mercredi, août 21, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 15


Il y a un certain confort à être … Stéphane, un type sans âge, sans physique, sans attente particulière, un mec en roue libre en apparence et, pourtant, une incroyable puissance de compréhension, là, parmi synapses et cellules grises, plus fort que Poirot, quasi du niveau d’Einstein avec les menus talents de Madame Soleil. Il a été un mec magnifique, athlétique, une crevure de looser, un amant malheureux et romantique. Plein d’autres choses aussi. Selon les injonctions du siècle. A fond dans tout, sur tous les fronts, dans une sorte de guerre intime totale. Stéphane et son continuum biographique séquencé est au-dessus de ça ; l’âge et son tour de taille actuel le disqualifient. Il est « réformé » de la lutte pour le succès, la réussite, l’accomplissement de soi, etc. Il a bien une mission, le fameux truc, peut-être un toc psychotique. Heureusement qu’il y a les absences et le chocolat au lait-noisettes entières sinon il ne tiendrait pas. Revenu de tout. Y compris de la question en spirale, le fameux où-cours-je-où-vais-je-dans-quel-état-j’erre ? Il y a aussi la solitude du Créateur. Il a été Dieu, seul, flottant dans le néant de la non-matière et de la non-existence. Était-ce un rêve ou un transit ? une possession ? Comparativement, l’ennui d’un troupeau de moutons au pré, sous le ciel couvert d’une froide après-midi d’avril tient de la bénédiction. Stéphane sourit pour lui-même, intérieurement, il lui revient une anecdote, un mot qui circulait dans le Reich, peu avant l’armistice de 45, « Profitons de la guerre, la paix sera terrible ». Il espère arriver à l’appartement avant la pluie, il veut sortir les chiens au sec, une courte promenade sur des quais mignonnets et écœurants. Stéphane se surprend par ses regrets automnaux en plein printemps. Il a le souvenir de lui-même presque alangui sur un canapé, le jeu des voilages dans la lumière, des oiseaux, des voix au loin, la rumeur de la rue. Étonnamment, il se sentait bien, il était lui, tout entier dans l’instant. Ça devait aire un joli sujet de toile, une scène à la manière d’Adolf von Menzel ou de Hammershøi avec la lumière d’un Giovanni Giacometti, le père de … Il préfère la référence à Menzel parce que la chambre était décorée de tapis, d’un court bouquet de fleurs, un Biedermeier, la jolie référence bourgeoise Mitteleuropa à nouveau. Était-il en Oméga ? en Alpha ? Berlin ? Prague ? Vienne ? Barcelone ? Budapest ? Il était lui, quand il connaissait encore son vrai nom, quand il avait une vie, si miteuse fût-elle. Il est urgent d’attendre, ne pas fuir n’importe où dans le désordre. Il va sortir les chiens, faire des courses puis tenter de retourner dans la peau d’Ulrich. Un trou de souris chronologique suffira, un trou de ver, un battement de paupière, l’absence de Stéphane se verra à peine … absolument pas. Des types comme lui, on en trouve treize à la douzaine et « si t’as pas une Rolex à cinquante ans … » et si tu n’as plus vingt-cinq ans ou que tu n’es pas un prix Nobel de chimie (rigolote ou pas la chimie) ou un leader politique (de gauche, c’est plus sympathique) … Bref, des mecs  moyens avec son genre de physique sont transparents. Sincèrement, Stéphane a perlaboré le profil de l’homme sans qualité, l’abandon de toute forme de séduction et l’accueil du déni de soi, dans ses formes les plus subtiles parce qu’il est apparemment un « caucasien blanc » trop nourri, sur le déclin, un homme en plus, pas même transgenre ni quoi que ce soit d’exotique, c’est pathétique. Il est le mec de trop, c’est ce qu’on lui ferait comprendre s’il n’était pas au-delà de la mesquinerie à la mode, le « trend mainstream ». L’un des petits chiens pose sa patte sur sa cuisse. Stéphane sourit imperceptiblement. « On va se diriger par là où c’est vrai ? » Il pense à par là où l’on trouve des intérieurs bien tenus, le goût pour des choses bêtement jolies, un vase en faïence de Delft avec un petit bouquet de marguerites, et de la jolie vaisselle.

