lundi, décembre 04, 2017

Lettre ouverte à l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud


Festivité du schisme luthérien aux portes de Notre Dame de Lausanne
A l’occasion des cinq cents ans du schisme luthérien, tu as fêté cet anniversaire en tenant des stands ici ou là au marché. Je t’y ai rencontrée et ai échangé quelques paroles avec des tes représentants, une femme entre-autre, soit femme de pasteur, soit pasteur ou pastrice, je ne sais pas exactement quel titre tu donnes à tes ministres du culte de sexe féminin. En quelques paroles, le ton est monté. La dame encaissait assez mal la réalité historique qui a mené à ta naissance, à savoir que tu étais l’Eglise de l’occupant bernois, que cet occupant s’est surtout servi de toi à des fins de domination politique et de contrôle social. Tu as fait ta place dans le Pays de Vaud car l’ours de Berne avait interdit la pratique de la foi catholique en dépit du profond et fidèle attachement des Vaudois pour Notre Sainte Mère l’Eglise, celle de Rome, celle qui a construit ce pays, qui a planté les vignes au Lavaux. La dame (pastrice, épouse de pasteur ou fidèle enthousiaste) a encore eu le mauvais goût de ressortir le fameux … fumeux et poussiéreux récit de la Dispute de Lausanne. Une dispute ? un procès stalinien plutôt. Notre sainte Mère l’Eglise catholique romaine et apostolique s’était refusé à participer à cette pantalonnade. Farel et Calvin accompagné de Pierre Viret sont allés quérir un obscur moinillon inculte pour le soumettre à leurs trucs et astuces de sophistes lettrés … Ce bon Pierre Viret était surtout la caution locale de cette comédie grotesque. Sais-tu, chère Eglise évangélique réformée du canton de Vaud, pourquoi le prédicateur français Farel traînait par chez nous ? Non ?! Il avait été engagé, salarié par Berne pour aller répandre la bonne parole protestante à Neuchâtel et dans le Pays de Vaud. Il s’agissait d’exciter les bourgeois à rejeter les autorités ecclésiastiques catholiques afin de se mettre leurs biens dans la poche et déstabiliser au passage le pouvoir  politique du duc de Savoie, notre bon maître du Pays de Vaud. Quant à Calvin … Il est arrivé à Genève une peu par hasard, appelé par Farel avant d’en être chassé avec ce dernier pour des histoires de pain azyme, célébration de l’eucharistie. Je n’ai malheureusement pas remis la main sur la source qui laisse sous-entendre d’autres raisons au renvoi de Calvin. Il reviendra pour le malheur de Genève. Le reste de sa vie sectaire, les condamnations au bûcher ou à l’estrapade qu’il exigea à plusieurs reprises ne rendent pas le calvinisme très engageant …

La dispute de Lausanne, par F. Bocion, selon le récit de la légende officielle
Pour en revenir à la « Dispute », le moinillon se fit embrouiller en moins de deux et Berne déclara qu’il avait ainsi été prouvé que le protestantisme avait raison sur Notre sainte Mère l’Eglise. Depuis quand la vérité mystique d’une religion, la sincérité de l’attachement d’un peuple à sa foi se prouvent sur la base des conclusions d’une dissertation publique ? L’Amour de Dieu, la Communion, la communauté des chrétiens catholiques ne se réduisent pas à une joute verbale. Le site jean-calvin.org expose du reste à la va-vite cet épisode, et d’une manière si caricaturale que j’en ai honte pour toi. Pour revenir à ta servante, la dadame pasteurisant ou épouse de pasteur, le ton est encore légèrement monté lorsque je lui ai exposé que, nous autres catholiques vaudois, membres de la communauté religieuse majoritaire dans ce canton, aimerions bien retrouver une partie de nos lieux de culte historique (la cathédrale Notre Dame de Lausanne, l’Eglise Saint-François, l’église abbatiale de Payerne ou de Romainmôtier), que nous cultivons un sens historique et que, après la réforme tridentine et Vatican II, nous pourrions ainsi boucler la boucle. Nous avons admis nos erreurs. Il ne s’agit pas de te chasser des tes lieux de culte, il s’agit de partager, de revenir dans ces lieux saints du catholicisme vaudois que, souvent, tu as pillé et dénaturé au nom de tes convictions iconoclastes. La dadame était alors hors d’elle, m’assurant que ce genre de décision ne m’appartenait pas, ni à elle, mais à l’autorité politique. « Je suis un petit peu l’autorité politique et je compte interpeler Mme la conseillère d’Etat Béatrice Métraux à ce propos. » La dadame est restée sans voix et a fait mine de ne plus me voir. Le pasteur avec qui j’avais aussi échangé, un homme de foi, un serviteur sur qui tu peux compter, a tenté de détendre l’atmosphère par des propos œcuméniques avant d’entendre, sincèrement, ma demande qui est la demande de tous les catholiques vaudois. Rendez-nous au moins l’accès à notre cathédrale, nous pouvons sans autre la partager comme nous partageons déjà la chapelle Saint-André, une construction récente des hauts de Lausanne où sont célébrés tant la messe que le culte.

