jeudi, février 13, 2020

The new pope


On ne s’était plus parlé depuis quelque temps, mis à part via « L’homme sans autre qualité ». J’ai un peu perdu l’habitude de t’interpeler comme ça, comme un vieux copain, on mettra ça sur le compte de l’âge, ou de la pudeur, ou de la fatigue, cette raideur qu’elle imprime dans les membres et la pensée. Bref.

Je sors du visionnement de la mini série « The new pope », la suite de « The young pope ». Le récit débute là où il en était resté au dernier épisode de la saison précédente. Pie XIII (Jude Law) est dans le coma, il lui faut un successeur, ce sera François II, chantre de la pauvreté forcenée et de l’accueil de l’autre jusqu’au coupable oubli de soi. Ce nouveau pape meurt aussi rapidement que Jean-Paul Ier en son temps et lui succède, après quelques atermoiements, Jean-Paul III (John Malkovich), souverain pontife fragile, pusillanime, héroïnomane et mélancolique, Rajoutez à cela une touche de chic anglais décadent punk et vous obtenez un personnage aux dialogues savoureux et à la psychologie complexe. On retrouve tout le savoir faire de Paolo Sorrentino, une photographie soignée, une mise-en-scène toujours à la limite du surréalisme, une BO qui donne envie de bouger, des costumes, des décors, une direction d’acteur, le tout impeccable. Carton plein !

Je ne vais pas m’étendre sur les mérites évidents de cette production. Je ne suis pas assez documenté. Pour faire simple, on retrouve l’esthétique et la narration extatique de La grande bellezza, mâtinés d’almodovarisme. Sorrentino eût pu donner dans le « où cours-je, où vais-je, dans quel état j’erre ? » version catholo-vaticane. Il va bien plus loin. Soit, l’Eglise est un Etat, une organisation aussi beurk que tous les Etats et les organisations du monde entier mais Notre très Sainte Mère l’Eglise catholique romaine et apostolique a quelque chose de plus, d’autre et de merveilleux à nous offrir : une vérité mystique ! Ce merveilleux cadeau n’efface pas les manquements, les abus, et blablabla mais transcende tout cela.

Je suis persuadé que « The new pope » parle à chacun. Le diocèse, ma paroisse sont touchés par … une épreuve ? un scandale ? une histoire légèrement pouerk. Prenez un bon curé, son goût de la bonne chair, sa jovialité, son filleul, des week-ends de ski au chalet, un prélat naïf et/ou maladroit, de la presse à l’affût et, oui, il s’est passé un truc, comment communiquer sur le « truc », la justice se met en marche et, en attendant, du côté de Morges, on reste dubitatif et silencieux les yeux baissés sur l’affreux carrelage de pizzeria de notre bonne église Saint-François-de-Sales.

« The new pope » pose avec un certain baroque les mots que chaque fidèle attend depuis, oh ! depuis toujours. La compromission politique n’interdit pas une parole libératrice. Au dernier épisode, lors de son allocution publique, avant la prière dominicale de l’Angélus, depuis la place Saint-Pierre, le pape Jean-Paul III se lance dans une formidable exhortation aux oubliés, aux rejetés, aux mal-aimés, aux négligés, aux humiliés, qu’ils viennent se joindre à lui car l’Eglise a besoin d’eux. John Malkovich a certainement joué là la meilleure réplique de sa carrière. Peu avant, Jude Law alias Pie XIII, dans toute la majesté obsolète pontificale, juché sur un trône à porteurs, paré de lourdes étoffes cramoisies rebrodées d’or et de pierreries, encadré par les éventails en plumes d’autruches de la tradition pré-vatican II, le pape émérite Pie XIII, donc, adressait une harangue au collège des cardinaux, ou comment être plus intelligent que l’ennemi – le plus dangereux, celui qui est en nous – il nous déroulait le plan de bataille que l’on aimerait connaître à l’Eglise.

