lundi, avril 06, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 6, seconde partie


Ça, le fameux « ça » a encore frappé. « Ça » l’a pris d’un coup. Il était à Berlin, Potsdam plus exactement, au Palais Barberini, un affreux bâtiment en faux vieux historique dans lequel loge un musée de peinture. Il y était pour le travail, contrôle inopiné de la surveillance vidéo, exposition de natures mortes de van Gogh. L’essentiel se trouvait dans une salle du sous-sol, une salle entière consacrée au peintre est-allemand Wolfgang Mattheuer. Steeve est entré dans une nuit profonde, une ville au loin, ses lumières, une route solitaire, la lune, les étoiles, les phares d’une voiture qui s’approche. Mattheuer lui a dit de monter. Ils ont fait route un instant en silence, une route obscure, silence des mots mais musique, « Les folies d’Espagne », Marin Marais, un cassétophone mi-pourri sur la banquette arrière.

« Ce n’est pas aussi bon que sur un I-phone. » Wolfgang sourit et poursuit, « c’est l’histoire d’un mec qui vit alors que son monde est perdu, mort pour lui … J’ai connu la même chose dès 89, la chute du mur, etc. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de biaisé, j’y ai moi-même contribué puis ce que j’ai voulu changer a simplement disparu. Ce n’est pas plus grave. Les arts sont l’écho du monde. Marin Marais a su rendre la profondeur du bruissement de l’étoffe du Temps, une robe de cour, un rideau sur le parquet. Je n’ai pas de solution à t’offrir. Rentre chez toi, et regarde le monde depuis ta fenêtre, ton lit, la banquette d’un café ou ton bureau, et tu verras danser Oméga. » Plop. Steeve s’est retrouvé sur une chaise Louis XIII rustique, l’appartement au-dessus des voies de train, la pseudo-grande ville, une petite table devant lui, des photos éparses, un album. La chaise … le cadeau de Noël de l’auteur gazeux, il trouvait que cette raideur élégante siérait bien à Steeve. L’album : de vieilles photos, un cadeau tardif de Steeve pour sa mère. Réaménagement historique ou quand on a aussi besoin d’une version officielle dans sa vie. Et passe un train de marchandises en contrebas, la rumeur métallique qui, d’ici 300m ébranlera le nouveau Musée étable des Beaux Arts. Steeve se dit qu’il n’y a pas de hasards, la proximité entre son logement et des balises temporelles, des toiles, combien ont-elles une petite vérité à livrer, une pièce de puzzle, rébus quantique qui vise à la quadrature du cercle. Steeve est rendu sur sa chaise Louis XIII, les bras ballants, le regard absent. Le canapé se retient de pleurer, ne pas en rajouter à l’absence de perspectives, tout juste un trou de ver dans une toile peinte aux tons merdasses. Derrière la porte d’entrée, un type se retient de sonner, ne pas détourner l’instant de sa valeur fondamentale ; accessoirement, le type, Friedhelm, n’a pas moins de tact qu’un certain canapé. Il ne vient pas apporter de l’espoir à Steeve, ou des lendemains qui chanteraient connement, mais un cadeau du souverain, un petit portrait de l’empereur dans un cadre ovale en vermeil, décor de perles sur le pourtour surmonté d’un nœud, très fin XIXème en Alpha. La photographie est dédicacée, « à mon ami et sujet, avec amitié, reconnaissance. Franz Joesph II » Le dos du cadre est gainé de velours bleu nuit, pareil pour le pied dont le déploiement est retenu par une chaînette en vermeil de même. Friedhelm jouit de quelques moyens techniques en sus de l’intuition dont un canapé dépressif fait preuve à l’instant. C’est nouveau, une sorte de métronome transdimensionnel afin de rester dans le temps quantique, affaire de rythme, la musique est – aussi – une forme de balise. Les jazzeux sont les plus naturellement réceptifs.