Chère Eglise évangélique réformée du canton de Vaud, je peux bien te le dire, je ne t’aime pas. Néanmoins, je te respecte. Je pourrai me battre pour assurer ta pérennité en terre vaudoise. Depuis quelques années, la Constitution vaudoise te force à partager le gâteau de l’impôt ecclésiastique avec nous autres, ceux que tu appelais il y a encore un demi-siècle les « papistes ». Je ne t’aime pas mais j’en suis triste. J’aimerais t’aimer si seulement tu pouvais admettre tes origines discutables, si tu assumais la part d’arbitraire, de totalitarisme qui a mené à ta naissance ; quand regarderas-tu enfin en face et sans faux-fuyant ton histoire. C’est un catholique qui te le dit. Regarde Notre … Ma très sainte Mère l’Eglise catholique romaine qui, depuis Vatican II, a décidé d’assumer TOUTE son histoire et même d’amener de la lumière sur les zones les plus sombres de son existence. J’ai été très touché quand tu as cloué le bec de tes fidèles évangéliques homophobes en adoptant la pratique d’une bénédiction devant Dieu des couples de même sexe. Je t’ai aimé un peu ce jour-là. J’ai été très fier que tu sois vaudoise.

Au fait, je n’ai pas fui tes rangs, je ne t’ai pas abandonnée. Tu n’as simplement pas fait ton travail. Mes parents, ma famille, tous sont protestants. Une date avait été arrêtée pour mon baptême ; j’étais un enfant de quelques mois. Il a fallu repousser, j’étais malade. En vingt ans, jamais tu ne t’es inquiétée à mon propos, jamais tu n’es revenue me parler de ce baptême manqué. Tu as envoyé, quand j’avais dans les neuf-dix ans, un pasteur à face de carême dans mon école, dans ma classe. Il n’a fait que marteler aux gamins que nous étions qu’il ne fallait pas prier Dieu « pour avoir de bonnes notes ou pour avoir de jolis cadeaux à Noël ». Déjà que Dieu, on ne pouvait pas le voir mais si, en plus, il ne sert à rien de sympa, autant le balancer aux objets encombrants même s’il n’est pas là tout en étant partout !!! Ton incurie, ta maladresse m’ont éloigné de Dieu jusqu’à près de 20 ans. J’aurais pu mourir 100 fois hors du baptême. Si tu crois encore en tes sacrements, tu comprendras le péril auquel tu m’as exposé. Comme tu peux t’en apercevoir, je ne suis pas encore mort et j’ai eu le bonheur d’être baptisé. J’y vois la marque de la volonté divine. Tu as négligé tes devoirs et c’est l’Eglise de Rome qui m’a accueilli. Elle n’est pas venue me chercher ; après un épisode de révélation, je me suis mis à rôder autour du tabernacle, je recherchais la présence de Notre Seigneur et je l’ai trouvée. J’ai connu alors une vérité mystique indicible si éloignée de la stérilité de tes temples souvent aussi accueillant qu’un hall de gare. Je sais, là ou deux ou trois sont réunis en Son Nom, Il est présent, pas besoin d’avoir des temples ruisselants de dorures, chargés d’images et de vitraux, c’est contraire à tes principes. Sur les bancs de tes lieux de culte, je n’ai jamais rencontré personne, au mieux j’y ai trouvé le sommeil.

Chère église évangélique réformée du canton de Vaud, tu excuseras le ton très franc voire même provocateur de ma lettre. J’ai décidé de te parler sans ménagement dans l’espoir de, peut-être, m’entendre enfin avec toi. Je ne rejoindrai jamais tes rangs, je ne reviendrai pas sur ma confirmation. Du reste, si j’avais été baptisé dans ton culte, je ne t’aurais pas quittée. Peut-être serais-je même devenu pasteur. Je viens témoigner de l’attente de mes coreligionnaires, à savoir laisse-nous à nouveau célébrer les mystères de notre foi dans cette cathédrale que nous avons construite, dans ces églises, ces chapelles dans lesquelles nous avons affermi notre foi. Nous pouvons partager; ces lieux sont devenus aussi les vôtres. Une messe par an à la cathédrale, c’est bien trop peu. Laisse-nous y donner une messe par semaine, le samedi en milieu d’après-midi, lorsque ça ne dérange pas le calendrier des cultes ou en semaine, pourquoi pas, le jeudi par exemple, n’importe quand nous ira mais, par pitié, assume ton histoire et ne nous prive pas de la nôtre en nous fermant la porte de nos église ancestrales. 


lundi, novembre 06, 2017

Retour de Budapest et à propos de la consultation de mon blog


J’eusse aimé … mais pas le temps, pas le temps entre la présidence du Conseil Communal et toujours quelques projets littéraires. Donc, sous l’impulsion de l’association des employés de l’établissement où « j’évangélise », j’ai visité la capitale hongroise. Je n’ai pas vu mes collègues, léger problème d’organisation, on ne change pas une équipe qui gagne surtout quand elle perd … Bref, j’ai découvert Budapest, versant touristique, difficile d’aller au-delà, quelques ouvertures toutefois, lorsqu’on dépasse la barrière de la langue. La ville a retrouvé l’éclat d’une capitale d’empire, le cosmopolitisme K und K de l’universalité en mode germanique, cette vision du monde capable d’intégrer au-delà de son groupe culturel. Quoiqu’en l’occurrence … Beaucoup de touristes, beaucoup de sécurité, pas de mendiants, pas un seul dealer, quelques SDF, âgés et locaux. Je peux imaginer toutes les détresses que cache cette situation quasi idyllique mais le flâneur y trouve son compte. J’ai déambulé dans cette ville qui m’est étrangère comme il y a trente ans dans Lausanne. Il est vrai que je n’ai pas visité la banlieue. Atterri samedi après-midi, envolé le mardi suivant en début de matinée. Dans l’intervalle, j’ai sillonné la Váci utca, hybride de la rue de Bourg, de Saint-Denis et du faubourg Saint-Honoré, à la fois chic, pute et touristique qui débouche sur la Vörösmarty tér, belle place bornée par une institution : le salon de thé Gerbaud, établissement de tradition fondé en 1858, fournisseur officiel de maisons royales. Le décor n’a pas changé, ni les gâteaux, ni l’atmosphère. Budapest a grandi sitôt devenue la capitale du royaume hongrois et, parallèlement, une villégiature pour la cour, la bonne société autrichienne. On continue, du reste, de vous servir en allemand au Café Gerbaud alors que l’anglais a tout supplanté ailleurs.