vendredi, août 16, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 14


Il ne peut que confesser son impuissance. Il regarde le profil racé, « florentin » voudrait-il dire quand bien même il ne sait trop ce qu’il entend, peut-être la réminiscence du portrait de l’un ou l’autre Médicis … Quoiqu’il en soit, Stéphane admire le profil florentin d’un jeune homme. Ce dernier est accompagné par deux femmes apprêtées, trop maquillées, des chaussures aux talons trop hauts pour assister simplement à la messe. L’une des deux femmes doit être la mère de l’autre ainsi que du jeune homme. Son âge se décrypte plus dans son attitude qu’il ne se lit sur son visage. Stéphane ne s’étonne pas. Il est dans la « grande ville », là où tout a commencé. Il se tient dans les premiers rangs de la nef d’une vilaine basilique, une mosaïque Art Déco très tardif parmi laquelle l’enfant Jésus a quasi les traits d’un dictateur allemand, la célèbre moustache en moins. Stéphane a dû rentrer de Munich à son insu. La messe en procédure de réveil, il a dû faire un transit. Il est revenu il ne sait trop comment de l’atelier de Kálmán. La jeune paysanne a dû le pousser dans le couloir, le maître n’allait pas tarder, comme s’il n’était pas au courant ! Il est, à présent, question de foi, la mystérieuse aide que reçoit Oméga. Le prêtre débite une homélie grandiloquente et idiote à propos de l’incendie réputé accidentel d’une célèbre cathédrale. Stéphane avait un peu oublié l’affaire. S’il se résume (à savoir, s’il s’adresse à lui-même un résumé des derniers événements et, parallèlement, du fait de cette expression boiteuse d’une syntaxe discutable, s’il condense toute sa personne dans l’instant présent et l’action qui l’occupe), il doit trouver des fauteurs de troubles venus d’Oméga, des suppôts de ce pouvoir qui, là-bas, ont mené à cette autre guerre des Balkans, la volatilisation d’un bon tiers de l’Europe. Quelque soit le camp, il est nécessaire de conformer Alpha et Oméga en vue de la grande Conjonction. Du côté lumineux de la force (Stéphane glousse intérieurement, il s’imagine avec un sabre laser face à un type asthmatique une essoreuse à salade sur la tête lui jetant dans un souffle « Je suis ton père »), bref, du côté habsbourgeois, impérial, lumineux de la force, on veut remonter dans le temps, éviter la dernière grosse catastrophe puis la précédente, et la précédente, etc. Stéphane admire pour lui-même le quasi contresens de l’expression « … puis la précédente … », ce qui précède doit être résolu après, on touche quasi au registre de « … Dieu qui s’est fait homme… » Si Stéphane cherchait une preuve du bienfondé de sa démarche, bingo, il aurait à l’instant mis un doigt rhétorique dessus. Il se souvient des cartons de bananes remplis des livres de feu son oncle alcoolique. N’y avait-il pas quelques bandes-dessinées ? cinq-six albums d’ « Achille Talon », un exercice de maïeutique jouissif, du sophisme de compète ! A présent, il est clair que Stéphane doit travailler en agent infiltré, plus aucun contact. S’il venait à poser des questions sur l’Agence, on lui dirait qu’elle n’a jamais existé, qu’il yoyotte, ça se terminerait par un internement forcé. Les complotistes pas frais sous le chapeau sont très à la mode cette saison.  