L’espace d’une mini-série, j’ai oublié certaines petitesses de l’organisation ecclésiastique catholique-romaine, des mesquineries de sacristie, le carrelage de pizzeria de Saint-François-de-Sales, la maladresse d’un prélat et les écarts d’un bon prêtre. Si j’étais évêque à la place de notre évêque, je m’économiserai bien des paroles malheureuses et j’organiserai des projections publiques de « The new pope » dans tout le diocèse.



mardi, janvier 28, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 29


 « Démobilisé », il se sent démobilisé, certainement un effet de la saison, l’été indien, ses virées à Neu York, le charme de sa vie minable en Alpha. Ça l’a pris en fin de matinée, un truc a bougé, au fond, une certitude tout imprégnée de la saveur d’Oméga, un-deux transits la nuit précédente et celle d’avant. Il était Steve, il avait 25-28 ans, une silhouette travaillée, il déplaçait des tables torse nu avant de passer un t-shirt et un chandail vert sapin. Dans un autre « souvenir », il portait une alliance en or jaune mat, il y avait deux autres anneaux, or rose et or blanc, et deux garçons, une bague pour chacun, un groupe de musique ? ou une affaire plus intime ? « Démobilisé », en attendant les prochaines batailles. Il en chiera, il prendra des coups, assurément, mais quoiqu’il arrive, il sera lui dans la tête ou le corps de …, mais fondamentalement lui, un type qu’il commence à connaître. Il le couche dans un lit propre, le nourrit correctement, lui fait faire de l’exercice, l’assoit prendre un café dans l’après-midi, la Grande Rue de la bonne ville voisine, et deux petits chiens qui courent vers ce corps, vers lui en somme, et lui lèche les mains. Le mec gazeux est à l’autre bout des laisses, l’air un peu entamé, pas particulièrement surpris. Il commence par un « Friedhelm m’a dit de vous dire … », ce à quoi Steeve répond « le peintre FV m’a dit de vous dire … » et ils ont donc pris un café ensemble, mine de rien, se passant les chiens, tantôt l’un, tantôt l’autre sur leurs genoux. L’auteur gazeux lui donne encore quelques nouvelles d’Oméga, des trucs qui lui sont venus. Les transits ne sont plus possibles qu’avec l’Agence qui, en dépit des critiques et de l’inculpation de ses dirigeants, a repris du service. L’empereur va bien, les négociations avec les irrédentistes albanais avancent. Le cessez-le-feu est respecté depuis six mois. Friedhelm a été envoyé aux Etats-Unis du Mexique comme représentant de la couronne auprès des autorités. L’empereur a rappelé à leur président qu’il était, tout de même, son vassal et les Mexicains ses sujets. « C’est un chapitre que j’ai écrit hier », conclut le mec gazeux. « Je dois être votre nouveau relai », allez savoir lequel a créé l’autre ? « Il faudrait aussi que vous fassiez de la politique, c’est encore confus mais j’y pense ». Ils se sont quittés sur les quais, un soleil glorieux d’arrière saison et Steeve se sent toujours aussi délicieusement démobilisé, à l’aise, cool comme un clip des années 80. Le mec gazeux lui a encore glissé une révélation, un scoop et un gag à la fois : comment lui était venu le projet d’écrire « La Lumière des Césars », une furieuse envie d’évoquer le rêve américain de son adolescence, « Careless Whisper » de George Michael et ses paroles prophétiques : There’s no comfort in the truth. Le mec gazeux lui a jeté, mi-figue, mi-raisin, « peut-être que mon adolescence foireuse à attendre résultait d’un scénario mal ficelé ; je n’ai pas eu la chance de rencontrer mon auteur, moi. »

Démobilisé, dégagé, dans le sens de « libéré de tout engagement », le Steeve se sent démobilisé, prêt à attaquer un nouveau récit, une aventure sympa au cours de laquelle il aimerait se la jouer héros, classe, mystérieux, avec de l’humour et de la culture. Il va se retaper, se plonger dans deux ou trois toiles, penser à son vieux cul et reprendre l’initiative du récit. Il aimerait aussi une scène d’introspection-révélation, un tête-à-tête avec lui-même après une visite à Mirim, son coma. Steeve se dit alors qu’il devrait quand même se sentir un peu plus concerné.