La bulle touristique budapestoise a donc imposé l’anglais comme une garantie d’émancipation de la Hongrie nouvelle, maîtresse de son destin, quasi triomphante sous la férule de son guide Viktor Orbán et, surtout, indépendante de Bruxelles ! De l’autre côté, le « viktator » fait la chasse aux institutions étrangères installées sur sol hongrois. Comment se glisser de l’autre côté du rideau ? Effleurer la réalité budapestoise outre les échanges standards avec serveurs, vendeurs, chauffeurs de taxi et hôtesse d’accueil ? Trois séquences. La première, messe dominicale à la basilique Saint-Etienne, fête de Notre Dame de Hongrie. De vieux habitués aux premiers rangs, la nef est pleine, une foule fervente, belle participation, communion dans la foi, l’histoire et l’identité nationale, toujours douloureuse après l’occupation ottomane et son martyr consécutif, la partition du territoire post-diktat de Versailles, l’entrée dans l’Axe en 1940 (totalement assumée et paradoxalement problématique) et pour finir l’abandon à la dictature stalinienne. La chute du mur et l’intégration européenne représentaient une libération, Bruxelles est conçue comme une tentative de domination supplémentaire. Et encore de l’anglais, une traduction de l’homélie, les Hongrois sont conscients de la difficulté et de la rareté de leur langue. Deuxième séquence, une conversation de bistrot avec un autochtone voulant s’informer de la provenance de mon sac et l’échange s’est poursuivi sur des considérations sociales. Mon interlocuteur est issu de la minorité roumaine, il fait une formation d’assistant dentaire. Il me dit que la vie est chère mais la ville est belle, sa fréquentation est douce. Pas un mot quant aux discriminations auxquelles cette frange de la population hongroise est en bute. Nous parlons encore des nombreuses églises de la ville, mon assistant dentaire est catholique, pratiquant, il me l’a dit, il porte une croix et une médaille autour du cou. Troisième séquence. En redescendant de la colline de Buda, envie de m’arrêter dîner dans un restaurant végétarien de quartier. Il faut que je retire de l’argent liquide, une banque m’ouvre son guichet électronique à côté, un espace criard et trop éclairé, la porte ne répond pas à ma postcard, une femme derrière moi me baragouine quelque chose en anglais, je pense à une gentille siphonnée, SDF selon la denture, l’absence de denture et les sacs plastiques superposés. Un client qui sort me tient cette fichue porte, la femme me suit. Elle cherche certainement un abri pour la nuit. Elle me demande quelle langue je parle, elle pratique le français, à un très bon niveau, une langue émaillée de quelques expressions maladroites. J’attends sa demande, une obole, j’ai un billet de 500 forints en poche, un peu moins de deux francs suisses, le distributeur de la banque ne m’a gratifié que de très grosses coupures. La conversation avance. Toujours pas de demande, cette femme me raconte qu’elle était enseignante, je veux bien la croire. A part les dents, les sacs et un trou dans la manche de son manteau, elle présente un aspect normal, presque coquet. Elle parle poésie, me demande mon adresse, pour m’écrire, toujours aucune demande d’argent. J’ai l’impression de tourner une scène du « Rideau déchiré » et la comtesse Kuchinska de demander une adresse, voudrait-elle d’un répondant afin de pouvoir quitter le pays ? Légère honte, je suis pris au dépourvu, je donne l’une de mes anciennes adresses lausannoises, j’accepte la sienne, une sous-location apparemment, dans un village de la banlieue éloignée. Je lui tends le billet de 500 forints avec une pièce de 200, elle me demande pourquoi ce geste ? Je lui rétorque que je suis moi-même enseignant, que je sais les retraites extrêmement maigres dans les pays de l’ex-bloc soviétique, c’est un geste de solidarité entre gens de la même profession, je lui désigne le trou sur sa manche et lui dis avoir deviné que sa situation ne doit pas être facile tous les jours. Nous échangeons quelques propos sur la politique hongroise, elle baisse la voix et me glisse « Orbán est un malade mental ». Les Hongrois ne parlent pas de politique, en tout cas pas avec des étrangers, très peu de slogans dans la rue. Du reste, il n’y a quasi pas de tags, pas d’affichage sauvage, uniquement la retape officielle pour des élections futures en format international sur les grands boulevards d’accès, sinon rien. La bulle.

