lundi, décembre 09, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 26


Ça a fait « plop » et il est rentré chez lui, le vaste appartement en vrac le long des voies, Lausanne, la bonne ville qui se donne des airs. Il a poussé du pied un tas de lettres – entre ce qui a été glissé sous la porte et le courrier monté là, de sa boîte. Il a claqué la porte et s’est jeté sur son canapé bavard. Le babil crépitant de mille histoires qui ne lui appartiennent pas. Il aimerait soupirer théâtralement et s’exclamer « Quel cauchemar ! » avant de sonner, qu’on apporte le thé. Il a dû choper ces manières dans la peau d’Ulrich. Il ne va pas même tenter de faire un saut dans la bonne ville voisine, voir si le mec gazeux existe pour de bon. Il faut qu’il mette la main sur des papiers, son portefeuille, carte d’identité, bancaire, de crédit … le petit château de cartes qui nous accompagne partout avec son équilibre instable. Il va finir philosophe new age des bacs à sable, avec sa photo dans les magazines et des plateaux télé. En attendant, il mangerait bien un truc, il n’ose imaginer l’état de la cuisine. En Oméga, quand il était Wesley, il avait une maid dans son loft de Süd Harlem. C’était le bon temps mais pas la bonne vie et il est bien dans sa peau mais pas dans le bon espace-temps. Tous ses beaux souvenirs mélancoliques sont en train de se faner parce qu’il n’a plus la foi, la niaque, l’enthousiasme de son jeune âge. Un bataillon de martiens a dû le déposer il y a cinq derrière sa porte et voilà le travail : un appartement dont on a retourné les tiroirs, bousculé les meubles, vidé de leur maigre contenu les armoires. Il y a même des scellés rompus sur la porte de sa chambre. On y a trouvé son cadavre ? Le coup du chat de Schrödinger ? Par bonheur, le légiste ? la marée-chaussée ? la fée Clochette a eu la bonne idée de virer tout ce qui était périssable dans la cuisine. Le frigo et le congélo sont même débranchés, nettoyés, portes ouvertes. Un téléphone sonne, un smartphone, quelque part, sur une table, Steeve manque se prendre les pieds dans une chaise renversée. Il décroche, « cher ami … » mais oui, biensûr, la crème de la crème de l’Agence, des services impériaux et du contre-espionnage : Friedhelm ! Steeve en pleurerait de joie, « … pas eu le temps pour le ménage … prochain rendez-vous … passé quelque chose … ligne de crédit illimité … on s’entend … » Steeve a raccroché, envie d’une clope, d’une bière, de mauvaise bouffe double-gras. Envie de se rappeler qu’il a une mère dans la banlieue Ouest, une petite amie dans le comas, une chambre pleine d’appareillage au CHU, les hauts de la ville, envie de rattraper les épisodes manqués et de trouver dare-dare une femme de ménage.

dimanche, décembre 01, 2019

Intervention au Congrès de l'UDC Vaud, Palézieux le 28 novembre



Mesdames, Messieurs, chère famille UDC,

Tout d’abord merci à M. Pilloud d’être venu à notre rencontre à l’occasion de notre congrès vaudois, merci à lui de nous apporter des arguments en faveur d’une pénalisation de la discrimination et de l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle. Je  remercie aussi M. Ziehli pour l’orientation légaliste de son argumentaire. Non pas que je craignais des propos homophobes, ce n’est pas le genre de notre parti. L’UDC est le parti de toutes les Suissesses et de tous les Suisses, que nous soyons de culture latine ou germanique, quelle que soit notre genre, notre confession religieuse, notre couleur de peau ou notre orientation sexuelle. Il suffit de regarder notre assemblée.

Si je retourne à l’argumentaire de M. Ziehli, j’entends bien l’aspect peu conventionnel sur le plan du droit que représente cette modification du code pénal, comme une sorte d’exception qui pourrait en appeler d’autres. Toutefois notre droit est suffisamment solide pour supporter ce type d’adjonction et je crois nos parlementaires suffisamment sages afin de ne pas lancer de nouvelles modifications du droit visant à la pénalisation de discriminations fantasques ou imaginaires. L’homophobie n’est pas un fantasme, c’est une réalité que le droit suisse ne reconnaît pas aujourd’hui. J’en ai été victime, au sein même de l’Etat de Vaud. Je suis un grand garçon, j’ai trouvé des aides adéquates et je me suis battu mais j’aurais aimé que cette loi qui nous est proposée ait déjà été une réalité. Je n’aurais pas eu à me défendre, le simple fait qu’une loi existe aurait vraisemblablement empêché toute discrimination à mon endroit du fait de mon orientation sexuelle.