Entre l’abandon de Steeve et l’attente de Friedhelm se tortillent mille légendes, mille récits, entre le mythe et la série télé, en passant par le roman. Et tout est vrai, selon son plan, théorie des cordes, etc. En géométrie, on parle toujours d’une « demi-droite dans l’espace », comme si l’on captait sur l’espace de la feuille une droite qui passait par là, la rendre perceptible, compréhensible, visible. Un récit, une théorie, une pensée offrent de la même manière une existence à un univers jusque là perdu dans l’indéfinition du néant, la matrice fondamentale. Friedhelm, debout, immobile derrière la porte de Steeve laisse encore passer l’évocation de Belphégor, une série en noir-blanc, frottée de fantastique, première diffusion en 64. Les sociétés secrètes et leur pseudo-savoir. Même l’auteur gazeux n’ose plus de telle ficelle dans ses romans. La gare est proche, Friedhelm va plutôt sauter dans un train, rencontrer le sus-mentionné auteur, lui déposer le cadeau pour Steeve. Il a aussi quelque chose pour lui, un petit presse-papier en bronze qui provient d’une résidence impériale. Friedhelm ne doit pas traîner, ne pas manquer son créneau de transit. L’occasion de serrer la main à Steeve se présentera bien à nouveau ; Friedhelm consultera sa table des combinatoires dès qu’il sera en Oméga.

dimanche, avril 05, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 5, seconde partie


Parfois, ça s’arrête. Il remarque alors le portail ancien d’une maison, le parfum de l’air, une feuille ! S’il était l’empereur, il signerait de suite son abdication. Il a suivi l’autre jour une émission à propos de Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique, un pusillanime brillant qui fuyait les charges de sa couronne. Steeve est une sorte de Maximilien du transit. Il en était à creuser le sujet lorsque le mec gazeux s’est assis à sa table, la bonne ville voisine, le tea-room en vue du centre où les serveuses s’échinent à sprayer les petits fauteuils crapaud pseudo-design en reps gris souris de mousse antitache. On est en fin de journée. Le mec gazeux grimace ; Steeve ne sait pas par où commencer. Il jette un approximatif « … et alors ? » « Ça piétine » dit le mec gazeux, « je n’ai pas d’idée, c’est de plus en plus confus, à moins que ce ne soit évident ». S’il n’y avait plus de récit, juste des gens et leur vie. Ni complot, ni trous de vers, ni Alpha, Oméga, etc. Le mec gazeux serait un bon auteur, en vue, à Neu York, qui bavarderait avec Steve chez Rumpelmayer, derrière une tasse d’Ostfriesische Mischung et une tranche de Strudel. Steve lui raconterait un rêve, surprenant, comme une « rencontre », nuit après nuit mais, à présent, ça se serait dénoué, une sorte d’équation à résolution automatique, à la limite entre les mathématiques et les sciences naturelles, un peut-être qu’il traîne depuis la Grande Marche et l’exil. L’armistice y est peut-être pour quelque chose. L’Albanie vient de signer un accord de désarmement, la Macédoine reconnaît l’empereur, elle va rejoindre la couronne. La légation du Saint-Empire a fait parvenir à Steve un courrier, l’informer que sa citoyenneté impériale est confirmée, il est incité à renouveler son passeport à l’ambassade. « Tu veux retourner en Europe ? » Il prend son temps pour répondre à son ami auteur. « Peut-être un voyage … le royaume de Naples ou dans les provinces espagnoles, à cause des films de Peter Almodovar. » Les deux hommes marquent un silence, pensif. Almodovar s’est spécialisé dans les drames à Barcelone ou Madrid, avant la guerre. Il est né et travaille aux Etats-Unis du Mexique. Tout est reconstitué en studio avec grand réalisme. Les impériaux se persuadent que ce sont des inédits tournés avant la volatilisation. Steve se sent plein d’envies. Il regarde les … vingt dernières années de sa vie comme un long sommeil somnambulique, paradoxalement harassant. Il est libéré, délivré, etc. L’époque était bizarre, il était bizarre, il ne s’appartenait pas. Puisqu’il est sujet de l’empire, il va renouveler son passeport et, hop, aux prochaines vacances, s’envoler pour la brumeuse Europe. Naples, Palerme, Madrid ou Barcelone ou, plutôt, dans la ville où séjourne la cour. Il va demander – il en a le droit – une audience à l’empereur ; tous les sujets de Sa Majesté devant Dieu ont droit de le rencontrer et échanger avec lui, soumettre une doléance ou n’importe quel message, plaider pour la véritable recette des macarons à la coco, par exemple, proposer une modification législative, se plaindre de son voisin ou demander la grâce d’un parent condamné ! Steve partage immédiatement son projet avec l’auteur qui s’en amuse, ça lui donne l’idée d’une pièce, « L’audience » et le souverain serait obligé de convoquer un tribunal afin de statuer sur le cas d’un époux dont la femme le force à porter des chaussettes reprisées. Evidemment, on serait au plus fort de la guerre, la Grande Marche, etc. Ce serait drôle, légèrement critique quant à l’anachronisme de certaines institutions impériales et permettrait d’évoquer en filigrane l’horreur de la destruction d’un quart de l’Europe.