Budapest m’a profondément touché, la ville est incontestablement belle, je l’ai un peu « cartographiée », je suis allé de-ci de-là, multipliant les moyens de transports et cette barrière de la langue, à l’oral mais aussi pour comprendre ce qu’indique les enseignes, les panneaux. Je sais que j’y reviendrai, non pas pour ses « ruin bars » ou pour aller trempatouiller dans de l’eau tiède avec des obèses russes et des chinois aux conceptions hygiéniques exotiques, je me baigne soit lorsque j’ai chaud ou que je suis sale. Si j’ai froid, je me mets sous la couette avec quelques chiens en guise de bouillotte et l’affaire et faite. Non, je reviendrai à Budapest car, sur le pont Margit, sous les derniers rayons du soleil, la ville parlait, elle raconte ses collines, ses quartiers, son histoire, sa grandeur même si elle y croit bien moins que tous les dirigeants politiques qui se sont succédés dans ses palais. Elle est une étape, un relais, près à être réactivé un jour prochain et je compte en être témoin.


Second point que j’avais envie d’aborder dans ce billet – j’eusse pu en écrire un second mais par économie de temps, je vous fais un combo – second point donc, la fréquentation de mon blog. Si vous-même êtes contributeur d’une publication en ligne, vous savez que dans la coulisse, vous pouvez obtenir toute sorte de renseignements statistiques, entre autres l’origine nationale de vos lecteurs. Bizarrement, la consultation du « Monde de Frevall » a explosé outre-Atlantique dès l’élection de Donald Trump à la présidence ?! Ce n’est peut-être qu’un hasard mais j’imagine les p’tits gars de la NSA, l’un des préposés au groupe de surveillance en français tombant sur ma prose et s’en entichant, une petite fiche de signalement afin de satisfaire sa curiosité de lecteur tout à son aise. Peut-être qu’il s’agissait d’une mission de renseignement en vue du voyage de POTUS en Europe ? Dès l’arrivée de l’intéressé sur le vieux continent, le nombre des consultations chute drastiquement et mon blog retourne dans sa confidentialité originelle. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Figurez-vous que, depuis août, la fréquentation remonte grâce à mes visiteurs … russes ! On peut donc légitimement imaginer que les aléas de la politique morgienne soient connus du FBI, de la CIA et du FSB (nouvel avatar du KGB). 

mardi, octobre 17, 2017

"Léo et Louis" d'Alain Primatesta

Il est de ces romans, légers en apparence, qui se prolongent par un parfum subtil sitôt la dernière page tournée. Il s’agit en général de récits brefs, une histoire en passant, une histoire, celle du garçon d’à côté, de sa mère ou de son père … Quoique, avec « Léo et Louis » d’Alain Primatesta, les pères n’ont de loin pas le premier rôle.

Rome, une mère célibataire, son fils grand ado, une lettre, un courrier, un faire-part, on annonce le décès d’une femme, la femme d’un homme qui aurait pu, qui aurait dû être  l’époux d’une autre. L’ado, curieux, pose quelques questions, interroge et le voile sur un secret vieux de dix-huit ans se déchire. Robert Laprat, l’expéditeur du faire-part, est le père de Léo. Cette prime révélation va pousser notre jeune héros dans une sorte de billard existentiel. Il n’est pas le joueur, il est la bille, frappée par une autre bille ; il rebondit contre la bande et frappe une troisième bille qui disparaît dans une poche. Plus prosaïquement, Léo décide de partir à la rencontre de ce père inconnu, ce Robert en totale rupture et commence un périple ferroviaire italien doublé d’un second récit en échos, mise-en-abîme, un roman trouvé coincé sous un siège.

Primatesta nous promène avec délice dans cette Italie post-félinienne, parmi les aléas de la Ferrovia Statale, et l’auteur s’y connaît, c’est un grand spécialiste de la chose ferroviaire ! Il nous raconte Milan, la Stazione Centrale, le chic lombard, l’opulence, l’exubérance et la retenue de la grande ville. Il le fait dans une langue claire, une belle écriture blanche, le détail parlant, une délicatesse d’autant plus adéquate que le récit prend alors un virage, une rencontre, le jeune Léo se découvre et le lecteur alléché le découvre par la même occasion. Il n’est pas question de sensualité en vrac, déballage de nichons plus ou moins flétris ou concours de calibres, avec tout ce que l’on n’aimerait pas savoir de la pratique des boîtes à cul … Primatesta nous offre de l’érotisme, du vrai, pur et dur (prenez-le comme vous voudrez), de l’allusif encore plus électrique que dans « Les Amitiés particulières », de ce cochonnet de Peyrefitte. Il faut dire que l’époque n’est plus la même et qu’il n’est pas question de décapsulage tarifé ou de qui fait l’homme, qui fait la femme ?

Comme annoncé plus haut, le récit central fait échos à une aventure sentimentale qui, elle, se serait déroulée au début du XXème siècle, dans l’arrière-pays niçois. On croirait lire un roman de Germaine Acremant (Ces dames aux chapeaux verts) ou de Jean de la Brète (Mon oncle et mon curé), cette bonne littérature populaire de la fin du XIXème et du début du XXème, pleine d’humour, de situations piquantes, de bon sens et d’une certaine morale. Léo lit les aventures de Louis et, peut-être, un lecteur de « Léo et Louis » se sentira personnellement interpelé, reconnaîtra le motif … ou la figure pour reprendre la métaphore billardesque précédemment filée. Bref, avec « Léo et Louis », Primatesta ne cherche pas à éblouir par quelque effet, c’est un bon artisan, un excellent conteur qui, au passage, nous en apprend pas mal sur l’histoire du transport public. De belles scènes, de jolis panoramas, des personnages crédibles, des situations touchantes : ne reste plus qu’à adapter « Léo et Louis » au petit écran, une jolie mini série de 5-6 épisodes pour la prochaine saga de l’été.



lundi, septembre 11, 2017

Première séance sous ma présidence.