mercredi, août 14, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 13


On lui a envoyé quelqu’un, de discret, très discret, à peine un agent, peut-être un collaborateur externe, un type qui lui a parlé des cloches de Münich sur la terrasse de toit d’un hôtel-restaurant-sauna gay. Il faisait beau, une vue magnifique, une forêt de toits du genre de ce dont Stéphane rêve régulièrement, lorsque ses songes planent sur l’Oméga d’avant sa guerre des Balkans, la disparition d’un bon tiers de l’Europe, la mer qui remonte jusqu’à … Münich ! Le type insistait un peu, évoquant le loft de luxe qu’occupe le couple gérant et propriétaire de tout l’établissement, un couple de garçons, évidemment. Le loft se situe dans une affreuse tour de verre voisine, les logements les plus chers de toute la ville. Et le type de vanter encore les aménagements du sauna … Stéphane a laissé son interlocuteur dans le jeune soir alors qu’il recevait les images de l’incendie d’une cathédrale, un accident selon la version officielle, c’est ça, et la marmotte met le chocolat dans le papier d’alu. Il a un bout d’indice, il investiguera demain, de toute manière son billet de retour porte la date du 17, il aura bien six heures pour compiler les renseignements, un rapport qu’il adressera comme il peut à qui il faut.

A la Lenbachhaus, il est effectivement entré dans une toile, plusieurs même, un festival. Ça a commencé par une famille d’hallucinés, une véritable coco-hero-family, un bad trip collectif, le peintre, sa femme, les deux fillettes, la toile a été réalisée d’après une photo. Ils se tenaient là, les 4, à fixer Stéphane, inquiets et soulagés. Ce n’est pas évident d’être témoins contre son gré. On est avant 14, l’empire rayonne dans sa plus verte nouveauté, une sorte d’explosion vitale qui balaie tout sur son passage et réveille de vieux démons : cupidité, jalousie, orgueil. La vieille garde - France, Grande-Bretagne - l’a en travers de la gorge. Ces mangeurs de choucroute, ces rustauds qui, au Nord, dînent au thé ! tout ce petit monde additionné, fédéré, organisé en une nation qui lutte contre la vivisection en plein  dix-neuvième, qui ne reprend jamais sa parole une fois donnée, qui promulgue des lois contre l’antisémitisme, qui aime les fleurs et la porcelaine à en pleurer, qui regarde ailleurs quand les garçons s’emboîtent comme des petites cuillères, cette nation, ce peuple va les panner, les renvoyer à leur obscurantisme, leur affairisme. Il s’est passé quelque chose entre un souverain pusillanime et mesuré et l’autre, cabossé, volontaire et mal-aimé. Dans l’équation de l’incident originel, on trouve Willhelm der Zweite, Franz-Josef et l’autre, l’Autrichien devenu allemand, subitement inspiré façon  Jeanne d’Arc sans la vertu et la foi assortie. La famille reste sidérée, le trip permet de supporter la vision, les bombardements, les bombes au phosphore de ces ordures d’alliés et les meurtres innommables de l’autre. Bref, Stéphane est sorti de la toile sans trop être avancé. Il a replongé dans la maison russe de Gabriele Münter, en 1931 ; elle l’attendait à la fenêtre. L’orage menaçait, il s’est pressé, il était sur un chemin de terre, a traversé le jardin. Elle l’a reçu avec du thé. Elle lui a parlé des fleurs, du temps, qui se couvre, de mille riens de sa vie. La maison n’est pas russe, pas géographiquement, ils sont dans les parages, à Murnau. Kandinsky l’a trahie pour faire des barbouillis multicolores en France après un mariage russe. Gabriele a conservé le talent et rencontré un autre homme. Plus tard, pendant la guerre, la seconde, elle va cacher les œuvres des « Cavaliers bleus », elle savait que c’était important, qu’il s’agissait de « points d’ancrage », des moments parfaits que Kandinsky et elle-même, et quelques autres ont saisi dans leur richesse, leur ampleur, leur … onctuosité. Ça permettra de rapprocher, d’apondre deux séquences, entretenir un continuum. Elle n’en sait pas plus. Elle est heureuse lorsqu’elle peut servir une tasse de thé russe, se rappeler de cet autre bonheur même si elle est très heureuse avec son époux historien de l’art. Stéphane a encore visité un atelier, la pose du petit modèle en Dirndl, on est chez Kálman, un peintre à la mode dans les années 40. Le maître est sorti ?! La petite récite ce que Kálman lui a dit de dire, les louanges d’un monde propre, en santé, l’honneur retrouvé, la nécessité de s’imposer, conquérir sa place. Stéphane écoute le laïus jusqu’à son terme, une récitation bien apprise quoique laborieuse. « Mais, toi, est-tu heureuse ? » lui demande Stéphane. La petite, tout d’une traite dit que le maître l’avait avertie, elle devrait répondre à des questions, sincèrement. Alors, oui, elle est heureuse, en tout cas plus que lorsqu’elle était enfant mais elle serait vraiment heureuse si son fiancé pouvait rentrer vitre de la guerre. Et il y a encore ce que raconte le parti sur le curé. Dans les jeunesses, ils veulent toujours lui faire rater la messe. Elle ne se détournera jamais de l’Eglise.

