lundi, septembre 16, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 18


Hoppenlaufriedhof
Heureuse, la serveuse est heureuse, rayonnante, parce qu’il a pris de la sauce moutarde-orange. Elle était déjà très touchée lorsqu’il avait commandé un hamburger végétarien avec pain foncé. Elle a réagi sur le « pain foncé » comme si Machin-Chose lui avait fait un cadeau, quasi une bague de fiançailles. Il ne sait pas trop comment il est arrivé à … Stuttgart. Il ne reconnaît rien de ce qui l’entoure, il a lu le nom de la ville sur le menu, une petite chaîne de burgers bio-écolo-bien pensante avec des bancs sur la terrasse. En fait, il se souvient avoir « repris conscience » dans l’église voisine, St. Maria, du gothoc du XIXème aménagé en étable altermondialiste. C’est plutôt moche. Machin-Chose – Stéphane ça ne lui va vraiment pas – observe avec affection les clients, les passants. A Vienne, il sait qu’un truc a mal tourné, « genre » patacaisse grotesque, « genre » Godzilla a débarqué dans la salle du trône après avoir défoncé le plafond ou des femens ont fait caca devant le trône les miches à l’air … Ou, va savoir, il a foutu le feu au palais créant une nouvelle occurrence historique entre Alpha et Oméga. Ça n’a pas tout à fait marché mais, à présent, il a choisi ce qu’il veut faire, rien moins que sauver les petits chiens, les petits oiseaux, les petites filles et leur poupée, et tous les autres aussi. Il a le souvenir très net d’être quasi à poil, sur  une banquette, et de regarder un programme télévisé, des histoires de conquête spatiale, des images de la préparation de la mission « Voyager » et la terre, son système solaire, perdus dans la galaxie, le jour quand tout cela sera englouti dans un trou noir, ou dévoré par le soleil mourant. Il a senti ce parfum métallique du sang dans le nez, et comme une lame dans la gorge avec la colère parce que cette fin annoncée est parfaitement injuste, et il a tenté un truc, l’histoire de la grande Conjonction, parce qu’ils n’ont pas de solution non plus, mais des contacts, une aide extérieure qui devra bien sortir du bois si elle ne veut pas que Machin-Chose ne fasse à fond !

Stuttgart lui rappelle des samedis après-midis non-chalantes, belles et vaines à la fois, avec le chant des oiseaux et le parfum du gazon tondu, une sorte de vacance de toute espèce de projets, de plans, d’avenir même sans inquiétude, avec confiance et satisfaction. Rien ne sert de s’agiter, le temps s’écoule, pareil à lui-même, une sorte d’automatisme magique auquel rien n’y fait. Machin-Chose aimerait bien être quelqu’un, n’importe qui mais exister et sans revendication, s’il vous plaît, merci. La course à ceci, cela, rien qui ne réponde à ses besoins : être. Et trouver la solution au grand crac-boum.