jeudi, janvier 09, 2020

L'homme sans autre qualité - chapitre 28

Autoportrait, Félix Vallotton, 1885

Le doute est permis, le doute devrait même être obligatoire. Steeve  traverse la bonne ville prise de chantiérite aigüe, grues et palissades à chaque coin de rue. Il n’a pas trop idée de la durée de la parenthèse. Il reconnaît des visages dans la foule, des anonymes métronomiques ; Steeve ne les connaît pas mais les rencontre avec autant de régularité qu’un trolleybus de la ligne 6 ou de la 8 en un lieu et un moment donnés. Serait-ce un motif d’ennuis ? de dépression ? A ce tarif-là, la course des astres est le défilement des saisons seraient des présages ?! Steve atteint son bureau, sur le boulevard du bas. Il retrouve même fortuitement un badge d’accès dans sa poche et les gestes, le parcours, appuyer sur le bon bouton dans l’ascenseur, le prénom d’un tel, la routine d’un début de journée. Et personne ne semble étonné, tant mieux, ni mensonge, ni explication. Steeve est simplement de retour, dans sa vie, son vieux corps, derrière une rangée d’écrans, le poste de commande, son bureau. Il supervise personnellement la mise en service de la surveillance vidéo du nouveau musée des Beaux Arts. Il a en visuel la salle dédiée à une gloire locale, un peintre d’ici monté à Paris où il y est devenu quelqu’un, avant la Première et après, surtout. Il est mort avant la Seconde … Le grand artiste porte le même patronyme que le type gazeux, les mêmes initiales. Son autoportrait à 17 ans fixe Steeve avec insistance à travers l’écran et lui dit de rester à sa place, il n’a pas envie de compagnie, il n’a besoin de personne, peut-être d’un ami, discret, rien de plus. L’autoportrait dit encore qu’il est de la même souche que le mec gazeux et, donc, de la même souche qui lui, Steeve, et c’est tout ce qu’il avait à lui dire. Le reste ne lui appartient pas. Lui aussi rêvait, et espérait, il a du reste peint un grand nombre de couchers pour cette raison, la douceur de la fin du jour parce que le reste dépasse ses forces et offusque sa nature mélancolique. Cela rappelle à Steeve qu’il doit encore dire à Steve que le récit est non-linéaire. Chaque chapitre contient le texte en son entier. Il suffit donc de déposer sa petit cuillère à gauche ou à droite de la tasse pour réécrire l’histoire dès les premiers mots, et il y a autant d’histoires que de possibilités de déposer sa cuillère dans la sous-tasse, contre la tasse. Steeve détourne le regard, troublé, prêt à basculer dans la spirale du sentiment d’un cauchemar sans fin mais, non, finalement. Il se fait à l’idée d’une catastrophe imminente. A moins que sa nouvelle culture n’offre une échappatoire originale et créative à la pauvre narration à laquelle il est attaché, un tour de non-passe-passe en mode Musil. Il est urgent de ne rien faire, juste glisser une parole ici ou là, pacifier par une nouvelle « fiction » et laisser entrapercevoir les peut-être merveilleux d’Oméga, réformer Alpha dans la foulée. Il pourrait se servir de la puissance évocatrice du mec gazeux, l’auteur qu’il a squatté, ses mille déceptions et le refuge qu’il a offert à Oméga à travers un petit tas de manuscrits. Il y a aussi une méprise, le récit des origines, la possibilité d’aller et venir, comme une porte ouverte, une porte malencontreusement laissée ouverte. Steeve interroge encore l’autoportrait de FV, « débrouille-toi » lui répond-il. Objectivement, une occurrence s’est ouverte, Friedhelm a pu arranger deux ou trois choses et il est bloqué quelque part ;  à moins que Steeve ne soit coincé dans une narration ? « Et le Verbe se fit chair » mais l’inverse est imaginable, un encodage de la chair, en faire une information, la dématérialiser, la stocker, la répéter, la renouveler, etc. Ça rappelle à Steeve le fétichisme des anciens Egyptiens pour leur image, le cartouche personnel, les portraits funèbres, la possibilité de « tuer » les morts à travers leur souvenir. Steeve se souvient aussi de la mémère, à Berlin, la reine des mendiants, une responsable locale de l’Agence. Elle lui avait dit un truc à propos de Néfertiti, son portrait. Il avait pris ça pour un délire mystique en son temps, ou une fausse piste pour l’occuper. La vieille prétendait que « Berlin est une porte », « allez chercher du côté d’Akhenaton » en conclusion. Bof. Steeve aurait encore préféré un délire à la Star bidule, avec sabres laser et soucoupes volantes.