mercredi, juillet 24, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 12

"New pink", Alex Katz

Au Brandhorst Museum, il y avait des merdes contemporaines de Cy Twombly, et jusqu’au patronyme de l’artiste qui ne tienne pas debout. Il y avait aussi un étage entier d’Alex Katz, de ces toiles d’une simplicité, d’une évidence, comme quand il avait seize ans, seize ans idéalement. Il y avait des villes de nuit, des femmes en grande capeline, des jeunes gens sportifs, des trucs qui lui parlent, au Stéphane, légèrement en roue libre il faut bien le dire. Il est entré dans « New Pink », une fille châtain de dos, des mèches blondes, imper beige, fond rose. La fille a parlé d’une vieille série, un soap opéra, l’un des premiers dont la qualité avait été jugée suffisante pour le diffuser en fin d’après-midi sur une grande chaîne publique francophone. C’était une sorte de Roméo et Juliette façon Côte Ouest, avec le meurtre en toile de fond du fils préféré, l’enfant prodige qui se révélera être une enflure et tata honteuse pour faire bonne mesure. Stéphane lui a encore demandé ce que ça avait avoir avec son enquête ? La fille a soupiré, "peut-être un plan - au sens de prise de vue - façon Roy Liechtenstein" et Stéphane s’est retrouvé seul dans la salle d’exposition, un peu con, avec les mains qui sentaient la mer, l’air du large, le lointain. Il n’y a pas à dire, il préférait tout de même l’époque quand il revenait de ses « visites » de tableaux en se pissant dessus mais avec des réponses concrètes. Soit, ça se passe au niveau du petit chose et de ce qui peut aller autour, de l’histoire que chacun se raconte, la mise-en-contexte avec ou sans sensiblerie. Et comme à son habitude, comme dans tous les romans du mec gazeux, alias le petit auteur romand, à la manière du « wanderer des bistrots », Stéphane a marché, une longue promenade jusqu’à ce qu’il s’installe dans un café bordé de deux cerisiers en fleurs, vaste ramure, une esthétique japonisante, un peut de soleil, la salle calme du café, une rue de Münich, touristique, même si décentrée car le tourisme est un cancer dont, peut-être, il souffre lui-même ?! Et il se raconterait des histoires ?! Il doit retourner voir du côté d’Oméga si c’est vrai.