Steve rentre un peu ivre de son rendez-vous. On a bu du sekt, du schnaps, du Spätburgunder un peu trop facile au palais, rouge rubis et bouquet fruité. Steve se souvient avoir été très amoureux et malade à la fois, la présence de son autre lui, mais personne n’en parle plus, c’est fini, il s’en est remis, peut-être une conséquence de la guerre, un trouble post-traumatique schizoïde. Aujourd’hui, ça n’a plus d’importance.  Il veut passer à autre chose, tant pis si c’est trop tard. La femme qu’il aimait est morte, le Kosovo respecte le cessez-le-feu, l’Albanie veut rejoindre l’empire, les jeux sont faits et il lui est permis de couler dans une bienheureuse banalité. Il a cessé de rappeler à lui les traits de Mirim, sa belle Julia. Parfois, il se rappelle de sa propre enfance, de Heinrich, son ami étudiant en médecine. Il se souvient l’avoir laissé dans son chalet familial, seul, sûr de son sort, les premiers cent kilomètres de la Grande Marche. Personne ne savait exactement jusqu’où se produirait la volatilisation. Il fallait marcher, marcher jusqu’en Albanie, les camps de la Croix Rouge avaient été déclarés « sanctuaires ». Heinrich et Julia lui manquent mais … mais laissez les morts enterrer leurs morts disait l’Autre et Steve doit faire avec. Il a envie de déménager, s’installer enfin. Il est le dernier des exilés survivants de la Grande Marche à occuper l’un des logements d’urgence mis à leurs dispositions par le Staat von Neu Yorck. Toutes les autres chambres sont occupées par des étudiants, des personnes à l’aide sociale ou des travailleurs de passage. Il se verrait bien à Grünezauberindorf.

jeudi, avril 02, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 4, seconde partie


Adélaïde lui a assuré que ce n’était rien, tant pis pour l’avant. Steeve doit définir cet après dans lequel il se dispose à entrer. Il le voit sans plus de qualité que lui-même, ne pas pécher par orgueil. « Vous y croyez ? » lui a-t-il demandé. « Pas plus que ça », a-t-elle répondu, « mais je ne suis pas à votre place ». Chaque homme serait une île, un continent mystérieux peuplé de sortilèges et d’êtres fantasmagoriques. « Bref, Oméga n’existe pas ! » a-t-il lancé. « Moi non plus si vous ne m’aviez pas rencontrée. » a-t-elle rétorqué. Steeve remarque pour lui-même qu’Adélaïde n’a pas dit  « …si nous ne nous étions pas rencontrés … » ; elle s’est volontairement retranchée de l’expérience de leur conjonction, au Musée Cantonal des Beaux Arts. S’il reconnaît cet événement, Steeve en partagera l’existence avec Adélaïde et d’autres visiteurs du musée au jour de leur confluence, pour peu que ces visiteurs ne les aient « calculés ».

On n’imagine pas le pouvoir des gens simples, des badauds, des témoins muets qui font tapisserie un peu partout sans même que l’on y prête garde. Il est l’un de ceux-là mais Steeve a vécu bien autre chose que la conversation d’un type un peu vague avec une femme mûre en écossais. Il a vécu Oméga, des possibilités, la lumière des Césars, ce quelque chose d’imparfait, de séduisant, un possible à sa mesure, un ailleurs qui lui appartient. En Alpha, il erre sans trop quoi savoir faire de lui, de ce corps pour lequel il est revenu parce que ces chairs, leurs faiblesses, les douleurs assorties sont pleinement à lui. Ce corps le définit.