samedi, décembre 21, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 27


 Son père se tenait sur la terrasse, en contrebas de la véranda. Steve pouvait le voir de dos, assis avec des amis, à travers l’une des croisées de la salle de sport, aménagée dans ce qui devait être un salon … Friedhelm se trouvait aussi sur la terrasse. Il lui a fait signe du reste. Steve ne s’est pas étonné outre mesure. Il faisait beau, le jardin, un boulevard au-delà du mur, le lac en contrebas. Tout était donc normal …

Steeve s’est réveillé trempé de sueur, au milieu de l’auréole moite que son corps a imprimée sur le drap. Il a donc transité, son double, Oméga, une scène de jeunesse. La sensation était toutefois différente, une sorte d’adéquation métaphysique entre lui et lui. Il ne connaissait pas de père à Steve, il ne lui savait pas cette jeunesse confortable. Il a reconnu le lieu, un vieux palace, récemment intégralement salopé par une rénovation intempestive, un investisseur qatari, quartier sous gare, Lausanne. Steeve s’est laissé glisser au bas du lit, le bourdonnement du silence autour de lui. Il est encore tôt. Il fait froid, une fenêtre ouverte quelque part, les bruits de la ville, douleurs dans les membres, sexe amorphe. Steeve jette un œil à son smartphone, deux-trois whatsapp, un appel manqué, numéro allemand. Un message dans sa boîte. « Friedhelm, à coup sûr », pense-t-il. Steeve a vaguement fait du ménage la veille. Il perçoit la rumeur d’une salle de restaurant, conversation littéraire, il lui faut prêter attention. On parle autoédition, diversité culturelle, tartes à la crème et bons sentiments. Et ça se souhaite « bon appétit », pourquoi pas « bon caca » ! Steeve a tout de même appris deux ou trois trucs aux cours  de ses « aventures ». Il suit encore d’une oreille distraite tout en se préparant un café « est-allemand ». « L’intelligentsia début XXIème » soupire-t-il. Il se pince le nez, souffle, manœuvre de Valsalva, la communication est coupée. Un nouveau jour d’une couleur ancienne, passée s’ouvre à lui. Il sent le souvenir de son rêve « transifitif » au creux de l’esprit, une viennoiserie sortie du four dont on croit encore deviner la chaleur dans l’estomac. Steeve se sent presque normal à lui-même. Un truc a merdé, c’est sûr, il en a été l’instrument et il a rattrapé le coup il ne sait trop comment. Il était parti en Oméga, il avait nidifié dans un scaphandre, il faisait corps avec lui jusqu’à ce qu’il ne change d’avis parce que son corps en Alpha, et qu’un corps n’est pas qu’un bout de viande !

Il va faire comme si … parce que ça fait du bien de se conformer à une routine, des actes qui s’enchaînent, qui s’emboîtent les uns dans les autres pour former une journée, une semaine, mois, années, etc., le tissage minutieux du temps avec ses grands motifs. L’expérience des fentes de Young, soit,  mais il faudrait pouvoir tracer la trajectoire des électrons et la croiser avec les trajectoires d’électrons bombardés à partir d’un axe perpendiculaire, former une trame, puis de la trame déduire le dessin. Steeve n’est pas physicien, ni philosophe. Il a ramené un bruit de fond à-quoi-bonniste de son séjour musilo-viennois et un voile mélancolique dans le regard à avoir joué les auteurs gazeux dans la bonne ville voisine. Il se traîne à la salle de bains où il découvre une cuvette de WC fendue et l’armoire à pharmacie manque lui écraser le pied en se décrochant du mur, finir en petit morceau sur le sol. L’Agence ou son avatar n’y sont pas allés de main morte. Il doit y avoir une brosse et une ramassoire dans le placard de la cuisine qu’il retrouve … en vrac. La pelle est bien là mais plus de brosse ?! « Va falloir se montrer créatif », mettre la main sur tout ce à quoi il n’a pas pensé, produit douche, déo, gel capillaire, slip, chaussettes, chargeur pour le smartphone. Steeve n’avait anticipé que la séquence « petit-déjeuner, café est-allemand ». Dans un autre placard, dans la chambre, il trouve quelques vêtements et, dans un sachet plastic, tous les menus accessoires de la vie quotidienne avec une carte, un mot «  Avec les compliments de Friedhelm ». Une fois habillé, Steeve a glissé dans sa poche le petit bristol comme un fétiche, la preuve qu’il n’est pas fou. Et, puisque tout semble être rentré dans l’ordre ou affecte de l’être, Steeve se dirige vers les bureaux de la société de surveillance qui lui fournissait une couverture, avant son départ pour Oméga.

