarisme, la grâce d’une révélation, quelques paroles, simples, une image, délicate, douce, évidente et belle comme une promesse réalisée, la grâce que, nous, le peuple des croyants, les baptisés au sein de Notre Sainte Mère l’Eglise, recevons, parfois, lors de la messe, les petits riens de notre relation au Christ. « The young Pope » nous les offre avec quasi la même charge mystique. Et quel décor ! quelle composition, l’œil et le goût infaillible de Sorrentino.


L’Eglise a pour devoir d’aller vers l’autre, le tout autre, y compris le pécheur, surtout le pécheur, et le sourire de Dieu pour seule réponse, entre ironie et amusement face aux interdits de la morale catholique. On ne ressort pas indemne de « The young pope », à la fois blessé et guéri, touché et interrogé. Je ne sais pas ce qu’en dit l’Eglise, le Saint Siège, une fiction de plus, une sorte de conte émerveillé et peut-être la meilleure préparation à la venue de Notre Sauveur … Un conte pour l’Avent.

lundi, décembre 12, 2016

Westworld, saison 1


Il fallait forcément s’attendre à quelque chose de spectaculaire et de … mystique avec la société de production « Bad Robot » qui comptait déjà le coup d’essai d’Alias, les coups de maître de Lost, Fringe et Person of interest. Avec Westworld, on monte en puissance. Les amateurs de fantastique … les vieux amateurs de fantastique qui ont un minimum de mémoire se rappelleront le film « Mondwest » de Michael Crichton avec Yul Brynner dans un rôle principal d’androïde de divertissement assassin.  La signature de Bad Robot, son fonds de commerce : nous suggérer que quelque chose se cache de l’autre côté, là, juste derrière et le papier peint se met à décoller. Il ne s’agit pas d’un simple effet de scénario mais d’une réflexion nourrie dans laquelle résonne la question fondamentale : où se situe la réalité de l’essence humaine ? Avec Lost, entre les tours et détours du scénario, le téléspectateur était invité à visiter la réalité fantasmatique d’une troupe de défunts, de leur accident d’avion jusqu’à leur glorieuse prise de conscience et leur départ pour une vie d’éternité. Fringe explorait la théorie des cordes, des mondes parallèles et quasi simultanés, la possibilité de soumettre le passé, de le piller comme une lointaine colonie. Person of interest, avec sa première saison poussive, a rapidement pris de la vitesse et nous interrogeait sur la réalité de la conscience artificielle, « big brother is watching you » en petite musique de fond et le machiavélisme de la fin justifiant les moyens en garniture.

Westworld, donc, un parc d’attraction version western où vous pouvez vous taper tous les androïdes que vous voulez ou les buter un peu, comme ça, par jeu, on s’en fout, on a payé pour. La vraie vie comme aux temps bénis et obscurs des pionniers, l’idéal pour une société trop policée, trop cadrée. Dommage, je n’aime pas les westerns mais le « Mondwest » de 1973, avec  Yul, m’avait tout de même plu. On ne jouait que sur les aspects flippants de robots humanoïdes avec des guns à la main, genre « qui a peur de l’homme noir », et ça courait de-ci, de-là en gueulant avec quelques scènes de flingage en gros. Mouais. Mais, avec Westworld, on passe un cran au-dessus. Une distribution haut de gamme, une réalisation de Jonhatan Nolan, LE Jonhatan Nolan d’Interstellar, ça vous pose de suite les bases d’une série haut-de-gamme.

Au cours de cette première saison, nous suivons William (Jimmi Simpson) faisant ses premiers pas dans ce disneyland avec sexe, sang et alcool. William n’est pas seul, il est accompagné de son très riche beau-frère Logan (Ben Barnes), un sale gamin gâté qui saute sur tout ce qui bouge, une bouteille de whisky à la main. Les deux jouvenceaux ne sont pas là pour la gaudriole mais pour affaire ; la compagnie de papa, beau-papa compte acheter des parts du parc. William est un jeune homme réservé, doux, fragile, attachant et paumé, rôle que son physique sert admirablement bien. Il va rencontrer et tomber amoureux de Dolores Abernathy (Evan Rachel Wood), une hôtesse (ainsi que sont nommés les androïdes). En parallèle, on suit les aventures de Maeve Millay (Thandie Newton), une mère maquerelle au port de reine, une hôtesse aussi, dotée de certaines facultés supplémentaires à celles accordées à la majorité des androïdes. Son personnage est certainement le plus attachant et le plus complexe. Chez les dirigeants du parc, on trouve Anthony Hopkins alias Dr. Robert Ford, l’un des deux fondateurs, le second s’est suicidé avant l’ouverture du parc. Dans la coulisse s’activent, entre autres, Therea Cullen (Sidse Babett Knudsen) et Bernard Lowe (Jeffrey Right). Ce monde de l’ombre est traversé de luttes de pouvoir, est régulièrement bouleversé par les lubies du grand maître. Rien de glorieux dans les ateliers où l’on rafistolent les hôtes butés par jeu par les clients ; on se les tape en passant, comme un petit air de nécrophilie. Miam-miam.

" Nous sommes notre propre piège ", sur ces mots se termine la saison une et, accessoirement sur un retournement de situation spectaculaire, typique de la marque « Bad Robot », un indice tout de même : réfléchissez au temps de la narration. Tout, du reste, est affaire de narration. Les hôtes développent leur conscience sur la base d’une petite histoire se rapportant à leur première implication dans une mise-en-scène. Effacez leur mémoire à chaque réaffectation mais donnez-leur la faculté de rêver et ils se mettront à être hantés par leurs vieux démons, leur prime personnalité. Et si nous n’étions que des machines, les jouets d’un petit récit formateur inculqué par …les parents, l’école, la société, les mythes, la télévision, les groupe djihadistes, les luttes politiques ?! A suivre. Voir la prophétie de la saison 2.