Adélaïde lui a donné rendez-vous, dans quelques jours, pour un café, même lieu. Ça tombe bien, il a encore deux ou trois vérifications à faire, de la routine à la limite du peignage de girafe. Ça a le mérite d’occuper, un peu, plutôt que de faire le ménage ou écouter pleurnicher un canapé ramassé au hasard d’un trottoir. C’était tout de même cool d’avoir une « mission », ça le remplissait comme de l’étoupe dans le corps d’une poupée, lui donnait du volume, une présence, de l’importance. Il pourrait peut-être se jeter sous un train, il habite près des voies. De plus, c’est la saison : désespoir, solitude et approche des fêtes. Ce serait encore un coup à se réveiller dans un scaphandre d’occasion en Oméga, un truc mal formaté, il redeviendrait un cobaye, et que je te balade d’un complot à l’antichambre d’un palais impérial, culbute médiévale, escale dix-neuvième-siéclarde sans qu’on ne lui explique rien. Il est peut-être doué mais ça ne l’empêche pas d’être con. Re-caramba. Il faut qu’il passe demander des précisions au mec gazeux, ses élucubrations littéraires vaporeuses. En attendant, il s’endormira en regardant de vieux clips des eighties’. C’est, du reste, à cause d’une inspiration subite instillée dans l’esprit effervescent du précité auteur, suite à l’écoute de quelques-uns de ces vieux tubes, qu’il lui serait venu la prime ébauche du récit de la vie de Steeve. Comme quoi l’existence des mortels ne tient vraiment à rien.

mercredi, avril 01, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 3, seconde partie


Ça ne va pas mieux ; cela a-t-il même jamais été bien ? On serait en droit de s’interroger. Il est passé trouver Mirim, son état est stable, ce qui ne veut pas dire grand-chose à son propos. Steeve se retrouve comme un vieux machin dans son appartement décati, la pseudo-grande ville autour. Son canapé pleurniche. Steeve a le choix entre accepter ses menus dons ou avoir l’oreille qui clignote. Il aimait bien les perspectives qui s’ouvraient à lui du temps quand il était un looser aux pieds sales, la ville avait vaguement de la personnalité. A présent, tout est écrit mais il n’arrive pas à déchiffrer. Et il n’y a pas que le canapé qui sanglote, toute la maison pleure un temps perdu, béni mais personne n’avait compris. Steeve se souvient de son homonyme, un mec de l’Agence, une petite main qui avait pris congé d’Alpha comme ça, mine de rien. Il avait sauté d’un quai, un p’tit lac suisse-allemand bien comme il faut et, pfuiiit, disparu. Steeve regarde luire un énorme couteau de cuisine sur la table du salon, il l’a oublié là, il avait bricolé un truc et pas de cutter sous la main. La lame lui fait de l’œil, il se dit pourquoi pas. De toute manière, l’Agence ou de petits hommes verts vont tout bien tout remettre en place et il aura été effacé de la narration. Il doit passer trouver Adélaïde avant de décider quoique ce soit. Steeve a un à-priori positif, il aime bien l’écossais, ça lui rappelle des choses qui ne lui sont jamais arrivées, des peut-être heureux qu’il aurait tant de plaisir à raconter ou ressasser derrière une bière, une terrasse, fin d’après-midi, un printemps humide, l’un de ces improbables cafés-restaurants où se mêlent des bikers bidonnants, les vieux du quartier, des ados « rebelles » et de la blonde avec la miche en dépôt de bilan. Et voilà que le canapé pleure sur sa jeunesse à lui, Steeve, sa jeunesse disparue !? Il trouve que c’est encore plus triste que de finir au bord du trottoir dans l’attente d’être broyé dans la benne d’un camion-poubelle de la voierie. Steeve ramène le couteau à la cuisine. On est toujours à la croisée des chemins, ce petit moment d’indécision, moins qu’un vibrato, avant de plonger dans l’un des possibles qui s’offrent à vous et tout s’enchaîne comme des détritus qui tombent dans le dévaloir, la belle invention foireuse. On a fini par tous les condamner à la fin du siècle dernier, les gens étaient trop dégueu’, ils balançaient leurs restes alimentaires sans même les emballer d’un sac poubelle. Steeve se souvient avoir été accusé dans son adolescence par un concierge lusophone d’avoir jeté un reste de spaghettis bolognaise, spaghettis ayant terminés leur course sur le dos du dit technicien polyvalent de surface. L’image le fait marrer, ce qui ne retire rien au fait que son état d’homme sans qualité particulière le maintient dans une immobilité indécise. Ça ne le préserve ni du temps, ni de l’ennui. Caramba. Il y a donc eu un avant et il entre dans un après, celui de la guérison. Il ne retrouvera jamais l’état qu’il connaissait dans ce fameux avant. C’est évident. Il s’assoit. Il est soudain frappé par le souvenir, toutes les fois quand on l’a vilipendé, quand on s’est payé sa tronche, quand on l’a humilié et ça aurait continué s’il n’avait pris les choses en main, le petit hiatus quantique qui a replié Oméga sur la probabilité de son existence. Le canapé s’est endormi, Steeve fait attention de ne pas le réveiller.

