dimanche, novembre 10, 2019

L'homme sans autre qualité - Chapitre 24


Je me résume. Selon la formule consacrée, je résume pour moi-même la situation, ce qui m’y a mené et, à la fois, comme Yahvé faisant « tsim-tsum », je me rétracte en moi-même pour laisser de la place à cette vie. Donc, tout  a commencé il y a très longtemps, dans mon enfance, durant les nuits de laquelle j’ai beaucoup rêvé. Fantasmagories ou monde parallèle, mystère. Il est juste arrivé un instant T à la suite duquel le papier peint a décollé et j’ai vécu dix-quinze ans dans le texte que j’ai écrit, la vie de mes personnages, une vie selon mes sensations et mon souvenir pas moins vraie que mon existence actuelle. S’il s’agissait d’un délire à caractère schizoïde, j’aurais vraisemblablement « atterri » dans une jolie petite chambre capitonnée, une clinique au fond d’un parc et un traitement fait de cachets rigolos. Je vais partir de l’idée que tout est vrai. Je vais donc aussi disqualifier l’explication façon « Lost », à savoir je suis mort mais ai recréé avec quelques autres une réalité tout aussi vraie que celle que nous connaissions de notre vivant. Je rejette aussi l’explication façon « Vanilla Sky » même si, çà et là, j’ai l’impression qu’il y a un accroc dans la moquette, un truc qui ne colle pas. Je me rêverais une vie idéale plutôt merdique, ça n’a pas de sens. Au chapitre des « déjà vu », il y aurait l’explication en mode Matrix ou allégorie de la caverne de Platon : là-bas se trouvait la vraie vie, ici n’est qu’un théâtre d’ombres chinoises. Il y a encore la théorie des cordes, on se rapproche du vraisemblable. J’ai donc, durant une légère absence, été un menuisier-flic-raté-agent-de-sécurité, une sorte d’agent triple bidimensionnel baladé entre l’Empire, l’Agence et la Résistance. J’ai aussi été enseignant transfuge dans la peau de mon double et un demi-malfrat ici bas. J’ai, clou du clou, été un jeune homme noir de 25 ans de l’autre côté avant que je ne décide de revenir. Il y a encore la « parenthèse » de l’homme de quarante ans qui se retrouve dans la peau d’un danseur de 17 ans ! Je mets de côté cet épisode, c’est une bizarrerie que l’on dira connexe. « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » comme le disait le mec de la publicité pour la super-glue collé au plafond. Je ne suis absolument pas en état de reprendre le fil de cette vie … ma vie. Se réveiller, se lever, se préparer, prendre des transports, pratiquer une activité lucrative à caractère pédagogique parmi … des collègues pour qui l’Histoire appartient à des débiles de spécialistes, des crétins qui se laissent berner par les sources, des preuves bidouillées et orientées par les vainqueurs, quelle que soit la guerre. En gros, il faut avoir le droit d’avoir une opinion. Quelle vie dénuée de sens, en dépit de la sincère affection que je peux porter aux proches que j’ai retrouvés.

lundi, novembre 04, 2019

Des nouvelles de "Credo"


Reculer pour mieux sauter …  De la déception ? non. De l’impatience assurément. Il était prévu que « Credo » sorte en novembre, il sortira à la rentrée de janvier, chez l’Age d’Homme comme prévu. Pas d’inquiétude, donc. Ce report, un supplément de temps pour garder encore un peu ce texte auprès de moi. Je ne vais pas vous faire le coup du « je ne me suis jamais tant livré », il s’agit toujours d’un essai à caractère autofictif, mise-en-scène et réagencement à la clef. Toutefois, j’y suis peut-être plus … cash. Je me disais, hop, ça sort en novembre, un entrefilet par-ci, une demi-interview par-là, un peu de curiosité, la considération de mes pairs et l’affaire sera vite classée avec le tohu-bohu des fêtes de fin d’année. Satisfait sans trop se mouiller. En janvier, ça risque de mieux se voir. Avoir des lecteurs, soit, susciter la curiosité, des questions, y répondre, voilà une autre affaire.