lundi, décembre 09, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 26


Ça a fait « plop » et il est rentré chez lui, le vaste appartement en vrac le long des voies, Lausanne, la bonne ville qui se donne des airs. Il a poussé du pied un tas de lettres – entre ce qui a été glissé sous la porte et le courrier monté là, de sa boîte. Il a claqué la porte et s’est jeté sur son canapé bavard. Le babil crépitant de mille histoires qui ne lui appartiennent pas. Il aimerait soupirer théâtralement et s’exclamer « Quel cauchemar ! » avant de sonner, qu’on apporte le thé. Il a dû choper ces manières dans la peau d’Ulrich. Il ne va pas même tenter de faire un saut dans la bonne ville voisine, voir si le mec gazeux existe pour de bon. Il faut qu’il mette la main sur des papiers, son portefeuille, carte d’identité, bancaire, de crédit … le petit château de cartes qui nous accompagne partout avec son équilibre instable. Il va finir philosophe new age des bacs à sable, avec sa photo dans les magazines et des plateaux télé. En attendant, il mangerait bien un truc, il n’ose imaginer l’état de la cuisine. En Oméga, quand il était Wesley, il avait une maid dans son loft de Süd Harlem. C’était le bon temps mais pas la bonne vie et il est bien dans sa peau mais pas dans le bon espace-temps. Tous ses beaux souvenirs mélancoliques sont en train de se faner parce qu’il n’a plus la foi, la niaque, l’enthousiasme de son jeune âge. Un bataillon de martiens a dû le déposer il y a cinq derrière sa porte et voilà le travail : un appartement dont on a retourné les tiroirs, bousculé les meubles, vidé de leur maigre contenu les armoires. Il y a même des scellés rompus sur la porte de sa chambre. On y a trouvé son cadavre ? Le coup du chat de Schrödinger ? Par bonheur, le légiste ? la marée-chaussée ? la fée Clochette a eu la bonne idée de virer tout ce qui était périssable dans la cuisine. Le frigo et le congélo sont même débranchés, nettoyés, portes ouvertes. Un téléphone sonne, un smartphone, quelque part, sur une table, Steeve manque se prendre les pieds dans une chaise renversée. Il décroche, « cher ami … » mais oui, biensûr, la crème de la crème de l’Agence, des services impériaux et du contre-espionnage : Friedhelm ! Steeve en pleurerait de joie, « … pas eu le temps pour le ménage … prochain rendez-vous … passé quelque chose … ligne de crédit illimité … on s’entend … » Steeve a raccroché, envie d’une clope, d’une bière, de mauvaise bouffe double-gras. Envie de se rappeler qu’il a une mère dans la banlieue Ouest, une petite amie dans le comas, une chambre pleine d’appareillage au CHU, les hauts de la ville, envie de rattraper les épisodes manqués et de trouver dare-dare une femme de ménage.

dimanche, décembre 01, 2019

Intervention au Congrès de l'UDC Vaud, Palézieux le 28 novembre



Mesdames, Messieurs, chère famille UDC,

Tout d’abord merci à M. Pilloud d’être venu à notre rencontre à l’occasion de notre congrès vaudois, merci à lui de nous apporter des arguments en faveur d’une pénalisation de la discrimination et de l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle. Je  remercie aussi M. Ziehli pour l’orientation légaliste de son argumentaire. Non pas que je craignais des propos homophobes, ce n’est pas le genre de notre parti. L’UDC est le parti de toutes les Suissesses et de tous les Suisses, que nous soyons de culture latine ou germanique, quelle que soit notre genre, notre confession religieuse, notre couleur de peau ou notre orientation sexuelle. Il suffit de regarder notre assemblée.