Il a bien vu sur ses papiers qu’il y a une identité, un nom mais c’est un emprunt. Peut-être qu’il est coincé dans un hôte qui, régulièrement, réussi à le refouler jusqu’à ce qu’il revienne aux commandes. Il n’a pourtant pas conscience de la présence de quelqu’un d’autre. Il n’y a que cette fatigue et cette paresse qui le cloue dans des chambres qu’il ne reconnaît pas. Il a besoin d’ordre et de … normalité, ce truc qui veut dire « un jour comme les autres » et on en éprouve du plaisir jusqu’à ce que les petits chiens deviennent de grands chiens puis de vieux chiens et ne meurent mais ça reste normal. Ils cessent d’exister sous forme de petits chiens pour autre chose, l’étape suivante qui ne doit pas être anticipée violemment, et le reste risque de mal se passer. Voilà ce que Stuttgart lui inspire avec ou sans l’Agence, les services impériaux, etc. Il marche à travers des rues à la fin du jour. C’est son état « normal », paraît-il, marcher dans des rues calmes, quelques terrasses de restaurant, le centre avec toute l’agitation qu’on lui suppose se compose d’un grand boulevard commerçant bondé aux heures ouvrables, déserté en dehors. Machin-Chose a regagné son hôtel à pied, coller à son propre cliché, traversé  un cimetière historique, désaffecté, le tombes les plus récentes datent de la fin XIXème, cette chère époque wilhelminienne. Il est remonté dans sa chambre par un couloir discret, observer la nuit au-dessus des arbres, d’une colline de vignoble, quelques belles propriétés et l’espace commun d’une tour en béton voisine, dernier étage, une sorte de hall-salon avec vue décoré d’une guirlande d’ampoules multicolores. Des gens rient, boivent, semblent s’amuser sans pour autant déranger le paysage. Machin-Chose soupire. L’histoire de l’expérience du choix retardé de Wheeler lui remonte à l’esprit, d’où la sanctuarisation de la période 30-48, considérant que le phénomène de « transit » et toutes les possibilités en découlant ressortant de la physique cantique. Machin-Chose n’a plus de nouvelles claires d’Oméga car … il en a éradiqué la possibilité, comme il a supprimé l’occurrence de sa personne dans sa forme antérieure. Il a des réminiscences de cet état qui n’a … jamais existé ! CQFD. Il regarde encore par la fenêtre, croit reconnaître une colline, recouverte de vignes gobelet, en espalier, allez savoir d’où il tient des connaissances en viticulture. Il reste peut-être un quart d’heure, vingt minutes, deux heures pourquoi pas à observer le ciel parfaitement sombre alors. Il quitte son poste d’observation pour contrôler l’heure du départ, le train qu’il prendra le lendemain. Il rentrera dans la bonne ville, découvrir ce qu’il subodore déjà : le mec gazeux n’existe pas, il est ce type, il l’a toujours été et l’attendent deux petits chiens là-bas, dans l’appartement encombré de plantes, de tableaux, de mille choses, tous les accessoires pour passer d’Alpha à Psi parce qu’il est sûr que la dualité n’as pas cessé, il n’y a pas eu fusion, ça se saurait, ça se ressentirait et Alpha ne tient pas tout seul au milieu de l’espace-temps, il a besoin d’un contrepoids, c’est une question de physique gravitationnelle. Il s’appelait Steve, il s’appelle à nouveau Steve. Il pratique le commerce de l’art comme un passe-temps, un jeu, et finance sa collection avec ses gains. Il y a deux ans de cela, il était à Bâle, pour acheter une nature morte … peut-être une étude, une grande huile sur toile de Marie Schmersahl-Kjöbge, des pots de fleurs, trois, arrangés sur un drap, comme un fond. Il était assis, sur un banc du jardin botanique, il s’est levé avec le tableau et pfuiiit, le trou noir, il craint d’avoir pris la place de quelqu’un mais la place était déjà faite. Il se souvient aussi de tout le mal qu’il avait à se reconnaître dans un miroir étant enfant ; il se faisait déjà de la place en prévision de maintenant.