Dans « Credo », tout y passe, la politique, les convictions, les rancœurs, les obédiences, deux ou trois griefs. Avec le temps et l’âge, on accumule : souvenirs, kilos en trop, contradictions, compromissions, casseroles, regrets. Ecrire soulage et allège. Ça ne fait pas maigrir mais ça permet de montrer qu’on a compris que la prise de masse est dans l’ordre des choses. On ne va pas s’astreindre à des régimes forcément promis à l’échec sur la durée comme certains auteurs à bonne gueule que la jeunesse fuit insensiblement et qui tentent désespérément de la retenir par le brushing et le contrôle alimentaire. C’est grotesque, surtout lorsque l’intéressé vous la joue « rebelle ». Remarquez, j’ai autant d’aversion pour les repentants qui confessent une jeunesse ceci ou cela en bavant sur leur famille au passage. Tous les auteurs se remboursent au passage, avec plus ou moins d’habileté mais de là à se justifier, le petit genre psy-psy-beurk d’un dossier d’instruction judicaire. Laissez-moi vomir.

« Credo » n’est pas tendre ; néanmoins, il n’est ni revanchard ni gratuit. Vous connaissez mon amour de l’état des lieux, « rendre sur le vif », témoigner des moindres choses et donner du sens. Je n’ai pas envie d’en débattre, me faire salir ma version par des peigne-culs ou des pisse-froids. A la relecture, j’ai eu quelques vapeurs, j’ai même hésité à sabrer ceci ou cela, ne pas passer pour un vieux con. Et puis non, mes critiques ne sont pas gratuites, elles ne tiennent pas de la provocation « pour faire genre »  à caractère picaresque. Ce qui est écrit, est écrit, plus moyen de me couper la parole ou de kidnapper mon opinion dans un débat contradictoire au cours duquel des jobards me prouveront A + B au carré à quel point ce que je pense est tendancieux parce que je ne suis pas sociologue, machin-chouetteologue ès pédanterie bienpensante. Il y a de la gloriole aussi. J’ai mis un point d’honneur à être moi à chaque mot de ce texte, moi en légèrement augmenté pour bien tout couvrir le champ. Un regret peut-être, je n’ai pas assez parlé des toc-tocs, des fêlés, des cabossés, des tordus et de ceux dont on ne veut pas parce qu’ils ne font pas partie des « bonnes » victimes.





dimanche, octobre 27, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 23

Le Renard - Der Alte

Il est rentré de Berlin. Je suis rentré de Berlin, un séjour de plus, visite à la Berlinische Galerie, Hasir où, apparemment, j’ai mes habitudes, visites à Li., dîner avec cette dernière et Frau Dr. von J., sa mère ; un peu d’amusement ; la musique de la ville, sa magie. Et tout est dit. Il est rentré en vrac et soulagé, de la peine à dire « je », cette identité qui n’a pas plus d’existence dans un texte que l’évocation d’un éléphant rose ou le récit de l’un ces songes si réalistes, mon Oméga, le pays d’ailleurs que je visite encore, parfois, avec moins de régularité. J’ai reçu un message d’ un autre éditeur, voir les détails de la publication de « La lumière des Césars », mon odyssée limite délirante à travers les couloirs d’une autre possibilité. Une otite me bave à travers l’oreille droite, j’entends des choses, le crépitement insistant d’un incendie qui bouronne. Je ne serai pas le moins du monde étonné lorsque les flammes jailliront. Excellente excuse pour ne rien faire et regarder toute les séries policières franchouilles, britouilles et teutonnes que diffusent une bonne quinzaine de chaînes … indigentes pour la plupart. J’aime le cliché du/de la commissaire, tics et manies, et le monde de tous les jours en toile de fond. J’ai peut-être eu un trouble schizoïde à force de rester collé derrière le petit écran ? Entre « Le Renard » et « Poirot », je sors les petits chiens, me traîner dehors parmi cet été qui commence à prendre du plomb dans l’aile. Il faut en profiter … parce que sous peu, il doit reprendre le chemin du boulot. Ni agent de sécurité, ni flic, ni marchand d’art ou retraité : il enseigne ! Configuration plutôt classique pour un auteur ; il est loin le temps quand la littérature nourrissait son homme.