Si je retourne à l’argumentaire de M. Ziehli, j’entends bien l’aspect peu conventionnel sur le plan du droit que représente cette modification du code pénal, comme une sorte d’exception qui pourrait en appeler d’autres. Toutefois notre droit est suffisamment solide pour supporter ce type d’adjonction et je crois nos parlementaires suffisamment sages afin de ne pas lancer de nouvelles modifications du droit visant à la pénalisation de discriminations fantasques ou imaginaires. L’homophobie n’est pas un fantasme, c’est une réalité que le droit suisse ne reconnaît pas aujourd’hui. J’en ai été victime, au sein même de l’Etat de Vaud. Je suis un grand garçon, j’ai trouvé des aides adéquates et je me suis battu mais j’aurais aimé que cette loi qui nous est proposée ait déjà été une réalité. Je n’aurais pas eu à me défendre, le simple fait qu’une loi existe aurait vraisemblablement empêché toute discrimination à mon endroit du fait de mon orientation sexuelle.

De plus, notre famille UDC a aussi été à l’origine d’une bizarrerie, constitutionnelle en l’occurrence : l’interdiction de construire des minarets. Nos opposants avançaient l’argument que ce type d’interdiction n’avait pas sa place dans la Constitution, que les plans d’affectation communaux étaient bien largement suffisants mais le peuple nous a suivis, il avait compris qu’il ne s’agissait pas que d’une question de règlement de construction. Et, depuis, notre Constitution n’a pas été encombrée de nouvelles interdictions de construire, par exemple des étables, des églises évangélistes, des boucherie-charcuterie, des usines de moutarde en tubes, que sais-je. La modification du code pénal qui nous est proposée n’a pas moins de pertinence.

Parlons cash, l’homosexualité vous pose … problème, vous considérez l’acte sexuel entre deux personnes du même sexe comme immoral. Soit. C’est votre conviction, cela vous regarde. Je ne vais pas même chercher à vous convaincre que vous avez tort, ni Monsieur Pilloud du reste et la modification du code pénal dont il est question n’a pas pour but de vous faire changer d’avis. Sentez-vous libre mais n’oubliez pas que si vous soutenez l’initiative contre cette modification, initiative lancée par l’UDF, vous enverrez un message extrêmement dommageable à nos électrices lesbiennes et nos électeurs gay. L’UDC n’est pas l’UDF. Je le répète, nous sommes le parti de toutes les Suissesses et de tous les Suisses. J’aimerais bien que nous, l’UDC Vaud, témoignions de notre soutien à la pénalisation de la discrimination et de l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle parce que cette loi tombe sous le sens et parce que ce serait un témoignage de l’ouverture d’esprit dont nous sommes capables. Néanmoins, je serai déjà très satisfait si nous ne donnions aucune instruction de vote sur ce sujet. Ce ni pour, ni contre me rappelle le « don’t tell, don’t ask » - n’en parlez pas, ne le demandez pas - qui était appliqué dans l’armée américaine. Cette grande institution a ainsi évité de se priver du talent et du courage de soldates lesbiennes et de soldats gay, en échange les concernés ne témoignaient pas de leur orientation sexuelle. C’est toutefois du passé, aujourd’hui l’armée américaine reconnaît les mariages entre personne du même sexe.

 Ce soir, nous n’allons pas réviser l’article 261 bis du code pénal. L’UDC s’opposait du reste à   cet article définissant de manière biaisée la norme anti-raciste. Cet article sera vraisemblablement rediscuté un jour. Cependant, il pose un précédent protégeant les minorités sur leur origine, leur couleur de peau ou leur confession religieuse. Laissez les lesbiennes et les gays hors de cette norme crée une véritable discrimination. Je vous demanderai donc de rejeter l’initiative de l’UDF ou, au moins, de vous abstenir. Merci de votre attention.