De plus, notre famille UDC a aussi été à l’origine d’une bizarrerie, constitutionnelle en l’occurrence : l’interdiction de construire des minarets. Nos opposants avançaient l’argument que ce type d’interdiction n’avait pas sa place dans la Constitution, que les plans d’affectation communaux étaient bien largement suffisants mais le peuple nous a suivis, il avait compris qu’il ne s’agissait pas que d’une question de règlement de construction. Et, depuis, notre Constitution n’a pas été encombrée de nouvelles interdictions de construire, par exemple des étables, des églises évangélistes, des boucherie-charcuterie, des usines de moutarde en tubes, que sais-je. La modification du code pénal qui nous est proposée n’a pas moins de pertinence.

Parlons cash, l’homosexualité vous pose … problème, vous considérez l’acte sexuel entre deux personnes du même sexe comme immoral. Soit. C’est votre conviction, cela vous regarde. Je ne vais pas même chercher à vous convaincre que vous avez tort, ni Monsieur Pilloud du reste et la modification du code pénal dont il est question n’a pas pour but de vous faire changer d’avis. Sentez-vous libre mais n’oubliez pas que si vous soutenez l’initiative contre cette modification, initiative lancée par l’UDF, vous enverrez un message extrêmement dommageable à nos électrices lesbiennes et nos électeurs gay. L’UDC n’est pas l’UDF. Je le répète, nous sommes le parti de toutes les Suissesses et de tous les Suisses. J’aimerais bien que nous, l’UDC Vaud, témoignions de notre soutien à la pénalisation de la discrimination et de l’incitation à la haine en raison de l’orientation sexuelle parce que cette loi tombe sous le sens et parce que ce serait un témoignage de l’ouverture d’esprit dont nous sommes capables. Néanmoins, je serai déjà très satisfait si nous ne donnions aucune instruction de vote sur ce sujet. Ce ni pour, ni contre me rappelle le « don’t tell, don’t ask » - n’en parlez pas, ne le demandez pas - qui était appliqué dans l’armée américaine. Cette grande institution a ainsi évité de se priver du talent et du courage de soldates lesbiennes et de soldats gay, en échange les concernés ne témoignaient pas de leur orientation sexuelle. C’est toutefois du passé, aujourd’hui l’armée américaine reconnaît les mariages entre personne du même sexe.

 Ce soir, nous n’allons pas réviser l’article 261 bis du code pénal. L’UDC s’opposait du reste à   cet article définissant de manière biaisée la norme anti-raciste. Cet article sera vraisemblablement rediscuté un jour. Cependant, il pose un précédent protégeant les minorités sur leur origine, leur couleur de peau ou leur confession religieuse. Laissez les lesbiennes et les gays hors de cette norme crée une véritable discrimination. Je vous demanderai donc de rejeter l’initiative de l’UDF ou, au moins, de vous abstenir. Merci de votre attention.

Applaudissements. Le président sortant de l’UDC Vaud, Jacques Nicolet, glisse une petite remarque quant à la longueur de mon intervention. Pas de dérapage dans le reste du débat, une question d’Yvan Perrin – devenu simple membre de l’UDC Vaud même s’il reste citoyen neuchâtelois de la Côte-aux-Fées – Yvan Perrin donc pose une question par la bande à Romain Pilloud, (président des jeunes socialistes) puis le député Yvan Pahud propose que l’assemblée ne vote pas sur un mot d’ordre mais sur la liberté de vote sur le sujet, histoire de ménager tant l’aile conservatrice que l’aile progressiste et l’assistance d’accepter. Je nourris la vanité de croire que j’y suis pour quelque chose.