Je suis de retour, pour de bon, à peine abasourdi par trois-quatre mois d’absence ? deux ans ? dix ans ? absence à moi-même. J’ai durant tout ce temps, agi de manière tout à fait normale, « en pilote automatique ». J’ai mis des chaussettes, me suis brossé les dents et ai même exercé des activités pédagogisantes à caractère lucratif. J’avais déjà « débloqué » dans le genre durant mon enfance, mon adolescence. Je me rappelle qu’on me trouvait déjà bizarre. Je suis allé trouver un ORL pour mon conduit auditif droit en plein marasme, vraisemblablement la porte par laquelle je suis passé …

Intrication et non-localité, mes nouveaux mots d’ordre, à moins que je ne sois dans l’état du chat de Schrödinger, vivant et mort à la fois ?! Normalement, il nous arrive des trucs qui tombent d’on ne sait où, « la faute à la fatalité » selon le bon mot de Charles Bovary à propos de la mort d’Emma. Je sait qu’il s’agit d’un état d’équilibre. Comme deux particules qui se rencontrent ? s’intriquent ? s’emboîtent ? existant l’une par l’autre. Si l’une est rouge, l’autre est verte ; si l’une devient verte, l’autre vire au rouge. Pourquoi en ai-je conscience ? pourquoi la dyslexie ? pourquoi une conformation du système nerveux selon un schéma autistique Asperger ? On va dire qu’il s’agit de mon « petit » talent. On s’est bien occupé de moi durant mon absence, j’aurai pu me retrouver en plus mauvais état. Je découvre tous les jours qui je suis et le  nombre d’activités à la c… dans lesquelles je me suis investi. A croire que je craignais de ne pas exister en dehors de ces activités. Disons que tout cela est le résultat de mes choix.

lundi, octobre 14, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 22


Il a lu un joli volume, verbe mesuré, de belles images, la force d’un récit biblique, « La seconde mort de Lazare ». Il l’a trouvé chez le mec gazeux … l’auteur … chez lui, l’envoi d’un éditeur. Ça l’a touché, profondément touché. Il est lui-même, une sorte de Lazare, pareil et si différent dans ce supplément de vie qu’il reconnaît peu à peu comme la sienne. Peut-être qu’Alpha-Oméga, l’Agence, et tout le reste n’est que fumisterie. A ce tarif-là, le « soleil vert », c’est de la chaire humaine ! Trouver une porte à Berlin ?! une porte vers une autre dimension, façon « Stargate » ; Steeve aimerait en rire. Il devrait demander discrètement à son entourage s’il n’a pas un peu changé, genre « j’ai pris le puck ». Les tableaux qui parlent, les objets vivant, un petit monde façon « Alice au pays des merveille », tout cela s’est calmé, comme lissé, disparu. Il ne se rappelle plus exactement quand cela a commencé, peut-être lors de la vision de presse de « Matrix », ils avaient juste manqué la scène initiale Follow the white rabbit, comme le signal qu’un hypnotiseur donne au début de son numéro. Du coup, il n’est jamais sorti de son état modifié de conscience, vingt ans ou plus à côté de ses pompes, une prouesse ! Il a aussi vu, au Delphi Lux, un nouveau cinéma, dans un nouveau bâtiment, derrière la gare de Zoo, il a donc vu un film façon « Alice au pays de Berlin », une histoire de « merveilles » résilientes dans laquelle une jeune femme court après une horloge qui permet de remonter le temps (choix retardé de Wheeler ?!). Il est donc venu à Berlin soit : 1. pour accepter cet épilogue cinématographique qui tendrait à lui prouver que la vie de Steeve est aussi belle que n’importe quelle autre et qu’il n’a pas à « sauver » l’univers mais à vivre son bonheur … 2. pour rejeter cette conclusion foireuse mise en scène façon « Fabuleux destin d’Amélie Poulain » choucrouteuse et, de ce fait, errer quasi à poil, au bord de la folie, dans un monde hostile et incohérent. Il aurait dû aller voir le documentaire sur la numérisation des œuvres d’art, le buste de Néfertiti en affiche. Il aurait eu des réponses, des indices, le mystère des pyramides, un peuple disparu, la grande loge, société secrète, l’Agence, etc. A la place, il est allé voir une bluette dans une salle remplie de bonnes femmes soit gâteuses soit assoupies.