J’ai apperemment raté une grande carrière d’humoriste … Première séance du Conseil Communal sous ma présidence, 28 pages de fil rouge, tout le déroulement de la soirée selon … selon ce que j’en connais depuis les deux ans (ou un rien moins, il me semble que je suis entré au Conseil Communal novembre 2015), donc selon ce que j’en connais, ce que j’en ai appris au cours d’une année de vice-présidence, ce que l’on m’en a dit et les explications que j’ai reçues. J’ai aussi longuement consulté les notes de mes prédécesseurs, sur Dropbox. J’ai reçu les codes de cette mémoire dans le « nuage » avec un pin’s aux couleurs de Morges et une pince à cravate armoriée de même, les prérogatives du président ! Et il y a eu la séance du bureau du Conseil, le mardi de la semaine précédente, l’occasion de servir du thé aux membres de ce cénacle au service du bon déroulement de l’institution présidentielle.

Je commence par les salutations alambiquées, je poursuis par le panégyrique de mon prédécesseur, les divers du bureau et, bing, ça commence. Un importun conteste le fait que je soutienne une pétition contre la fermeture d’un bureau de poste excentré. Bon, bon, je fais voter, le Conseil me soutient, jusqu’ici ça va, comme le disait l’homme qui s’était jeté du haut du vingtième à chaque étage le séparant du sol. Ça se corse avec une motion transformée en  postulat et, surtout, le vote du Conseil sur la chose. On ne peut pas simplement lancer à la cantonade « Etes-vous d’accord de faire comme on vient de dire ? » Que nenni, Il faut refuser pour accepter la décision selon une formule précise. La dite formule est surtout parlante aux vieux routiers qui, en général, se tiennent sur les premiers rangs de chaque groupe, histoire de donner l’exemple au reste de la troupe.

A ma décharge, je n’étais pas le seul dans le jus ! La scène était cocasse même de ma place, et pendant que chacun discutait le bout de gras, j’avais le temps de la réflexion. J’ai tout de même tout fait tout bien sur LE point important de cette onzième séance de la législature (quoique j’aie un doute, onzième ou douzième séance ?). Et pour le reste … J’ai fait face, avec le plus de naturel possible, et humour. Du coup, les Conseillers sont repartis de bonne humeur, plutôt détendus. J’ai inauguré le Conseil interactif. Chacun se prononce sur les décisions, soit, mais avec moi chacun a pu discuter de la forme, plongeant dans le règlement, proposant son interprétation. Pour l’occasion, j’avais sorti l’image de saint Expedit, le saint que l’on prie pour que les choses aillent vite et, effectivement, à 22h15, la séance était bouclée. Je vais peut-être rajouter sainte Rita pour la 12ème (ou 13ème ) séance de la législature, la sainte patronne des causes impossibles et désespérées.

Je n’ai pas eu de mauvais retours, finalement. On s’est bien diverti et pas même à mes dépens. Je ne vais pas réitérer le même numéro lors de ma prochaine prestation. Je reverrai volontiers la mise-en-scène mais ça n’est hélas pas possible, quel ennui. On pourrait faire un entre-acte, thé, café, biscuits et laisser de côté les commissions « bout de tuyau » ?! Oh, je pourrai toujours faire une proposition pour l’entre-acte dès la fin de ma présidence, une interpellation ? Non, pas assez contraignante, je glisserai une motion et, selon les conclusions de la commission, hop, je la transformerai en postulat.


vendredi, août 11, 2017

L'honneur des plus faibles (3ème extrait de "Credo")

Hier soir encore, je regardais un épisode de « Maigret » intitulé « Le témoin récalcitrant ». Il y avait Paris, sous la pluie, l’inspecteur, sa pipe et son pardessus ; il y avait la musique de la ville, le chant des pneus sur l’asphalte mouillé. L’histoire était sordide, affaire de gros sous, de paraître et de bonne famille. Maigret a pris un blanc sec, un cassoulet en plat du jour, quelques reproches d’un juge d’instruction, un monsieur qui dîne en ville et, en échange, il a donné de la voix, dans la finesse, le tact et beaucoup de commisération, quasi de la tendresse. J’ai toujours trouvé mes modèles chez des enquêteurs, parfois de super-enquêteurs, Steed, Poirot et Maigret. Ce dernier s’impose à moi à postériori ; il diffère du fait de son humilité, des ses manières communes et de sa non-élégance. Il est au-delà. Bruno Kremer le fait toujours avancer d’un pas égal et pesant, quelque chose de terrien et de confiant. Maigret ne rentre pas dans le moule ce qui ne fait pas avancer sa carrière. Ça ne le touche pas plus que tant. De même, il n’est pas attaché à la vérité de façon névrotique. Il résout des situations plutôt que de traquer le coupable. Et toujours la toute petite musique du monde tel qu’il tourne pour les négligés, les pauvres, les demi-déclassés. Le vrai luxe tient dans un lit profond, nombreux oreillers, une couche matrimoniale en faux Louis XV avec le sommeil du juste qui va de pair. Maigret, si moche soit le monde et discutable la vie de son auteur, nous parle de douceur, un tout petit geste, des riens tels qu’apporter des cigarettes à un détenu, retourner pour rien auprès d’un témoin, le laisser épancher sa peine, se soucier des canaris d’un défunt ou, pour Madame Maigret, donner un petit rien à un père divorcé qu’il pourra offrir à sa fille. Nous avons besoin de douceur, de ces gestes qui ne sauvent pas mais apaisent et accordent le pardon, comme l’invitation à sommeiller dans une couche céleste, le grand repos et tant pis pour ce qui n’est pas achevé, pour ce qu’il faut faire, sortir de l’urgence par une caresse, la main compatissante et invisible qui absout tout et couche dans le même lit de tendresse le lion et l’agneau, la victime et l’assassin, le condamné et le bourreau. « Ils ont brisé leurs glaives en charrue », traduction des plus libres et de mon cru (j’ai très peu fait de latin), voilà qui ouvre de belles perspectives mais « ils ont déchiré leur orgueil en une couche », ils ont réduit en petits morceaux, en charpie la précieuse étoffe de leur orgueil pour en bourrer le matelas, l’édredon et l’oreiller d’un lit idéal, le repos des pauvres, des boiteux, des esseulés compose le véritable mot d’ordre auquel notre cœur doit s’attacher.