mardi, novembre 19, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 25


Objectivement, ça ne se mesure pas. Pas de test pour ce genre de choses, par d’échelle, de tabelles après l’emploi d’un révélateur x, y ou z. Je pourrais dire « qu’il ne va pas bien », « qu’il reste allongé, abandonné à de sombres rêveries », « en proie à de sourdes craintes un petit chien contre lui » mais ce « lui », c’est moi, le type qui a vécu de drôles de choses, l’auteur qui sait que ce qui ressemble à un délire va bien au-delà de la simple fantaisie. Par moment, ça colle bien, tout a l’air normal, pour trente secondes, une minute puis ça se met à cloquer et je dois me battre pour ne pas passer à la troisième personne du singulier. Je suis ballotté au gré de petits mouvements intérieurs crainte-ennui-crainte-amorce de terreur-crainte-ennui-paix-ennui-etc. Cette nui, je suis retourné « de l’autre côté », je ne sais pas s’il s’agissait d’un transit ou d’une « simple » possession. J’étais membre d’une famille recomposée, un immense appartement, à la campagne, un rez avec jardin. Je suis un adolescent de 13-14 ans accueilli par cette famille, très à l’aise. Ils ont une fille qui vit avec son ami dans une sorte de studio attenant, il y a les jumelles métisses qui ont leur chambre et moi, qui occupe une chambre avec sa propre salle de bain, de l’autre côté, vue sur le lac mais je trouve la campagne bien plus belle. Mes « parents » occupent la chambre la moins confortable, au bout d’un couloir, murs violets ou cerise et de grandes taches d’humidité. Je suis choqué qu’ils soient si mal logés ; ils semblent touchés et répondent que la chambre est saine toutefois. Je n’y vois rien de métaphysique ou allégorique. La géographie de cette campagne m’était inconnue, l’espoir qu’Oméga existe encore/à nouveau ? On est dans un schéma quantique, d’où les choix x/y et non x et y ou x ou y. Je suis face à un catalogue de possibles indifférenciés. J’étais bien dans ce rêve, en totale adéquation avec mon personnage et, surtout, le bonheur de cette campagne ; le chien d’un voisin est même venu me lécher la main. Je pouvais ressentir le paysage, le vivre, le goûter bien mieux que ma réalité présente qui se dérobe en saynètes grotesques et délavées, dans une répétition dénuée de sens. On va dire que j’ai accepté une mission, d’un genre particulier. Sous couvert de divertissement – un roman uchronique fantasque – je dois raconter Oméga afin de préparer sa révélation … son dévoilement. Si je mène bien bravement ma mission avec succès, j’aurai le droit de retourner dans ma vie, celle de mon personnage en l’occurrence.

Je me souviens clairement des paroles de l’autre bellâtre déguisé en intello de gauche avec quelques envies de faire carrière derrière la tête. C’était une conférence pédagogique au cours de laquelle était discuté le programme d’un support de cours. J’ai dû avancer un truc du genre « l’interprétation de l’histoire est une question de point de vue … » et l’autre nouille de se rengorger parce que mon propos était dénué de pédigrée, qu’il n’y avait du reste pas assez de références dans le support de cours en question, le chapitre évoqué, certainement un texte de mon cru. Point de salut hors la note de bas de page ! J’eusse dû lui gerber dessus, pratiquement, lui rendre physiquement la monnaie de sa pièce virtuelle. Impossible de lui dire « écoute, Dugenou, je viens d’une autre possibilité, j’ai testé grandeur nature la notion de point de vue et vous, là, en Alpha, avec vos petites disputes mesquines et vos courtes visées (je n’ai pas dit p’tites bites), vous êtes coincés dans l’interprétation la plus merdique que vous puissiez faire de la situation ». Non, vraiment, impossible.