A-t-il seulement envie de courir après le fantôme d’Akhenaton ? jouer les Indiana Jones flapi quoiqu’il ne soit pas physiquement en pire état qu’Harrison Ford à présent. Tant qu’une momie ne vient pas lui taper sur l’épaule, il en reste à son état d’auteur mineur, la petite cinquantaine, sans sexualité particulière, un léger délire derrière lui. Il ne finira pas comme Maurice Leblanc qui se barricadait dans sa chambre à coucher de peur d’être assassiné par son personnage, Arsène Lupin. Il est con, l’autre ! Tout le monde sait parfaitement que Lupin ne tue pas ; au pire, il séduit. Et Steeve de s’imaginer faire un pas de deux en robe fourreau avec Georges Descrières. Il retrouve des souvenirs d’enfance, l’enfance de l’autre, le mec gazeux, l’auteur, lui-même donc, des souvenirs d’enfant sage, derrière la télé, maman coud à la machine sur la table derrière, dans l’espace salle à manger. Il sait que cet autre qu’il est à présent a aimé le personnage de Lupin, son aisance à être, son humour, son baroque et le fait de faire tourner les moralisateurs en bourrique. « Passer à travers … » : les règles, les interdits, les lois de la physique, les tabous, le ridicule et quelques autres décors peints. Il serait à ses propres yeux un Lazare et que va-t-il faire de ce temps de rab ? Tout d’abord cesser de regarder le monde avec des yeux de merlans frits puis se mettre au travail, être le personnage qui écrit la vie de l’auteur. Il est LA porte, à Berlin, dans sa bonne ville, dans la « Grande » ville voisine, à Tel Aviv ou Lyon. Partout. Il n’est pas question de remonter le temps mais de le réinterpréter, de relever les indices. Il est question de sens, de retour de sens (commun, propre ou figuré, qu’importe). L’histoire est la trame du temps. Sans récit, tout fout le camp ou rien n’advient.