jeudi, juillet 18, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 11


Münich est une ville ennuyeuse à force d’être « cool », avec sa gentrification, ses hordes de blaireaux 2.0 à vélo, l’ à-quoi-bonnisme spirituel, les nouvelles évangiles de l’écologie et de la bienpensance. Stéphane est arrivé là il ne sait trop comment, le fameux tour de passe-passe translation-transit-youp-là-boum à moins qu’il n’ait pris le train !? Il se trouvait mieux en 1912-13  in Wien, dans sa maison sur le Ring, sa sœur foldingue, sa cousine vaginale, les chiens, les fiacres, l’avenir devant soi … Münich, évidemment, rapport à un traîne-misère autrichien venu là peu avant 14, pour la beauté du paysage et Wagner évidemment. Stéphane a froid. Il loge dans 26 m2 AirBed and Breakfast, un truc moche, de cette hygiène des classes moyennes allemandes. Les draps sont propres, la plonge, la cuvette des chiottes, le lavabo et la baignoire aussi mais tout le reste est en vrac. Et le lit ! Stéphane eût effectivement préféré un matelas gonflable. Et la « coolitude » va si mal aux Allemands, ils en sont déguisés.

« Fiel » écrivait l’éditeur dans sa lettre de refus. Le mot fait échos dans l’esprit de Stéphane, ça le touche. Il n’est pas auteur mais comment peut-on confondre l’expression de la réalité dans sa répugnante réalité et la pratique gratuite de la critique, de la calomnie ?! Stéphane se demande où a-t-on merdé ? A partir de quand et quoi n’a-t-il plus été possible d’être entre autre chose que victime ou bourreau ? Et tous ces couples mal assortis en voie de formation, des unions que cimentera la peur d’être seul, des pairs en devenir et en représentation après les premiers contacts sur une plateforme de rencontre. Stéphane est sur le point de jeter l’éponge. C’était tout de même plus marrant avec Friedhelm alpha, Friedhelm oméga et le gros con podagre de l’Agence. Il avait l’impression d’avoir son mot à dire, on le lui laissait croire. A présent, il n’est plus qu’un vieux jouet qu’une force inconnue balance ici ou là, jette contre le mur, à lui de ramasser les morceaux et de se recoller. La colère annule la tristesse et vice versa. Disons qu’il est « l’homme sans qualité » de Musil alors que la critique et l’exégèse voient dans Ulrich l’extrapolation de l’auteur. Mettons. Il est un type plus très jeune qui, à force d’aller d’Alpha en Oméga, y a laissé des plumes, son identité, sa mémoire récente, des amis peut-être, de la famille, allez savoir. On l’envoie depuis Oméga en Alpha, l’Alpha d’hier pour remettre la main sur Musil parce que ce perpétuel indécis aurait la clef d’une équation qui permettrait d’éviter qu’Oméga ne s’effondre sur Alpha sans crier gare et avec beaucoup de casse. Et Stéphane n’a toujours pas de super flingue laser ou tout autre type de rayon létal ou paralysant. En attendant, il se retrouve à crapahuter en Allemagne ou dans ses extensions Mitteleuropa. Il se souvient d’un épisode à Francfort où il a vomi des étoiles, de Berlin où, pour une soirée, il était pédé comme une banquise de phoques, de Lörrach où, pour un long séjour, il était obèse. Il a un souvenir münichois personnel, pas l’une de ces merveilleuses capsules que le «wanderer des bistrots » lui laissait sur le dessus de la pile lorsqu’il  se laissait posséder par … par qui il était alors ? Stéphane a le souvenir exact d’une promenade à travers la ville, une promenade dominicale, il fait lourd, l’orage menace, il marche sans but. Il passe devant la vitrine obscurcie d’un club. Un homme en est expulsé. Il est ivre. Il s’assoit un instant reprendre ses esprits et son équilibre assis contre la fameuse devanture. Stéphane poursuit son chemin et s’arrête à la terrasse couverte d’un café. Il sort un livre de son sac, un livre tiré de la bibliothèque de l’oncle alcoolique. Il ne se rappelle pas du titre. La pluie se met à tomber, il est à l’abri. Stéphane a toutefois le sentiment qu’il avait alors manqué sa mission. Le livre était d’un auteur allemand.