dimanche, novembre 17, 2019

La servante écarlate

Elisabeth Moss alias June

Depuis combien de temps ne s’est-on plus parlé ? vraiment parlé ? Ça doit remonter aux Clochetons, mon vieil appartement, la vue sur le lac, l’été étouffant, les murs jaunis mais cette flamme, ce quelque chose que j’avais avec toi, mon lecteur … Je ne sais plus exactement depuis combien de temps nous nous rencontrons sur ce blog, sur le monde de Frevall. C’était hier, avant-hier mais si je fixe mon reflet, je ne suis pas sûr de me reconnaître. J’en ai partagé des crises avec toi. La fin de mon histoire viennoise, mon cauchemar dans le bled d’homophobes chez Mme de S., etc. Des joies aussi. Je ne sais pas pourquoi j’ai cessé de te parler ? Je ne voulais pas t’embarrasser, entre la gêne et l’orgueil. Et pour te dire quoi ? Le doute, la fatigue, l’usure, l’ennui et les ors passés de la jeunesse ! Des regrets peut-être, aussi, et le mal-être, comme une tache de beurre sur le pantalon, bien imprégnée, une auréole plus large à chaque tentative de nettoyage. Et tu vas encore t’inquiéter, et je devrais te rassurer … On se connaît depuis assez longtemps pour que je t’avoue que je me suis déjà senti mieux.

Dans le même registre, je n’arrive plus à te parler avec autant de franchise de ce qui me touche, vraiment. Cela fait plus d’une année que j’ai commencé à visionner la série « La servante écarlate », une production Hulu, le site de vidéo à la demande, dans un genre Netflix hybridé avec « Bad Robot », la société de production de Fringe, Person of interest, Westworld, etc. Bref, du lourd, du divertissement pour la forme et des questions fondamentales dans le fond. Le pitch se résume en quelques mots : dans un proche avenir, les Etats-Unis, frappés comme tous les pays de l’hémisphère nord d’une chute de la natalité, basculent dans la guerre civile et la mise-en-place d’un nouvel ordre basé sur une interprétation rigoriste et dictatoriale de la bible. Les femmes fécondes dont on juge les mœurs discutables sont réduites à l’état de servante, méticuleusement violée de manière rituelle par des commandants alors que leurs épouses, sur le lit conjugal, maintiennent les bras des servantes. Ces Messieurs peuvent besogner leur servante cravaté et le pantalon juste entrouvert. On est au niveau zéro de l’érotisme.

Sur trois saisons, bientôt une quatrième, on suit June, une servante, au prise avec le système, le désir de vivre, tout de même, en dépit du fait qu’elle est séparée de son mari qui a réussi à fuir et qu’elle est aussi séparée de sa fille, placée dans une autre famille. Rajoutons à ce système que les femmes ont l’interdiction de lire et de travailler en dehors de leur foyer. Le viol rituel est issu d’une scène biblique, Sarah donnant sa servante égyptienne Agar à son époux, Abraham, afin qu’il connaisse la joie d’une descendance. « … et elle enfanta sur ses genoux ». Toute la folie sectaire des évangélistes et leur peu de jugeote dans l’interprétation des textes de l’Ancien Testament !

Ce monde n’est pas si éloigné et nous sommes tous des servantes écarlates, quel que soit notre sexe. Dans un tel système, le « violeur » n’est pas moins abusé que sa « victime ». Et si le commandant n’honore pas son esclave sexuelle durant sa période de fécondité, il s’expose à une condamnation. Je ne vais pas refaire ici tout le scénario mais les auteurs ont habilement liés intégrisme évangéliste, intégrisme écologiste et morale patriarcale afin d’imaginer cette société hyper fliquée, hiérarchisée et persuadée non seulement d’être dans le juste mais de détenir la SAINTETÉ.

Je n’étais déjà pas au mieux avec moi-même quand j’ai commencé à regarder cette série, je crains que les trois saisons n’aient pas contribué à une amélioration quelconque. L’ombre du dictat de la bienpensance couvre déjà nos écrits, nos pensées, nos échanges et la presse. Un effroyable rouleau-compresseur « bienveillant » venu aplatir toutes nos différences est déjà en train de nous broyer les jambes et nous n’aurions pas même le droit de hurler – ça n’entre pas dans les schémas de la communication non-violente. Je viens de terminer le dernier épisode de la saison 3, je ne peux, mon lecteur, que t’enjoindre de visionner à ton tour cette série. Je n’ai pas les mots pour t’expliquer l’urgence et la nécessité à prendre conscience du danger qui rôde. Tu trouveras donc, pour ton édification, les trois saisons en question sur un célèbre site de streaming basé dans les îles Tonga ( .to)