mardi, octobre 08, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 21


La température est redescendue, il est en vacances, quelques semaines, et il se fait à son nouveau … statut. Dans la nuit, bien avancée, alors que Lou’ sommeille allongé dans son lit, contre lui, il regarde une série à la télévision, une série britannique, « Downton Abbey » ou les pérégrinations existentielles d’une famille d’antan, le titre, le château, le domaine à travers la modernité post-apocalyptique de l’après 18. La déférence de chacun des protagonistes le touche, leur manière d’être bons sans sentimentalisme, leur foi en ce qui leur paraît juste doublée de compassion, comprendre l’autre … Steve eût aimé être le scénariste d’un tel récit. Ça le touche profondément, mieux que l’expérience des fentes de Young ou de la gomme quantique à choix retardé de Wheeler. Steeve rend les armes avec Everett – le physicien auteur de la théorie  des mondes multiples – et, lorsque Steeve regarde un épisode de « Downton », il a envie d’adhérer à cette réalité si peu réelle, admettre une version en particulier comme admettre un penchant. Il emporte de cette douceur avec lui lors de proto-transits, des mondes où ce n’est pas grave et qu’il fréquente avec bonheur, de vieilles habitudes qui lui réchauffent le cœur. Lou’ ronfle et s’agite. Steeve écoute le battement d’une horloge, le tic-tac d’un réveil de voyage à calendrier, un modèle 8 jours, cet appartement est rempli d’instruments de mesure, il y a même un coffret débordant de montres au fond d’un placard de la garde-robe, et une quinzaine de théière en étain, acier, porcelaine, faïence, argent, etc. Entre « Le tour du monde en 80 jours » et « Alice au pays des merveilles ». Le pompon : il va publier, sous peu, dans une bonne maison de la place, il s’agit d’un petit paquet de convictions au fil desquelles sont convoqués comme témoins des films, des toiles, d’autres séries. Tout était donc minutieusement préparé à moins que ce ne soit un piège ou sa « petite » folie. Steeve est résolu à tenir son rôle, ce rôle. L’éditeur lui a demandé de réfléchir à une couverture, Steeve a failli rétorquer « … celle que j’ai en ce moment n’est pas crédible ? je ne suis plus auteur ? » puis il a fait le lien avec le texte à paraître, il a promis de trouver une photo, fouiller des registres numérisés, peaufiner son … rôle, sa couverture. Puis il s’invente des histoires, dans un lieu qui lui dit quelque chose, dans une compagnie plus ou moins choisie, un petit détour narratif. Un bistrot plus ou moins à la mode, à la Croix-Rousse, et le malaise diffus qui lui agrafe les organes internes les uns aux autres, surtout en bas, et la promesse de « demain », le mot sonne comme un tour de clef dans une porte que l’on s’apprête à ouvrir. C’est tout de  même joli, cette vie-là, il serait tenté de s’y attacher. Ça fait des nœuds, à l’intérieur, comme dans un scaphandre mal formaté. Tant qu’il est dans l’appartement de grand-mère, parmi les théières, les horloges, les montres et les tableaux, ça le fait, il se sent quasi normal. Plus il s’éloigne de sa base, plus il se sent mal, exception faite des territoires germaniques, partout où l’on parle allemand le monde tourne rond lui dit son ventre.

Hors les cafés, bistrots, bouchons, etc., à Lyon, il y a le musée des Beaux Arts, remplis de balises muettes à présent mais si sensibles, figées dans l’instant T, la dame triste du boudoir bleu par Jacques-Emil Blanche. Elle fixe l’auteur pour un rendez-vous manqué et Steeve pour avoir rendu Oméga caduc, pour avoir figé les choses, jusqu’à nouvel ordre, dans leur pire version. Steeve surinterprète peut-être, rapport au pire. Ne serait-ce pas la nostalgie de ce qui aurait pu advenir ? Et si, et si, la valse des « si », richesse des probabilités, le cadeau dont on n’a pas encore défait le paquet, ficelle, papier de fête et, à l’intérieur, le présent, toutes les hypothèses réduites à un maintenant, un ici.

On lui a encore souhaité bon anniversaire puis on est rentré de Lyon. Steeve a retrouvé la chambre aux mille objets, les commodes remplies de manuscrits, la conversation des horloges, les théières dans la cuisine, du repos. Comme le combiné qui retourne sur sa base. Il n’en sait pas plus. Il est peut-être une version librement consentie de lui-même. Si c’est le cas, il doit se prouver, afin d’adhérer au récit, qu’Alpha et Oméga ont correctement fusionné, qu’il n’y a plus de dangers, jusqu’à la prochaine diffraction. Steeve a lu dans le manuscrit le récit de sa vie, avant, celle qui de fait n’existe plus. Steeve a donc lu qu’il avait compris et accepté l’existence d’Oméga à Berlin, avec des histoires de portes … Il va y retourner, à pieds, enfin en avion, physiquement, avec ses pieds-pieds et pas éthériquement planqué dans les synapses d’un quidam.