Stéphane a fait un musée, certainement pas le bon. Il doit trouver une balise temporelle, un tableau dans lequel plonger et on lui dira comment faire pour, peut-être, trouver celui qu’il cherche et, depuis lui, remonter jusqu’à l’incident initial.

mardi, juillet 09, 2019

"Credo", prochaine sortie à l'Âge d'Homme





J’avais 16 ans, je venais de mettre un point final à un bref recueil de textes à caractère plutôt olé-olé, Mylène Farmer chantait « Je suis libertine » et je rêvais d’être publié à l’Âge d’Homme. J’ai envoyé mon petit  recueil à la précitée maison d’édition, un manuscrit, soigneusement rédigé de ma main, avec les fautes d’orthographe d’origine. Quelques semaines après mon envoi, je recevais mon texte en retour avec une lettre de refus. Je ne me souviens plus du tout de son contenu ; je ne l’ai bien évidemment pas conservée. Je me souviens toutefois que ce message était … délicat. On avait pris la peine de me dire « non » tout en laissant la porte ouverte, pas même la grossièreté de conseils professionnels, genre soyez plus ceci ou cela, faites ainsi et pas comme ça. Non, rien de tout ça. On avait pris la peine de lire la prose d’un gamin de seize ans et de la lui renvoyer, de lui expliquer pourquoi, cette fois, on lui disait non sans pour autant le dégoûter de l’écriture. Une petite décennie plus tard, je publiais mon premier texte, « Appel d’Air », de l’autofiction et 33 ans plus tard, je m’apprête à publier,  avec « Credo », la conclusion de 25 ans d’autofiction chez … l’Âge d’Homme !

Et, oui, Mesdames et Messieurs, tout arrive : à l’approche de la  cinquantaine je réalise un vœu adolescent ; je rentre à l’Âge d’Homme. Je suis heureux d’y entrer avec ce texte-là, ce récit, cette réflexion à la fois sur la littérature, deux ou trois convictions, la peinture, le cinéma, un rien de politique. La référence à ma foi catholique est évidente, « Credo » désigne la profession de foi du croyant catholique, cela veut dire « je crois » en latin, « je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant … » Par extension, ce terme désigne .les principes sur lesquels on fonde sa conduite (Larousse en ligne). J’ai tenté juste une mise-au-point, sur les meilleures images de ma vie … euh, je m’égare. Il n’est pas question de tenir un catalogue de mes échecs amoureux, il n’est pas même question de mélancolie, à peine, on ne se refait pas. Vous y lirez le carambolage de situations parfaitement désassorties, des comparaisons fracassantes, rapprochements osés entre quelques mondes et, évidemment, deux ou trois vacheries chemisées. On ne se refait toujours pas.

J’ai tenté un discours de la méthode, on m’accuse d’en manquer. Et pas de clefs rouillées qui n’ouvrent que des portes qui ne mènent à rien. Vous retrouverez Cy., Lou’, Morges, la vie politique locale, un mot de ma mère par-ci, par-là, des villes allemandes, Barcelone, la mer et l’amertume, celle d’avoir été contraint, oui, contraint à la dépression. Peut-être essayé-je (essayer, verbe du premier groupe, lorsque l’on conjugue un verbe de ce groupe à la forme interrogative, son e muet en finale est remplacé par un é et, dans ce cas, il faut encore opérer la transformation du i en y) donc, peut-être, essayé-je de me justifier tout en témoignant des moindres choses. Trouver un modèle, entrer dans la maturité avec un rien plus de calme que lorsque je suis entré dans l’adolescence puis dans l’âge adulte.  