samedi, mars 28, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 2, seconde partie



Par moment, ça lui semble très clair, il sait exactement ce qu’il a à faire, la suite des événements, il est même certain de ce qu’il veut, ce qu’il attend. La plupart du temps, ça redescend comme un vieux soufflé tiède et il se demande ce qu’il peut bien y foutre. Tout l’embarras de sa situation se concentre dans ce « y » dont le sens varie de la vie  que Steeve mène, au sens ultime de son existence, l’avenir d’Oméga, son activité professionnelle, l’Empire, l’Agence, la résistance jusqu’à la carrière littéraire du mec gazeux. Steeve s’attarde en contrôles inutiles au musée des Beaux Arts, parfois une toile lui parle un peu, lui glisse un mot, comme les parents « de l’autiste », « le père » et « la mère », par Félix Vallotton, chacun son tour susurre que c’est une erreur, une invraisemblable erreur, ils n’ont rien à ajouter, ils ne comprennent pas, que pourraient-ils dire ? Ils sont des gens plutôt simples même s’ils vivent dans une certaine aisance. Steeve pose une main amicale sur l’épaule du « père », le rassurer, tout va bien, Félix va bien, il a du succès, et Paul s’occupe de vendre les toiles de son frère. Tout est pour le mieux. Il n’a pas les chiffres en tête mais ils vivent aussi bien que s’ils avaient une pharmacie. A la « mère », Steeve dit que Félix a épousé une femme bien qui contribue à son succès et qui lui a donné une famille. Steeve omet de dire à vieille que Gabrielle Vallotton a donné à son second époux les enfants conçus avec le premier. Steeve se perd dans le décryptage de la bibliothèque de l’autiste, il ne reconnaît pas la femme qui farfouille parmi les rayons en désordre, la bibliothèque est une vitrine dont les portes sont garnies de rideaux verts. Une fois refermées, personne ne peut deviner le désordre. La femme se tait, une main plongée parmi les livres. Steeve la sent agacée mais elle se réfrène. Tu parles de balises, Félix les a « amorcées » – ce genre de choses s’amorce comme une grenade – n’importe comment pour emmerder, ses modèles, les transitaires, Oméga, l’Agence, etc. A présent, la femme de dos marmonne quelque chose, Steeve fait le mort. Il sait qu’elle sait qu’il est là mais il ne se sait pas observé, lui aussi, par une femme dans la salle, près de 60 ans, élégante, en tailleur jupe écossais beige, maquillée, un peu, quelques bijoux. « Vous entrez véritablement dans la toile, n’est-ce pas ? Je ne suis jamais parvenue jusque là. » Steeve sursaute, se retourne, la femme lui tend une main, « Appelez-moi Adélaïde, j’ai fini par adopter ce prénom mais c’est une longue histoire … » Elle pensait bien que Steeve était là pour des raisons professionnelles, aussi. La peinture, c’est un peu le domaine d’Adélaïde, son père était galeriste, ainsi que sa grand-mère par alliance mais rien n’est resté, pas même une petite collection. « Je connais les amateurs d’art, leurs manies, leur mise-en-scène mais vous semblez vraiment communier avec la toile. » Steeve se présente, explique son travail et le lien qu’il a su développer, avec le temps, vis-à-vis de la peinture, de la littérature, l’art … « Si je vous disais ce que je crois. Les œuvres ont une vie propre, les lieux, les personnages, les situations ont une existence pas moins réelle que nous. Et on se croise avec un tableau, une page de texte. » Steeve fixe brièvement Adélaïde, soulagé, content qu’elle ne soit pas un membre de l’Agence ou de n’importe quel bureau de l’administration impériale. Elle ajoute une dernière chose dont Steeve se doutait bien, « Faites-en ce que vous voulez, mais la guerre a commencé, peut-être le combat final. Pour l’instant, on en est encore aux questions de stratégies, alliance de dernière minute, la foire aux dupes. Le premier coup finira par partir … Passez me trouver un de ces jours. »