vendredi, octobre 04, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 20


S’il y croit, encore, ça a du sens. On ne « débarque » pas comme ça en Israël par hasard, ou le hasard des amies de l’ami qui adoooorent Tel Aviv et ses plages, les bomecs, etc. S’il y croit donc … Steve a mis la main sur le manuscrit, le récit de ce qu’il croit percevoir comme la vie qu’il avait auparavant, du temps d’Alpha-Oméga. Tout y est ; il l’a lu. En cachette. Dans la garde-robe de sa chambre, là où il a trouvé le texte parmi d’autres papiers. S’il y croit encore… Ça s’intitule « La lumière des Césars ». On y parle de Julia, de sa mère, de Friedhelm, de l’empereur, de …  de tout. Le petit Lou’ l’a rejoint durant sa lecture, l’air désolé, s’est accroupi entre ses jambes. Steeve se tenait en tailleur, sur le sol, sur un tapis noué main, un afghan. Puis le voyage en Israël, les questions de la préposée israélienne à l’immigration attachée à l’aéroport de Kloten, puis maintenant. Démobilisé. Dans la peau non pas d’un flic retraité ou je ne sais trop quoi mais d’un auteur qui a raconté sa vie. Il raconte même le « mec gazeux », lui, l’autre, l’auteur, c'est-à-dire lui maintenant. On lui a replié l’univers, en deux, quatre, huit ou plus encore ce qui expliquerait peut-être le poids de la canicule actuelle. Il est peut-être arrivé la même chose à Ulrich avec Robert Musil. Steve serait-il allé regarder là où il ne fallait pas et aurait figé un champ de possibles merveilleux dans le plus miteux des scénarios ?! Israël est une …, comment dire, une aberration géopolitique, à la fois ceci et son contraire. Les bases de cette nation lui interdisent tout avenir et sa perpétuation gomme son origine spécifique. Israël ou le pli dans la moquette. Vous avez beau le piétiner, l’aplatir, le pli disparaît là, sous vos pieds, pour réapparaître à l’autre bout de la pièce. Israël, du reste, ne semblait pas exister en Oméga, à moins qu’il ne fût dans l’angle aveugle du regard de l’auteur ? Steeve se fait la tête de l’homme affairé, qu’on le laisse en paix le temps qu’il ait compris sa nouvelle logique de vie, épluché les agendas, mené son enquête puis il filera à Berlin. Pour peu qu’il ne se trompe pas, le séjour à Berlin est déjà prévu, vols et logement réservés. Il voyagera seul. Sa conjugalité semble être aussi une chose compliquée et/ou confuse. Il y a aussi un « truc » avec « L’homme au cigare », la grande toile accrochée sans cadre au-dessus de la porte de son cabinet. Steeve doit trouver le moyen d’entrer en relation … faire parler la balise, à moins qu’il ne s’agisse de l’expression de son trouble schizoïde.

dimanche, septembre 22, 2019

le monde de frevall: L'homme sans autre qualité - chapitre 19

le monde de frevall: L'homme sans autre qualité - chapitre 19: Du charme de l’insignifiance. Tout est dit. Steeve est rentré de Stuttgart, on annonce un épisode de canicule mais, pour lui, il neige à...