Paradoxalement, Berlin m’a offert la bonhommie de Maigret. Paris, l’occupée, la libérée, la vainqueur  n’a jamais pu offrir ne serait-ce qu’un peu de soulagement. Le triomphe, si maigre soit-il, interdit ce genre de charité. Berlin l’humiliée, la ravagée, la divisée a, dès la réunification, tourné son attention vers les « petits », les plus faibles, soigner leur honneur piétiné, offrir enfin le repos que n’osaient plus espérer les cœurs fatigués.

mardi, août 01, 2017

Discours du 1er août, célébration officielle Morges 2017

Monsieur le syndic, Mesdames et Messieurs les municipaux, chers collègues du Conseil, Mesdames et Messieurs de Morges ou d’ailleurs

Cette année, le conseil communal a élu un historien à sa présidence, permettez-moi donc de revenir sur deux ou trois éléments historiques constitutifs de notre fête nationale. Premier scoop, le 1er août n’a été déclaré fête nationale qu’à partir du jubilé de 1891, et ce jubilé n’a pas connu le même retentissement que notre récent 700ème anniversaire de la Confédération. Soit, trois représentants de Uri, Schwytz et Unterwald ont fait un serrement au nom de leur Etat respectif mais la portée du dit serrement n’était que défensive. On est encore loin d’une Constitution en ce 1er août 1291. On ne sait même pas si les trois intéressés ont signé un pacte. Celui que vous pouvez voir aux Archives des chartes fédérale est, selon certains historiens, une réplique, postérieure, un joli document qui fait sérieux parce que nos trois Suisses, en cette fin de XIIIème siècle, ne se doutaient pas que leur union allait faire florès. De la confédération des trois, aux huit, aux treize cantons – notre patrie s’est construite comme l’Europe Unie – cette proto-Suisse s’est fait une place mais on reste très loin d’un État organisé par une Constitution. Jusqu’au XVIIIème siècle, l’indépendance de ce qui n’est pas encore vraiment un pays est garantie par le roi de France. Il lui arrive d’arbitrer les conflits entre les confédérés et leurs voisins. Lorsque Berne dévore la pacifique Savoie et occupe le territoire vaudois, nous prive de nos droits civiques, interdit la pratique de notre folklore et nous impose une morale et une foi qui ne sont pas les nôtres, la couronne de France va venir à la rescousse de notre malheureux souverain, le duc de Savoie, et lui obtenir la restitution du Pays d’Annemasse, du Genevois, du Pays de Gex et d’un partie du Chablais. A propos de la France, c’est même une figure politique majeure de son histoire, le cardinal de Richelieu, qui aurait inventé notre nom français : les Suisses. Il était lassé de s’écorcher la bouche à dire les « Schwitz » pour parler de la garde du même nom.

Jusqu’en 1798, on est encore assez loin d’un État de droit garanti par une Constitution ! En cette fin de XVIIIème agité, lorsqu’on éternue à Paris, c’est une tempête à l’autre bout de l’Europe. Et c’est ici qu’intervient notre grand patriote, je pense à Frédéric-César de la Harpe. Il va galvaniser les Vaudois – et il en faut de l’énergie et de la volonté pour galvaniser un tel peuple ! – il va mener ses concitoyens à la révolution. Il agit depuis la Cour de Russie où il occupe la charge de précepteur du futur tzar Alexandre Ier. Après un bref retour dans la République de Genève voisine, il sera appelé à rencontrer directement Bonaparte dont il avait l’oreille, la sympathie et le soutien. Laharpe va réussir à nous faire libérer de l’occupation bernoise. Il n’est pas seul dans ce canton, il est appuyé par son fidèle ami morgien Henri Monod, et par d’autres révolutionnaires, Peter Ochs à Bâle entre autres. Ensemble, ils vont tous tenter l’expérience de la République helvétique, avec une Constitution qui, de loin, ne plaît pas à tous. Il n’y a pas de démocratie possible lorsqu’on impose un système, si parfait soit-il. L’adhésion du peuple à ses propres autorités est nécessaire. C’est pourquoi Bonaparte apporta l’Acte de Médiation à la Suisse après l’échec d’un Etat centralisé, il inventa notre fédéralisme !