lundi, mars 23, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 1, seconde partie


Les jours se sont ajoutés aux jours, ou plus exactement à l’absence de jour sous un ciel bas, le stratus plombé qui coupe les montagnes à l’horizon et assourdi la palette. Et maintenant, c’est fini, à moins qu’il n’entame un nouveau chapitre, le charme de la petite histoire de rien, légèrement triste, la douceur amère de souvenirs effacés. Il a rencontré, fortuitement, le mec gazeux dans le nouveau grand Musée des Beaux Arts du coin, une nef de béton, façades garnies de briques de grès gris. Steeve venait vérifier le nouveau système de surveillance vidéo, le mec gazeux promenait son spleen et un manuscrit à la cafétéria, derrière une tasse de Assam. Steeve s’est assis en face de lui. « Au fait, c’est un rendez-vous » a lancé l’auteur gazeux. « Friedhelm ? » a répondu Steve. Et son vis-à-vis d’acquiescer. Steeve s’est alors lancé dans un comparatif entre ce musée et celui de son dernier transit. Steve, oui, Steve, le double de Steeve, avant la Volatilisation, la Grande Marche et l’immigration aux Etats-Unis du Mexique, vivait dans la région. Si Alpha se met à reconstruire ce qui a disparu en Oméga dans une sorte de rétro-avancée, ça ouvre de nouvelles perspectives aux héros sans qualité particulière. Dommage qu’un mal indiagnostiqué lui grignote le côté droit de la tête ; Steeve n’est pas au point de se rouler par terre. Il reste un peu abasourdi par le silence d’Oméga. L’auteur gazeux se tord les mains comme une jeune fille, ses prochaines publications n’ont de cesse d’être reportées. Franchement, ces histoires cantiques de mondes parallèles sont en train de l’éloigner de son travail, ce pour quoi il est fait, de l’autofiction gaillarde et chantournée. Il avait déjà bien assez de contradicteurs, s’il faut encore y ajouter les agents du côté obscur de la force … Heureusement, il y a les chiens, ils vont bien. Parfois, l’auteur gazeux se dit qu’ils s’occupent de tout dans la maison. Bref, Friedhelm a dit « on ne va pas vers le beau, les cols risquent d’être fermés ». Steeve semble réfléchir avant de lâcher « Il veut certainement dire qu’il est temps de s’équiper de chaînes » mais ni Steeve, ni l’auteur n’ont de voiture. Ils ne vont pas même à la montagne. A travers les baies de la cafétéria filtre un jour rare, gris, il est 17h. Les deux hommes ont la tête pleine de héros discrets et désillusionnés aux gestes mesurés. Des taiseux, des blessés et, sous la croûte, des petits garçons délicats. C’est aussi l’heure bleue des rendez-vous adultérins, les petits secrets des femmes mariées, bien comme il faut que l’on rencontre fraîches encore à cette heure dans les transports publics. Tout cela est très cliché, téléphoné et dépassé même. Steeve prend congé, il va aller promener un peu ses crépitements à travers la ville puis il compte se coucher tôt. Le mec gazeux va tenter d’imaginer une suite plausible, il a accepté la mission. Il comptait écrire un truc à propos de Berlin, le buste de Néfertiti, des histoires de portes symboliques mais ça lui a échappé. Steeve devra se débrouiller tout seul.