mardi, septembre 03, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 17


Le Dr. Arnheim est passé le chercher, une réunion chez Diotime, la fameuse affaire du jubilé qui n’aura jamais lieu. Ulrich fait attendre son hôte, le temps de s’habiller. Arnheim force littéralement la porte de sa garde-robe, l’affaire n’a rien à voir avec le jubilé. Le bon Dr. est, selon la rumeur publique, le soupirant officiel de Diotime et c’est Ulrich qui a marqué le but. Ce doit être un effet du manque d’éducation de Machin-Chose. Ulrich en est tout confus et cette confusion est risible à Arnheim, renvoyé illico à son rôle d’homme d’affaires éclairé, d’esprit progressiste, touche-à-tout cultivé, délicat. Ulrich peut lire un trait amer dans la physionomie de son compagnon de voyage ; ils sont à présent montés dans la voiture d’Arnheim et cahotent au petit trot sur le pavé viennois. Ulrich a presque envie de s’excuser, ce n’est pas sa faute mais celle de Machin-Truc venu avec ses gros sabots du début du XXIème, la décennie des débiles, des sans-manières et des présomptueux où même la brume d’un froid matin de mai (dérèglement climatique oblige) n’arrive pas à couvrir la connerie, la vanité, la vacuité de ce tas de cloportes que l’on nomme « les gens ». Ulrich se prend à regretter que la catastrophe annoncée n’ait pas éradiqué cette engeance par les racines. Il est juste le mec qui cherche une sortie de secours. Il voudrait être à Barcelone ou en été, avec le cri des martinets et la chaleur du soleil sur sa peau. Il y a  trop d’intrus dans son histoire, trop de péquins débarqués là sans même le lui avoir demandé. Il a un flash, un nom, un de plus, celui d’un cinéaste, Almodóvar et des wagons de sentiments qui l’accompagnent, la saveur de rendez-vous manqués aussi. Peut-être que, s’il était enfin diagnostiqué, il pourrait passer ses jours à regarder des films d’Almodóvar dans une jolie maison de dingues, au milieu d’un parc avec de grands arbres centenaires. Personne ne trouvera de solutions pour lui, c’est à lui d’en inventer une et recoller les morceaux de lui-même. Son histoire préférée reste celle du wanderer anonyme, un peu dans le genre du wanderer des bistrots mais avec quinze ans de moins et un corps souple, c’est ici qu’il enchaîne avec la fameuse scène de « démobolisation », la caserne dont il longe la façade, la veste sur l’épaule, la clope dans l’autre main, et le coupé, un petit cabriolet du genre spider. Il jette sa veste sur le siège passager, sa cigarette dans le caniveau, monte, démarre et s’en va. Fin de la séquence. Il n’a jamais transité dans cet … instant, 5-8 minutes parfaitement authentiques. Il se souvient encore de paroles fermes qu’il a entendues il y a si longtemps, « c’est ton tour, ouvre les yeux, c’est à toi … » Il a gardé les yeux fermés. Il en avait décidé ainsi. Il a fait le mauvais choix, par peur ou parce qu’il était persuadé que l’histoire ne pouvait pas s’arrêter de la sorte. Il se souvient aussi du choc de Matrix, des Wachowski qui étaient encore frères, suivi de Vanilla sky, remake de Abre los ojos, d’Amenábar, le même réalisateur que The others. Une dernière couche avec Cloud Atlas, des Wachowski encore, devenues sœurs entre temps … Il est mort et il a oublié qu’il avait lu L’homme sans qualité. Ce n’est pas plus compliqué. Le surnaturel permet tout juste d’habiller les incohérences narratives de son état, la grosse ficelle de la série Lost, parce que les scénaristes après avoir fumé la moquette et les rideaux se sont trouvés à cours d’idées. Ulrich ose à peine risquer un regard vers Arnheim qui, certainement, l’a observé grimacer au milieu de ses didascalies intimes.

dimanche, septembre 01, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 16


Sincèrement, il est des plus embarrassés. Il pourrait juste « s’en foutre », laisser pisser, etc. mais cette vie dans la double monarchie le touche, les petits riens, les « petites gens », expression que l’on employait avec un peu de paternalisme mais de l’affection aussi. Il sait que tout va basculer, et une seconde fois en 39, et l’incrédulité, et l’hédonisme finiront de tout lessiver dans les années 60. Il est nu, dans son cabinet de travail, le jour perce faiblement à travers le brocard de lourds rideaux. Il est nu parce que, dans son lit, sommeille une maîtresse, pas sa cousine mais une autre femme, très portée sur le sexe, la sensualité, une nymphomane ou, plus exactement, une hystérique selon la dénomination freudienne. Ce serait un cas à étudier, intéressant mais Stéphane n’a pas la science suffisante, dans ce domaine du moins. Il sent qu’Ulrich est un intellectuel de haut vol, une calure qui se cache, qui s’est peut-être absentée de lui-même, volontairement. Du coup, il est pleinement Ulrich. Partant de l’idée que Stéphane souffre de troubles mentaux, il serait donc capable d’états auto-hypnotiques à caractère thérapeutique, des sortes de fugues d’instinct. Dans cet état qui va nommer « état Oméga » en opposition à un état de veille standard dit « état Alpha », son esprit serait capable soit de 1.divaguer, 2.voyager dans le temps ou 3. Voyager dans des dimensions parallèles. Dans les deux derniers cas, cela supposerait un passage par l’antichambre de l’inconscient collectif, inconscient organisé de manière chronologique et/ou thérapeutique ? Quant à la divagation, il s’agit peut-être d’une forme de transit en mode « random », comme le défilement d’images sur un écran à partir d’un fichier, ou le choix de morceaux de musique. Le hasard n’existant pas, cette « divagation » représenterait un motif à décrypter soit à l’aide de la … poésie !