Coup de théâtre en 1815, la puissance tutélaire s’effondre définitivement. Napoléon est envoyé à Sainte-Hélène et le Congrès de Vienne décide d’agglomérer les cantons suisses à la Confédération germanique, de céder le  Valais et Genève à la dynastie des Bourbons rétablie sur le trône de France et de restaurer l’autorité d’occupation bernoise sur ses anciens Etats vassaux. Par bonheur, le grand Laharpe gagna pour la seconde fois l’indépendance de notre canton en faisant intervenir son influent élève, le tzar Alexandre Ier. Alexandre exigea donc que le Congrès déclare la Suisse une, neutre et indivisible dans sa forme proto-fédérale et garantisse de même l’indépendance des cantons entre eux. Berne reçut en dédommagement les territoires francophones de l’ancien évêché de Bâle pour le malheur des Jurassien. Et on accommoda l’Acte de médiation pour en faire le pacte fédéral.

Retrouvons à présent cette Suisse des premiers temps, Uri, Schwyz, Unterwald devenu depuis lors Obwald et Nidwald, soutenus par Lucerne, Zoug, Valais et Fribourg. Tous ces cantons ont pour point commun le fait d’être catholiques et ruraux. Ils ne se sentent pas garantis dans leur intégrité territoriale. Ils ont peur de Zürich, Berne ou Genève. Ils concluent alors un pacte secret, une ligue d’exception, une Sonderbund. Ils mettent en place des milices défensives et vont chercher appui auprès des puissances étrangères dont, ironie du sort, l’empire autrichien, celui-là même contre lequel ils s’étaient rebellés en août 1291. Et comme tout secret finit toujours par être éventé, la diète fédérale (l’exécutif suprême à l’époque), somma les intéressés de dissoudre leur ligue, ce qu’ils refusèrent et ce fut la guerre civile, la guerre du Sonderbund menée avec tact et efficacité du 3 au 29 novmbre 1847 par le général Dufour. Sitôt la victoire remportée, il imposa l’idée d’un véritable Etat nation, de notre Etat fédéral. On se dota enfin de notre première vraie constitution dès 1848, et d’une capitale à Berne, d’un tribunal fédéral à Lausanne et d’une école polytechnique à Zürich.

On est alors assez près de l’idée que l’on se fait aujourd’hui de notre Suisse. On vante les mérites de chacun, on construit un palais fédéral recouvert de fresques allégoriques et mythologiques, on va se chercher des origines communes. On ne se raconte pas des histoires mais une histoire, presque vraie, pas moins fausse que celle de nos grands voisins. On tâtonne un peu, Guillaume Tell est de la partie, nos trois Suisses aussi, Winkelried, on susurre même pour faire plaisir aux romands le nom de la reine Berthe mais elle est trop catholique, et c’est une femme. On préfère la figure tutélaire de vrais hommes, et on a une bien belle Constitution que l’on rénove en 1874, et on finit même par remettre en avant le fameux pacte du 1 août 1291, on décide que ce sera le 1er même si le texte du pacte ne fait référence qu’à « début août » et tous les voisins ont leur fête nationale, pourquoi pas nous ? et ça fera bientôt six cent ans que ce pacte a été conclu, si ce n’est pas une bonne raison pour instituer nous aussi notre fête nationale !

Mesdames, Messieurs, chers concitoyennes et concitoyens, ne soyons pas embarrassés par l’aspect artificiel de nos célébrations, regardons plutôt la très longue route de 1291 vers 1848, vers cette première Constitution dont nous sommes tous les filles et les fils. Soyons fiers du chemin parcouru sans pour autant être oublieux de l’histoire, l’authentique, celle que l’on n’ose pas trop évoquer de peur de fâcher un canton voisin, ou quelque personnage historique à l’aura intouchable. Oui, Zürich cherchait à travers la seconde guerre de Kappel à imposer sa domination économique plus que sa vision du protestantisme. Oui, Berne a occupé et exploité notre canton durant plus de 250 ans, entre autres sous un fallacieux prétexte religieux. Oui, la révérée Germaine de Staël n’était pas une amie de la révolution vaudoise, à laquelle elle s’est opposée, entre autres par peur de perdre son important patrimoine. Tout cela est vrai quoique pas très agréable à entendre. Nous n’en sommes pas moins restés unis. Au-delà des inimitiés, des discordes, de la méfiance, nous sommes un pays, solide, prospère, pas encore au sommet de nos capacités démocratiques. Il a fallu attendre 1971  pour que l’on accorde enfin le droit de vote fédéral aux femmes et vingt ans plus tard en Appenzell Rhodes-Intérieures.


Mesdames, Messieurs, chers collègues du conseil afin que nous continuions tous à progresser sur les voies de la démocratie, je vais vous demander d’associer toutes celles et ceux qui ont fait notre pays, quelques soient leurs origines, culture, langue, confession. A titre d’exemple,  je vous soumets les noms d’Auguste Piccard, Frédéric-César Laharpe, Bonne de Berry, Amédée VIII, saint Nicolas de Flue, Jeanne Hersch, Rudolf Steiner, Karl Gustav Jung, Robert Walser, Louise Ruedin, Guillaume-Henri Dufour, Léna Boegli ou Félix Vallotton. Ils ont tous et tant d’anonymes, fait la Suisse. A chaque premier août, nous pouvons les associer à nos festivités. Ne nous cachons pas la vérité, il reste encore beaucoup à faire. Nous n’avons pas encore réalisé une complète égalité homme-femme, nous n’avons pas encore un vrai congé parental, il reste encore à accorder le mariage aux personnes de même sexe et sauver nos retraites par le revenu de base inconditionnel, sans parler de la condition animale. Tout cela sera pour demain. Aujourd’hui fêtons dignement la patrie, Vive la Suisse, vive le Pays de Vaud. 