dimanche, novembre 10, 2019

L'homme sans autre qualité - Chapitre 24


Je me résume. Selon la formule consacrée, je résume pour moi-même la situation, ce qui m’y a mené et, à la fois, comme Yahvé faisant « tsim-tsum », je me rétracte en moi-même pour laisser de la place à cette vie. Donc, tout  a commencé il y a très longtemps, dans mon enfance, durant les nuits de laquelle j’ai beaucoup rêvé. Fantasmagories ou monde parallèle, mystère. Il est juste arrivé un instant T à la suite duquel le papier peint a décollé et j’ai vécu dix-quinze ans dans le texte que j’ai écrit, la vie de mes personnages, une vie selon mes sensations et mon souvenir pas moins vraie que mon existence actuelle. S’il s’agissait d’un délire à caractère schizoïde, j’aurais vraisemblablement « atterri » dans une jolie petite chambre capitonnée, une clinique au fond d’un parc et un traitement fait de cachets rigolos. Je vais partir de l’idée que tout est vrai. Je vais donc aussi disqualifier l’explication façon « Lost », à savoir je suis mort mais ai recréé avec quelques autres une réalité tout aussi vraie que celle que nous connaissions de notre vivant. Je rejette aussi l’explication façon « Vanilla Sky » même si, çà et là, j’ai l’impression qu’il y a un accroc dans la moquette, un truc qui ne colle pas. Je me rêverais une vie idéale plutôt merdique, ça n’a pas de sens. Au chapitre des « déjà vu », il y aurait l’explication en mode Matrix ou allégorie de la caverne de Platon : là-bas se trouvait la vraie vie, ici n’est qu’un théâtre d’ombres chinoises. Il y a encore la théorie des cordes, on se rapproche du vraisemblable. J’ai donc, durant une légère absence, été un menuisier-flic-raté-agent-de-sécurité, une sorte d’agent triple bidimensionnel baladé entre l’Empire, l’Agence et la Résistance. J’ai aussi été enseignant transfuge dans la peau de mon double et un demi-malfrat ici bas. J’ai, clou du clou, été un jeune homme noir de 25 ans de l’autre côté avant que je ne décide de revenir. Il y a encore la « parenthèse » de l’homme de quarante ans qui se retrouve dans la peau d’un danseur de 17 ans ! Je mets de côté cet épisode, c’est une bizarrerie que l’on dira connexe. « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? » comme le disait le mec de la publicité pour la super-glue collé au plafond. Je ne suis absolument pas en état de reprendre le fil de cette vie … ma vie. Se réveiller, se lever, se préparer, prendre des transports, pratiquer une activité lucrative à caractère pédagogique parmi … des collègues pour qui l’Histoire appartient à des débiles de spécialistes, des crétins qui se laissent berner par les sources, des preuves bidouillées et orientées par les vainqueurs, quelle que soit la guerre. En gros, il faut avoir le droit d’avoir une opinion. Quelle vie dénuée de sens, en dépit de la sincère affection que je peux porter aux proches que j’ai retrouvés.

lundi, novembre 04, 2019

Des nouvelles de "Credo"


Reculer pour mieux sauter …  De la déception ? non. De l’impatience assurément. Il était prévu que « Credo » sorte en novembre, il sortira à la rentrée de janvier, chez l’Age d’Homme comme prévu. Pas d’inquiétude, donc. Ce report, un supplément de temps pour garder encore un peu ce texte auprès de moi. Je ne vais pas vous faire le coup du « je ne me suis jamais tant livré », il s’agit toujours d’un essai à caractère autofictif, mise-en-scène et réagencement à la clef. Toutefois, j’y suis peut-être plus … cash. Je me disais, hop, ça sort en novembre, un entrefilet par-ci, une demi-interview par-là, un peu de curiosité, la considération de mes pairs et l’affaire sera vite classée avec le tohu-bohu des fêtes de fin d’année. Satisfait sans trop se mouiller. En janvier, ça risque de mieux se voir. Avoir des lecteurs, soit, susciter la curiosité, des questions, y répondre, voilà une autre affaire.