L'homme sans autre qualité - chapitre 33


Samedi mou, le premier de novembre, ni transit, ni translation, juste le parfum puissant du souvenir d’Oméga, l’ancien Oméga de son adolescence que Steeve traîne de pièce en pièce, son vieil appartement aux tapisseries ruinées, le canapé silencieux, un peu d’ordre dans la cuisine et une chambre, un vrai lit aux draps propres. Du reste, la machine tourne dans la salle de bain. Ce n’est pas que ça le dérange mais tout de même, ce crépitement qui, subitement, se met à hurler dans son oreille droite et le quitte par intermittence. Il en a parlé à l’hôpital, à l’occasion d’une visite à Mirim, il doit consulter, en attendant on lui a glissé une boîte d’anti-inflammatoires. Il dort, il mange, il fait ce qu’il a à faire pour entretenir le mythe merveilleux de la normalité. A-t-il refermé la porte ? Il susurre   « …I need your love » sur la musique de Porter. Il ne saurait du reste à qui adresser ces mots. Steeve se dit qu’il finira peut-être avec autant de dignité que son oncle alcoolique, la bibliothèque dont il a hérité, son invraisemblable épopée. Personne ne sait quels sont les effets des transits sur la santé à long terme, quels sont les risques accrus de cancers, infarctus, attaques cérébrales, autres. Steeve s’en fout. Tant qu’il peut marcher. Il sent qu’il y est allé, un centre balnéaire avec spa et un peu plus, une jolie campagne, une colline, un bout de ville, de vastes champs au-delà et une rue adossée, à un vieux mur, une rue qui mène à l’hôtel, l’entrée du parc. Il y a aussi un type plus vieux, et le reste … confus … à décanter ! Comme un vin de garde que l’on n’a pas laissé maturer suffisamment longtemps, les arômes restent confus. A bien y réfléchir, il y a une ville, pas loin, d’un genre plutôt allemand. Il la connaît. Il sort de la gare, coupe à travers une friche urbaine, atteindre un musée. Deux types le suivent, il y a de l’embrouille, Steeve se souvient d’une soirée dans les souterrains du musée, un bastringue cul-alternatif-artisteux … C’est à cette occasion que s’est nouée l’embrouille. Le jeune mec doit être le tapin du vieux et Steeve a dû secouer ce dernier à un moment … On peut pénétrer dans l’espace muséal soit par un ascenseur panoramique, soit par une entrée au sous-sol, second accès qu’emprunte Steeve, filer sous le nez des deux jobards qui l’ont tout de même devancé. Un guichet sécurisé, Steeve passe sa carte, un préposé lui dit qu’il y a un problème. Un problème ?! quel problème ? S’il s’agit de ces deux messieurs ? Steeve les avait « bousculés » ? Dans l’enceinte du musée ? non, mais à l’occasion d’une soirée, dans un espace mis en location par le musée. Il s’agissait d’une proposition, comment dire … inconvenante. Ça n’a toutefois rien à voir avec l’espace muséal. Le gardien acquiesce, laisse passer Steeve et les deux importuns de tourner les talons. Durant sa visite, Steeve se laisse surprendre par un autre visiteur taquin, un petit système amusant aménagé au détour d’un couloir, un vitrine remplie de masques et de mannequins en buste, grandeur nature, la vitrine est à l’angle d’un escalier, aménagée de même en escalier et si l’on y prête garde … Par l’arrière, une ouverture ménagée permet à quiconque de se glisser, la tête, les épaules ou jusqu’à la poitrine afin de surprendre les autres visiteurs par un cri, un mouvement. Et Steeve de se faire avoir, s’en amuser. Le musée est une vaste expérience, une sorte de mise en abîme de la notion de musée, une coulisse, un espace en voie d’aménagement. Le clou, le « salon des paysages », une salle comme un séjour et la vue sur la ville jusqu’à ce que cette vue indique un mouvement, le musée avance le long de la rue. Nouveau tour de passe-passe, les fenêtres n’en sont pas mais des écrans. Une femme admire le montage, émerveillée, Steeve entame la conversation. Accélération, le musée semble s’envoler, les écrans fenêtres diffusent un ciel, un vol, un survol, puis une baie. « New York » s’exclame Steeve avant de se raviser, la baie de Genève dans la lumière orange d’un coucher estival. Il en pleure d’émotions.