Frédéric Vallotton
président du Conseil Communal 
Morges

samedi, juillet 01, 2017

"L'ordre divin" de Petra Volpe

Je ne suis pas particulièrement porté sur les récriminations féministo-féministes, les « elle pleut » et autres « excusez-moi Madame d’avoir un pénis », d’autant plus que la pesanteur de l’ordre patriarcal et le mépris de l’égalité des droits, c’est bon, je connais, et plutôt bien en tant que gay. Bref, je milite pour une parfaite parité salariale, que les hommes puissent arrêter de travailler pour s’occuper des enfants pendant que Madame ira jouer les gros bras au boulot, les enfants n’en seront que mieux élevés. Et hors de question qu’une femme touche à mon linge, c’est le plus sûr moyen pour se retrouver avec des chemises difformes ou décolorées ! La femme est un mec comme les autres, un parfait objet de non-sexualité pour moi et, très souvent, mon meilleur pote intellectuel. Et service militaire obligatoire pour tout le monde, et dommage qu’on ne puisse se passer de femmes pour faire des enfants, les garçons seraient certainement plus réussis.

Je suis toutefois allé voir Die göttliche Ordnung (L’ordre divin ) de Petra Volpe, attiré par une bande-annonce pleine d’humour et qui fleurait bon le style de ma lointaine enfance. Pour ce faire, j’ai choisi une belle salle, mon cher Odéon, son charme, son confort, le cinéma de mon enfance (encore). Je n’ai pas été déçu. Le film va du reste bien plus loin que la cause du droit de vote (fédéral) des femmes au tournant des seventies’. Le scénario est simple. Prenez un bled dans le fin fond de la Casque-à-Boulonnie, à savoir Appenzell truc-bidule intérieur ou extérieur ? Bref, un royaume pygmée suisse. Une femme, Nora, son mari, ses deux garçons, son vieux con de beau-père à la maison, le reste de la belle-famille dans une ferme, et une nièce révoltée, une réputation de p… parce qu’elle a le culot de choisir,  et ne se sent pas pour autant liée à vie à un garçon parce qu’elle a « bricolé » avec lui. Comme si on achetait une paire de chaussures sans l’avoir essayée ?! Cette jeune fille, sa révolte seront le catalyseur de l’aventure de Nora, suffragette de la dernière heure, une aventure commencée quasi seule puis soutenue par le reste des femmes du village.

Il y a d’abord une atmosphère, une lumière, un style, des accessoires : mon enfance encore, ce n’est plus un film mais une madeleine de Proust cinématographique. C’est ainsi que j’ai vu défilé de la vaisselle du même modèle que celle dans laquelle je mangeais, un téléviseur « Médiator », des marques de produits de grande consommation suisse obsolètes aujourd’hui, une façon étouffante d’éclairer les intérieurs, toujours des lumières diffusées par d’affreux plafonniers, une douche plombante au-dessus de la table du dîner garnie de mets pesants. Et l’emploi du tricot, plein de vêtements en tricot biscornus !

Le joli couple Nora – Hans vit heureux, apparemment ; les deux personnages sont interprétés par Marie Leuenberger et Maximilian Simonischek, belle adéquation entre leur jeu et la direction d’acteurs. Le joli couple donc n’est pas si heureux. La grande force du scénario est de montrer à quel point hommes et femmes sont pareillement victimes du système. Le grand-père est coincé dans une attitude rigide vis-à-vis de ses petits-fils plutôt que d’être leur complice, les hommes n’ont pas le choix de leur vie, leur métier, ni la liberté d’exprimer opinions ou sentiments, et les femmes ! Grossesse obligatoire, bonnes à tout faire et tintin sur la gaudriole. L’un des moments les plus forts, les plus émouvants, lorsque Nora, parmi les femmes du village insurgées avoue n’avoir jamais connu d’orgasme, et pourtant elle a épousé l’homme qu’elle a toujours aimé. On a de la peine pour elle. Il faut dire que les hommes ne sont pas … comment dire … encouragé à explorer leur sensualité ni celle de leur partenaire. Le pompon, c’est que le principal représentant de l’ordre établi dans le village est une femme, une vieille fille âpre aux gains en chapeau et mercedes verte, la grande patronne de la menuiserie où travaille Hans. Inutile de dire qu’elle est opposée à l’obtention du droit de vote des femmes.


Comme toute bonne fable, « L’ordre divin » se termine bien. Nous sommes en Suisse, nos séismes politiques, nos changements de paradigmes n’en sont pas, pas vraiment. De plus, on rit, de bon cœur, il n’y a pas de vrais « méchants », quelques gros cons qui souffrent plus qu’ils ne font souffrir. Ce film pose les vraies questions du rôle fondamental de l’homme et de la femme, à moins qu’il n’y ait pas de rôle fondamental attribué à chaque sexe ? est-ce bien nécessaire ? Ne suffirait-il pas d’être ?!