Ulrich entend du bruit, il devine le froissement d’étoffes, le pas de pieds nus sur le plancher. Il ne veut pas être impoli, il va rejoindre sa maîtresse, Bonadea, l’aider à agrafer sa robe, lui relever les cheveux alors qu’elle ajustera son col. A moins qu’il ne refasse l’amour, Ulrich n’en sait rien, c’est une question d’épiderme, de stimuli olfactifs, l’esprit ni la volonté n’ont grand-chose à y faire. Il retourne à sa chambre et la trouve vide. Bonadea est certainement partie vexée, ou honteuse, ou … C’est une femme à multiples facettes, une troupe de comédiennes à elle seule. Ulrich s’attend toujours à découvrir un nouveau rôle. Il pense à ses seize ans, il pense à la Grèce, il pense « et si le soleil ne se couchait pas … plus ». Il a une image en tête, une corniche de pierre blanche, une console peut-être, un élément architectural de style classique sur fond de ciel bleu, ultra bleu. L’Ulrich d’origine lui fait tourner le regard vers un bronze, posé sur une commode, un sujet antique, une copie, un jeune homme dans un goût pédérastique, certainement un objet à la mode qu’un ensemblier décorateur mal inspiré aura posé là suite à la livraison d’une chambre à coucher complète, cadeau de la maison, et l’Ulrich d’origine se sera amusé du mauvais goût de son fournisseur à chaque fois que son regard sera tombé sur … la chose ! Un peu de bonne humeur gratuite. A relever l’excellente qualité de la literie. On ne peut pas avoir tout faux sur tout. Machin-chose-Ulrich en était là de ses pensées quand la sonnerie à la porte l’a rappelé à son état de parfaite nudité !

mercredi, août 21, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 15


Il y a un certain confort à être … Stéphane, un type sans âge, sans physique, sans attente particulière, un mec en roue libre en apparence et, pourtant, une incroyable puissance de compréhension, là, parmi synapses et cellules grises, plus fort que Poirot, quasi du niveau d’Einstein avec les menus talents de Madame Soleil. Il a été un mec magnifique, athlétique, une crevure de looser, un amant malheureux et romantique. Plein d’autres choses aussi. Selon les injonctions du siècle. A fond dans tout, sur tous les fronts, dans une sorte de guerre intime totale. Stéphane et son continuum biographique séquencé est au-dessus de ça ; l’âge et son tour de taille actuel le disqualifient. Il est « réformé » de la lutte pour le succès, la réussite, l’accomplissement de soi, etc. Il a bien une mission, le fameux truc, peut-être un toc psychotique. Heureusement qu’il y a les absences et le chocolat au lait-noisettes entières sinon il ne tiendrait pas. Revenu de tout. Y compris de la question en spirale, le fameux où-cours-je-où-vais-je-dans-quel-état-j’erre ? Il y a aussi la solitude du Créateur. Il a été Dieu, seul, flottant dans le néant de la non-matière et de la non-existence. Était-ce un rêve ou un transit ? une possession ? Comparativement, l’ennui d’un troupeau de moutons au pré, sous le ciel couvert d’une froide après-midi d’avril tient de la bénédiction. Stéphane sourit pour lui-même, intérieurement, il lui revient une anecdote, un mot qui circulait dans le Reich, peu avant l’armistice de 45, « Profitons de la guerre, la paix sera terrible ». Il espère arriver à l’appartement avant la pluie, il veut sortir les chiens au sec, une courte promenade sur des quais mignonnets et écœurants. Stéphane se surprend par ses regrets automnaux en plein printemps. Il a le souvenir de lui-même presque alangui sur un canapé, le jeu des voilages dans la lumière, des oiseaux, des voix au loin, la rumeur de la rue. Étonnamment, il se sentait bien, il était lui, tout entier dans l’instant. Ça devait aire un joli sujet de toile, une scène à la manière d’Adolf von Menzel ou de Hammershøi avec la lumière d’un Giovanni Giacometti, le père de … Il préfère la référence à Menzel parce que la chambre était décorée de tapis, d’un court bouquet de fleurs, un Biedermeier, la jolie référence bourgeoise Mitteleuropa à nouveau. Était-il en Oméga ? en Alpha ? Berlin ? Prague ? Vienne ? Barcelone ? Budapest ? Il était lui, quand il connaissait encore son vrai nom, quand il avait une vie, si miteuse fût-elle. Il est urgent d’attendre, ne pas fuir n’importe où dans le désordre. Il va sortir les chiens, faire des courses puis tenter de retourner dans la peau d’Ulrich. Un trou de souris chronologique suffira, un trou de ver, un battement de paupière, l’absence de Stéphane se verra à peine … absolument pas. Des types comme lui, on en trouve treize à la douzaine et « si t’as pas une Rolex à cinquante ans … » et si tu n’as plus vingt-cinq ans ou que tu n’es pas un prix Nobel de chimie (rigolote ou pas la chimie) ou un leader politique (de gauche, c’est plus sympathique) … Bref, des mecs  moyens avec son genre de physique sont transparents. Sincèrement, Stéphane a perlaboré le profil de l’homme sans qualité, l’abandon de toute forme de séduction et l’accueil du déni de soi, dans ses formes les plus subtiles parce qu’il est apparemment un « caucasien blanc » trop nourri, sur le déclin, un homme en plus, pas même transgenre ni quoi que ce soit d’exotique, c’est pathétique. Il est le mec de trop, c’est ce qu’on lui ferait comprendre s’il n’était pas au-delà de la mesquinerie à la mode, le « trend mainstream ». L’un des petits chiens pose sa patte sur sa cuisse. Stéphane sourit imperceptiblement. « On va se diriger par là où c’est vrai ? » Il pense à par là où l’on trouve des intérieurs bien tenus, le goût pour des choses bêtement jolies, un vase en faïence de Delft avec un petit bouquet de marguerites, et de la jolie vaisselle.