L'homme sans autre qualité - chapitre 19


Du charme de l’insignifiance. Tout est dit. Steeve est rentré de Stuttgart, on annonce un épisode de canicule mais, pour lui, il neige à l’intérieur, des flocons lourds sur un paysage gris. Steeve est donc rentré dans la bonne ville, au bord du lac, avec le parc voisin où poussent des « Weisse Berliner », des tulipes pas même blanches mais striées d’un peu de rouge. Il a retrouvé les chiens. Sentiment d’être embarrassé de soi. Il est allé dans la « grande » ville voisine, vérifier si, par hasard, il ne trouvait pas son nom sur la porte, là où il vivait dans cette autre possibilité de lui-même. Il ne pense pas à un « avatar » de son être mais à une forme/manifestation de sa personne, un genre de « bodhisattva ». Le liquide change de forme au gré des flacons mais ni de nature, ni de quantité. Il neige à l’intérieur. Steeve cherche en lui, fouille dans des recoins méconnus, qu’il croyait perdus et retrouve d’autres paysages, allemands ceux-là ; il s’est trompé de lac. Il sent d’autres possibles pas moins exacts ou réels que la vie de Steve du temps d’Alpha-Oméga. Il y aura d’autres transformations, de brusques changements de paradigmes d’autant plus brusques qu’ils passeront inaperçus, le gag du gant que l’on retourne en le retirant. Sur le quai, la gare, la foule, une guérite, des parois vitrées qui lui renvoient l’image d’un type moins empâté qu’il ne se l’imaginait. Et encore l’un de ces souvenirs venus d’il ne sait où, il est un petit garçon, assis dans le salon familial, face à la télé et s’envolent les bonshommes de Jean-Michel Folon sur la musique de Michel Colombier. Son cœur, alors, se sert et il se met à pleurer, sans tristesse excessive, une peine subite, peut-être due à la musique. Sa mère s’en émeut, le console, il s’excuse, presque, il ne comprend pas lui-même sa tristesse, sentiment d’abandon. Aujourd’hui, il sait pourquoi ; l’enfant de cinq ans qu’il a été le savait déjà. Le hautbois plaintif racontait le souvenir d’Emmanuel, le titre du morceau et prénom du petit garçon décédé de Michel Colombier. Steeve a appris cela incidemment, une chronique musicale sur une chaîne publique et le hasard a voulu qu’il prenne un café en zappant et apprenne ce qu’il savait déjà. Comme l’histoire de son homonyme, un type en France, vétérinaire, un métier que Steve aurait voulu pratiquer, que l’un de ses avatars aurait aimé pratiquer. Il neige à l’intérieur, dans sa tête, sur son cœur, il neige, on annonce un épisode de canicule dehors. Et s’il réussit à mettre la main sur Musil, sur Ulrich, pourrait-il sauver Emmanuel ? Et comment s’y prendre avec ce vieux corps, tout abîmé, un peu trop lourd ? Il sait ne plus savoir transiter, plus de façon aussi … massive ? réelle ? physique ? Steeve va devoir trouver la clef de l’énigme dans son occurrence temporelle, une vie qu’il connaît sans l’avoir vécue, une probabilité de lui-même parmi les milliers d’autres possibilités d’être. Il pourrait être israélien, habiter Tel Aviv, cacher une homosexualité peu électoraliste et faire partie de l’avenir du Likoud ? Serait-il différent ? Il pourrait méditer quant à sa prochaine campagne, ce qu’il fera du pouvoir sur la terrasse de son appartement, en front de mer, le quartier de Kerem Hateimanim. Il y aurait la saveur de l’air, pas tant éloignée de la saveur de l’air dans les nouveaux souvenirs d’enfance de Steeve mais il rejette la contrainte, la pression du mensonge. A-t-il envie de se tasser plus de quatre heures dans un vol de ligne El Al, coincé entre des ultra-orthodoxes et de grosses bonnes femmes sans manière ? Sans parler des questions inquisitrices portant sur le prénom de sa grand-mère ou la couleur de son slip ?! Mais Steeve s’est bien rendu en Israël, à Tel Aviv, il n’était pas seul … Il a effectivement dû évoquer la couleur de son slip et le prénom de sa grand-mère auprès d’une préposée à l’immigration attachée à un aéroport suisse. Ça ne faisait partie d’aucun plan, il a juste suivi. Les beaux-parents s’occupent des chiens. Cet après-midi, au moment du coucher, sur cette même terrasse, Steeve a bavardé avec un jeune homme, Avri, bonne gueule, belles dents, la jeunesse, une présence physique. En d’autres temps, récents, il aurait pu croire à la délégation d’un membre de l’Agence. Il a finalement conclu par la délégation d’un tapin ou d’un agent du Mossad. Allez savoir. Il découvre qu’il est une personne anxieuse, travaillée de l’intérieur, contradictoire comme Israël. Il y verrait un signe, une leçon pour peu qu’il y croie encore. Il a l’impression de voir partout le même mec, un grand, brun, barbu, peu vêtu, mince, hâlé, torse poilu, bonne gueule, un chapeau, un chien et rien d’autre dans les mains, riens dans les poches … Ils doivent être fabriqués en série. Steeve se trouve psychologiquement à mille lieues de la réalité de son séjour. Il y a tous ces gens, bruyants, démonstratifs, plutôt fiers d’eux-mêmes quand ils sont beaux, plutôt rustauds pour les autres. Steeve pense au retour et se voit comme un mec barbouillé devant un plat de pâtes géant.