Applaudissements. Le président sortant de l’UDC Vaud, Jacques Nicolet, glisse une petite remarque quant à la longueur de mon intervention. Pas de dérapage dans le reste du débat, une question d’Yvan Perrin – devenu simple membre de l’UDC Vaud même s’il reste citoyen neuchâtelois de la Côte-aux-Fées – Yvan Perrin donc pose une question par la bande à Romain Pilloud, (président des jeunes socialistes) puis le député Yvan Pahud propose que l’assemblée ne vote pas sur un mot d’ordre mais sur la liberté de vote sur le sujet, histoire de ménager tant l’aile conservatrice que l’aile progressiste et l’assistance d’accepter. Je nourris la vanité de croire que j’y suis pour quelque chose.

mardi, novembre 19, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 25


Objectivement, ça ne se mesure pas. Pas de test pour ce genre de choses, par d’échelle, de tabelles après l’emploi d’un révélateur x, y ou z. Je pourrais dire « qu’il ne va pas bien », « qu’il reste allongé, abandonné à de sombres rêveries », « en proie à de sourdes craintes un petit chien contre lui » mais ce « lui », c’est moi, le type qui a vécu de drôles de choses, l’auteur qui sait que ce qui ressemble à un délire va bien au-delà de la simple fantaisie. Par moment, ça colle bien, tout a l’air normal, pour trente secondes, une minute puis ça se met à cloquer et je dois me battre pour ne pas passer à la troisième personne du singulier. Je suis ballotté au gré de petits mouvements intérieurs crainte-ennui-crainte-amorce de terreur-crainte-ennui-paix-ennui-etc. Cette nui, je suis retourné « de l’autre côté », je ne sais pas s’il s’agissait d’un transit ou d’une « simple » possession. J’étais membre d’une famille recomposée, un immense appartement, à la campagne, un rez avec jardin. Je suis un adolescent de 13-14 ans accueilli par cette famille, très à l’aise. Ils ont une fille qui vit avec son ami dans une sorte de studio attenant, il y a les jumelles métisses qui ont leur chambre et moi, qui occupe une chambre avec sa propre salle de bain, de l’autre côté, vue sur le lac mais je trouve la campagne bien plus belle. Mes « parents » occupent la chambre la moins confortable, au bout d’un couloir, murs violets ou cerise et de grandes taches d’humidité. Je suis choqué qu’ils soient si mal logés ; ils semblent touchés et répondent que la chambre est saine toutefois. Je n’y vois rien de métaphysique ou allégorique. La géographie de cette campagne m’était inconnue, l’espoir qu’Oméga existe encore/à nouveau ? On est dans un schéma quantique, d’où les choix x/y et non x et y ou x ou y. Je suis face à un catalogue de possibles indifférenciés. J’étais bien dans ce rêve, en totale adéquation avec mon personnage et, surtout, le bonheur de cette campagne ; le chien d’un voisin est même venu me lécher la main. Je pouvais ressentir le paysage, le vivre, le goûter bien mieux que ma réalité présente qui se dérobe en saynètes grotesques et délavées, dans une répétition dénuée de sens. On va dire que j’ai accepté une mission, d’un genre particulier. Sous couvert de divertissement – un roman uchronique fantasque – je dois raconter Oméga afin de préparer sa révélation … son dévoilement. Si je mène bien bravement ma mission avec succès, j’aurai le droit de retourner dans ma vie, celle de mon personnage en l’occurrence.

Je me souviens clairement des paroles de l’autre bellâtre déguisé en intello de gauche avec quelques envies de faire carrière derrière la tête. C’était une conférence pédagogique au cours de laquelle était discuté le programme d’un support de cours. J’ai dû avancer un truc du genre « l’interprétation de l’histoire est une question de point de vue … » et l’autre nouille de se rengorger parce que mon propos était dénué de pédigrée, qu’il n’y avait du reste pas assez de références dans le support de cours en question, le chapitre évoqué, certainement un texte de mon cru. Point de salut hors la note de bas de page ! J’eusse dû lui gerber dessus, pratiquement, lui rendre physiquement la monnaie de sa pièce virtuelle. Impossible de lui dire « écoute, Dugenou, je viens d’une autre possibilité, j’ai testé grandeur nature la notion de point de vue et vous, là, en Alpha, avec vos petites disputes mesquines et vos courtes visées (je n’ai pas dit p’tites bites), vous êtes coincés dans l’interprétation la plus merdique que vous puissiez faire de la situation ». Non, vraiment, impossible.