vendredi, août 16, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 14


Il ne peut que confesser son impuissance. Il regarde le profil racé, « florentin » voudrait-il dire quand bien même il ne sait trop ce qu’il entend, peut-être la réminiscence du portrait de l’un ou l’autre Médicis … Quoiqu’il en soit, Stéphane admire le profil florentin d’un jeune homme. Ce dernier est accompagné par deux femmes apprêtées, trop maquillées, des chaussures aux talons trop hauts pour assister simplement à la messe. L’une des deux femmes doit être la mère de l’autre ainsi que du jeune homme. Son âge se décrypte plus dans son attitude qu’il ne se lit sur son visage. Stéphane ne s’étonne pas. Il est dans la « grande ville », là où tout a commencé. Il se tient dans les premiers rangs de la nef d’une vilaine basilique, une mosaïque Art Déco très tardif parmi laquelle l’enfant Jésus a quasi les traits d’un dictateur allemand, la célèbre moustache en moins. Stéphane a dû rentrer de Munich à son insu. La messe en procédure de réveil, il a dû faire un transit. Il est revenu il ne sait trop comment de l’atelier de Kálmán. La jeune paysanne a dû le pousser dans le couloir, le maître n’allait pas tarder, comme s’il n’était pas au courant ! Il est, à présent, question de foi, la mystérieuse aide que reçoit Oméga. Le prêtre débite une homélie grandiloquente et idiote à propos de l’incendie réputé accidentel d’une célèbre cathédrale. Stéphane avait un peu oublié l’affaire. S’il se résume (à savoir, s’il s’adresse à lui-même un résumé des derniers événements et, parallèlement, du fait de cette expression boiteuse d’une syntaxe discutable, s’il condense toute sa personne dans l’instant présent et l’action qui l’occupe), il doit trouver des fauteurs de troubles venus d’Oméga, des suppôts de ce pouvoir qui, là-bas, ont mené à cette autre guerre des Balkans, la volatilisation d’un bon tiers de l’Europe. Quelque soit le camp, il est nécessaire de conformer Alpha et Oméga en vue de la grande Conjonction. Du côté lumineux de la force (Stéphane glousse intérieurement, il s’imagine avec un sabre laser face à un type asthmatique une essoreuse à salade sur la tête lui jetant dans un souffle « Je suis ton père »), bref, du côté habsbourgeois, impérial, lumineux de la force, on veut remonter dans le temps, éviter la dernière grosse catastrophe puis la précédente, et la précédente, etc. Stéphane admire pour lui-même le quasi contresens de l’expression « … puis la précédente … », ce qui précède doit être résolu après, on touche quasi au registre de « … Dieu qui s’est fait homme… » Si Stéphane cherchait une preuve du bienfondé de sa démarche, bingo, il aurait à l’instant mis un doigt rhétorique dessus. Il se souvient des cartons de bananes remplis des livres de feu son oncle alcoolique. N’y avait-il pas quelques bandes-dessinées ? cinq-six albums d’ « Achille Talon », un exercice de maïeutique jouissif, du sophisme de compète ! A présent, il est clair que Stéphane doit travailler en agent infiltré, plus aucun contact. S’il venait à poser des questions sur l’Agence, on lui dirait qu’elle n’a jamais existé, qu’il yoyotte, ça se terminerait par un internement forcé. Les complotistes pas frais sous le chapeau sont très à la mode cette saison.  