Notez dans vos agendas, sortie en novembre 2019, c’est après-demain. Dans l’intervalle, je me permettrai de revenir vers vous, vous entretenir de « Credo ».




dimanche, juin 23, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 10

Masque mortuaire de Robert Musil

Un flux, puissant, électrique, tripal, le flux de la vie même, ce genre de mouvement que les moins de vingt ans croiraient réservé à leur sensibilité blasée, tête vide, cœur revenu de tout, usé avant d’avoir servi. Et, pourtant, Ulrich, bien avant lui, avant Stéphane ou qui il pouvait être, avant, un autre avant, il se comprend, Ulrich donc ressent ce flux. A l’époque, on devait dire « allant », ça va encore faire des histoires, assurément, comme tout ce qui est bon, lui fait du bien. Il a enfin cessé de rêver qu’il avait assassiné quelqu’un, un type, et l’embarras d’un corps, la putréfaction, etc. Ulrich repousse ses couvertures avant même que son valet n’entre le réveiller, ou sa sœur Agathe. Il a couché avec sa cousine, il a transgressé les interdits, les ordres, les tabous. Lou’ ne l’a pas regardé avec reproche, étonnement, et Jade avec … désir ?! De la sensibilité des petits chiens. Ulrich avisera à son retour, de l’autre côté, deux siècles après. Ça s’est tricoté comme ça, dans le fiacre, alors qu’ils se rendaient dans une fameuse galerie d’art à la Mariahilferstrasse, voir des Schiele. Une jeune femme les reçut en maîtresse de maison, le temps que le galeriste son père ne revienne de chez un client. Les insinuations de cette jeune personne, la cour qu’elle semblait faire à Diotime, une affaire de regards, et les sexes, les chairs offertes sur les toiles, à la limite de l’indécence, du porno, et une main, celle de Diotime qu’il effleure, accidentellement. Ils ont fait l’amour chez lui, dans ce lit même dont Ulrich vient de repousser les draps. On dit que Musil fréquente cette galerie. Ulrich sait encore que la fille du galeriste s’appelle Adelaïde et qu’elle mourra d’ici une quarantaine d’années à Genève, bien dix ans après Musil, venu de même terminer sa vie au bord du Léman. Ulrich, ou Stéphane, ou celui qu’il était auparavant ont lu un roman racontant la vie d’Adélaïde et celle de la fille de son beau-fils. « Trop de fiel », explicitait un éditeur en justification de son refus de publier, et pourtant il s’agit du chef-d’œuvre du type gazeux, allez savoir où il a bien pu attraper ce récit ?

Ulrich, au lendemain de sa relation sexuelle avec Diotime, l’heure bleue de tous les romans de gare, scénario éculé, se sent comme Martin Landau en mission … Ulrich tire les rideaux de ce geste sec qui fait claquer la tringle, un boulevard, Vienne, au-delà du parc de sa maison de plaisance. Il se lisse les moustaches. Il est remonté jusqu’à la mère de toutes les légendes, ce XIXème siècle qui perdure en ce début de XXème. A l’aise, vraiment bien dans son rôle, lui, l’inadapté de toujours est un enfant de l’Autriche K und K, fils de cette germanité multi-kulti sans schlappes ou tricots biscornus. Ici, il est normal de ne pas aimer les gens sans pour autant les détester. L’ironie légère est un signe d’éducation. Ulrich finit par passer une robe de chambre ; on connaît déjà, à Vienne, les miracles du chauffage central mais pas dans la maison de son … hôte ?! Il n’a pas l’impression de squatter ? posséder ? marabouter ? la vie, le corps d’un autre. Ne pas chercher. Il a sa petite idée, à moins que ce ne soit l’autre idée. Il verra « déjà bien » comme on dit. Il se souvient d’un oncle alcoolique, ceci expliquerait cela. De toute manière, il doit bientôt partir, il entend Lou’ aboyer de l’autre côté ; il est attendu. Il apprécie beaucoup les nouvelles méthodes de gestion du personnel de l’administration impériale, ça change de l’époque de l’Agence. Toutefois, il aimait bien voir de temps en temps un visage, une personne qui partage son « délire ». Ça le rassurait. Il a beau se savoir solide, c’était tout de même agréable de s’entendre régulièrement répéter que tout cela était … normal !