dimanche, mars 22, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 32


Marcher dans Berlin, le long de boulevards ensoleillés, quelques passants, de très rares touristes parce qu’on se trouve dans un quartier chez les vrais gens, loin des rues commerçantes, des bastringues à toutous. Marcher face au soleil, plein Ouest, comme dans un happy-end, fondu-enchaîné avec le générique, un film d’aventure surfilé de philosophie pratique, une belle histoire qui se termine par l’ouverture à un autre chose doux, agréable, un sentiment proche de l’ivresse légère que procure un verre de vin rouge. La BO ? Porter, « Surround me with your love, surround me with your words … » Steeve serait ce héros magnanime et anonyme capable de comprendre et consoler. Il serait le « bras armé » de l’auteur. Il serait sans âge, c'est-à-dire vieux, comme ces bagnoles pas assez vieilles encore pour valoir quelque chose mais déjà sans plus de cote à l’argus. Steeve retourne en Oméga, dans l’enfance, la jeunesse de son avatar. Combien sont-ils comme lui, à entretenir l’existence d’Oméga par le souvenir et la répétition continuelle de saynètes charmantes. « Hello, can you hear me ? » Reçu cinq sur cinq. Il est le type banal par qui coïncideront Alpha et Oméga, genre solution hydrofuge qu’il faut émulsionner énergiquement pour que cela fasse un tout. Chaque crise sera l’occasion de faire un, en dehors. Alpha, Oméga et toutes les lettres qui peuvent les séparer ne forment qu’un catalogue de possibles. Steeve a choisi son scénario, minimaliste, évident, pas besoin de le définir à grand renfort de « à la fois » et autres syntagmes contradictoires. Il a décidé qu’il serait lui et personne d’autre. Il a, effectivement, trouvé une boîte de pralinés, une carte dactylographiée, « Avec les compliments de Friedhelm ». Un peu léger a-t-il pensé, à peine crédible dans le scénario, l’auteur gazeux a dû caller dans le récit, à moins que lui, Steeve, ne soit en train de rêver « Alpha » en possibilité séduisante de sa logique de vie.


Rentrer, rentrer chez soi, en ressortir et marcher, encore, dans le jour bas d’une fin octobre. Il a dû prendre des avions, des trains … Il aimerait bien en rester aux transports urbains, un métro par exemple, descendre dans une station du Marais parce que, à l’instant, l’air sent Paris en automne, Paris comme elle sentait en automne à la fin du XXème et plein d’espoirs confus, d’envies, de désirs, la vie urbaine que Steeve aurait dû connaître et pas sa trentaine miteuse, impécunieuse, ratatinée et aigrie. Le bruit des cafés, la clameur des grands magasins, la saveur d’une rencontre. Voilà exactement ce que l’on doit vivre, comme tout le monde, quand on est un type sans qualité particulière. Il regrette même – c’est de saison – cette période avant qu’il n’y croie, aux transits et tout le reste. La nostalgie d'antan, le bon vieux temps, meilleur, le temps, depuis qu’on l’a tout bien reconditionné façon tranche du jambon périmée (retaillée, remballée). Steeve va trouver sa mère, l’appartement mi-miteux en banlieue, une certaine dignité … une indigence bien peignée depuis que l’intéressée est à la retraite et boit plus de thé que de mauvais rouge. Et Mirim, déménagée dans un joli service de légumineux moyens, antenne hospitalière décentrée en banlieue verte.