mercredi, août 14, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 13


On lui a envoyé quelqu’un, de discret, très discret, à peine un agent, peut-être un collaborateur externe, un type qui lui a parlé des cloches de Münich sur la terrasse de toit d’un hôtel-restaurant-sauna gay. Il faisait beau, une vue magnifique, une forêt de toits du genre de ce dont Stéphane rêve régulièrement, lorsque ses songes planent sur l’Oméga d’avant sa guerre des Balkans, la disparition d’un bon tiers de l’Europe, la mer qui remonte jusqu’à … Münich ! Le type insistait un peu, évoquant le loft de luxe qu’occupe le couple gérant et propriétaire de tout l’établissement, un couple de garçons, évidemment. Le loft se situe dans une affreuse tour de verre voisine, les logements les plus chers de toute la ville. Et le type de vanter encore les aménagements du sauna … Stéphane a laissé son interlocuteur dans le jeune soir alors qu’il recevait les images de l’incendie d’une cathédrale, un accident selon la version officielle, c’est ça, et la marmotte met le chocolat dans le papier d’alu. Il a un bout d’indice, il investiguera demain, de toute manière son billet de retour porte la date du 17, il aura bien six heures pour compiler les renseignements, un rapport qu’il adressera comme il peut à qui il faut.

A la Lenbachhaus, il est effectivement entré dans une toile, plusieurs même, un festival. Ça a commencé par une famille d’hallucinés, une véritable coco-hero-family, un bad trip collectif, le peintre, sa femme, les deux fillettes, la toile a été réalisée d’après une photo. Ils se tenaient là, les 4, à fixer Stéphane, inquiets et soulagés. Ce n’est pas évident d’être témoins contre son gré. On est avant 14, l’empire rayonne dans sa plus verte nouveauté, une sorte d’explosion vitale qui balaie tout sur son passage et réveille de vieux démons : cupidité, jalousie, orgueil. La vieille garde - France, Grande-Bretagne - l’a en travers de la gorge. Ces mangeurs de choucroute, ces rustauds qui, au Nord, dînent au thé ! tout ce petit monde additionné, fédéré, organisé en une nation qui lutte contre la vivisection en plein  dix-neuvième, qui ne reprend jamais sa parole une fois donnée, qui promulgue des lois contre l’antisémitisme, qui aime les fleurs et la porcelaine à en pleurer, qui regarde ailleurs quand les garçons s’emboîtent comme des petites cuillères, cette nation, ce peuple va les panner, les renvoyer à leur obscurantisme, leur affairisme. Il s’est passé quelque chose entre un souverain pusillanime et mesuré et l’autre, cabossé, volontaire et mal-aimé. Dans l’équation de l’incident originel, on trouve Willhelm der Zweite, Franz-Josef et l’autre, l’Autrichien devenu allemand, subitement inspiré façon  Jeanne d’Arc sans la vertu et la foi assortie. La famille reste sidérée, le trip permet de supporter la vision, les bombardements, les bombes au phosphore de ces ordures d’alliés et les meurtres innommables de l’autre. Bref, Stéphane est sorti de la toile sans trop être avancé. Il a replongé dans la maison russe de Gabriele Münter, en 1931 ; elle l’attendait à la fenêtre. L’orage menaçait, il s’est pressé, il était sur un chemin de terre, a traversé le jardin. Elle l’a reçu avec du thé. Elle lui a parlé des fleurs, du temps, qui se couvre, de mille riens de sa vie. La maison n’est pas russe, pas géographiquement, ils sont dans les parages, à Murnau. Kandinsky l’a trahie pour faire des barbouillis multicolores en France après un mariage russe. Gabriele a conservé le talent et rencontré un autre homme. Plus tard, pendant la guerre, la seconde, elle va cacher les œuvres des « Cavaliers bleus », elle savait que c’était important, qu’il s’agissait de « points d’ancrage », des moments parfaits que Kandinsky et elle-même, et quelques autres ont saisi dans leur richesse, leur ampleur, leur … onctuosité. Ça permettra de rapprocher, d’apondre deux séquences, entretenir un continuum. Elle n’en sait pas plus. Elle est heureuse lorsqu’elle peut servir une tasse de thé russe, se rappeler de cet autre bonheur même si elle est très heureuse avec son époux historien de l’art. Stéphane a encore visité un atelier, la pose du petit modèle en Dirndl, on est chez Kálman, un peintre à la mode dans les années 40. Le maître est sorti ?! La petite récite ce que Kálman lui a dit de dire, les louanges d’un monde propre, en santé, l’honneur retrouvé, la nécessité de s’imposer, conquérir sa place. Stéphane écoute le laïus jusqu’à son terme, une récitation bien apprise quoique laborieuse. « Mais, toi, est-tu heureuse ? » lui demande Stéphane. La petite, tout d’une traite dit que le maître l’avait avertie, elle devrait répondre à des questions, sincèrement. Alors, oui, elle est heureuse, en tout cas plus que lorsqu’elle était enfant mais elle serait vraiment heureuse si son fiancé pouvait rentrer vitre de la guerre. Et il y a encore ce que raconte le parti sur le curé. Dans les jeunesses, ils veulent toujours lui faire rater la messe. Elle ne se détournera jamais de l’Eglise.

mercredi, juillet 24, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 12

"New pink", Alex Katz

Au Brandhorst Museum, il y avait des merdes contemporaines de Cy Twombly, et jusqu’au patronyme de l’artiste qui ne tienne pas debout. Il y avait aussi un étage entier d’Alex Katz, de ces toiles d’une simplicité, d’une évidence, comme quand il avait seize ans, seize ans idéalement. Il y avait des villes de nuit, des femmes en grande capeline, des jeunes gens sportifs, des trucs qui lui parlent, au Stéphane, légèrement en roue libre il faut bien le dire. Il est entré dans « New Pink », une fille châtain de dos, des mèches blondes, imper beige, fond rose. La fille a parlé d’une vieille série, un soap opéra, l’un des premiers dont la qualité avait été jugée suffisante pour le diffuser en fin d’après-midi sur une grande chaîne publique francophone. C’était une sorte de Roméo et Juliette façon Côte Ouest, avec le meurtre en toile de fond du fils préféré, l’enfant prodige qui se révélera être une enflure et tata honteuse pour faire bonne mesure. Stéphane lui a encore demandé ce que ça avait avoir avec son enquête ? La fille a soupiré, "peut-être un plan - au sens de prise de vue - façon Roy Liechtenstein" et Stéphane s’est retrouvé seul dans la salle d’exposition, un peu con, avec les mains qui sentaient la mer, l’air du large, le lointain. Il n’y a pas à dire, il préférait tout de même l’époque quand il revenait de ses « visites » de tableaux en se pissant dessus mais avec des réponses concrètes. Soit, ça se passe au niveau du petit chose et de ce qui peut aller autour, de l’histoire que chacun se raconte, la mise-en-contexte avec ou sans sensiblerie. Et comme à son habitude, comme dans tous les romans du mec gazeux, alias le petit auteur romand, à la manière du « wanderer des bistrots », Stéphane a marché, une longue promenade jusqu’à ce qu’il s’installe dans un café bordé de deux cerisiers en fleurs, vaste ramure, une esthétique japonisante, un peut de soleil, la salle calme du café, une rue de Münich, touristique, même si décentrée car le tourisme est un cancer dont, peut-être, il souffre lui-même ?! Et il se raconterait des histoires ?! Il doit retourner voir du côté d’Oméga si c’est vrai.