Dans « Credo », tout y passe, la politique, les convictions, les rancœurs, les obédiences, deux ou trois griefs. Avec le temps et l’âge, on accumule : souvenirs, kilos en trop, contradictions, compromissions, casseroles, regrets. Ecrire soulage et allège. Ça ne fait pas maigrir mais ça permet de montrer qu’on a compris que la prise de masse est dans l’ordre des choses. On ne va pas s’astreindre à des régimes forcément promis à l’échec sur la durée comme certains auteurs à bonne gueule que la jeunesse fuit insensiblement et qui tentent désespérément de la retenir par le brushing et le contrôle alimentaire. C’est grotesque, surtout lorsque l’intéressé vous la joue « rebelle ». Remarquez, j’ai autant d’aversion pour les repentants qui confessent une jeunesse ceci ou cela en bavant sur leur famille au passage. Tous les auteurs se remboursent au passage, avec plus ou moins d’habileté mais de là à se justifier, le petit genre psy-psy-beurk d’un dossier d’instruction judicaire. Laissez-moi vomir.

« Credo » n’est pas tendre ; néanmoins, il n’est ni revanchard ni gratuit. Vous connaissez mon amour de l’état des lieux, « rendre sur le vif », témoigner des moindres choses et donner du sens. Je n’ai pas envie d’en débattre, me faire salir ma version par des peigne-culs ou des pisse-froids. A la relecture, j’ai eu quelques vapeurs, j’ai même hésité à sabrer ceci ou cela, ne pas passer pour un vieux con. Et puis non, mes critiques ne sont pas gratuites, elles ne tiennent pas de la provocation « pour faire genre »  à caractère picaresque. Ce qui est écrit, est écrit, plus moyen de me couper la parole ou de kidnapper mon opinion dans un débat contradictoire au cours duquel des jobards me prouveront A + B au carré à quel point ce que je pense est tendancieux parce que je ne suis pas sociologue, machin-chouetteologue ès pédanterie bienpensante. Il y a de la gloriole aussi. J’ai mis un point d’honneur à être moi à chaque mot de ce texte, moi en légèrement augmenté pour bien tout couvrir le champ. Un regret peut-être, je n’ai pas assez parlé des toc-tocs, des fêlés, des cabossés, des tordus et de ceux dont on ne veut pas parce qu’ils ne font pas partie des « bonnes » victimes.





dimanche, octobre 27, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 23

Le Renard - Der Alte

Il est rentré de Berlin. Je suis rentré de Berlin, un séjour de plus, visite à la Berlinische Galerie, Hasir où, apparemment, j’ai mes habitudes, visites à Li., dîner avec cette dernière et Frau Dr. von J., sa mère ; un peu d’amusement ; la musique de la ville, sa magie. Et tout est dit. Il est rentré en vrac et soulagé, de la peine à dire « je », cette identité qui n’a pas plus d’existence dans un texte que l’évocation d’un éléphant rose ou le récit de l’un ces songes si réalistes, mon Oméga, le pays d’ailleurs que je visite encore, parfois, avec moins de régularité. J’ai reçu un message d’ un autre éditeur, voir les détails de la publication de « La lumière des Césars », mon odyssée limite délirante à travers les couloirs d’une autre possibilité. Une otite me bave à travers l’oreille droite, j’entends des choses, le crépitement insistant d’un incendie qui bouronne. Je ne serai pas le moins du monde étonné lorsque les flammes jailliront. Excellente excuse pour ne rien faire et regarder toute les séries policières franchouilles, britouilles et teutonnes que diffusent une bonne quinzaine de chaînes … indigentes pour la plupart. J’aime le cliché du/de la commissaire, tics et manies, et le monde de tous les jours en toile de fond. J’ai peut-être eu un trouble schizoïde à force de rester collé derrière le petit écran ? Entre « Le Renard » et « Poirot », je sors les petits chiens, me traîner dehors parmi cet été qui commence à prendre du plomb dans l’aile. Il faut en profiter … parce que sous peu, il doit reprendre le chemin du boulot. Ni agent de sécurité, ni flic, ni marchand d’art ou retraité : il enseigne ! Configuration plutôt classique pour un auteur ; il est loin le temps quand la littérature nourrissait son homme.

Je suis de retour, pour de bon, à peine abasourdi par trois-quatre mois d’absence ? deux ans ? dix ans ? absence à moi-même. J’ai durant tout ce temps, agi de manière tout à fait normale, « en pilote automatique ». J’ai mis des chaussettes, me suis brossé les dents et ai même exercé des activités pédagogisantes à caractère lucratif. J’avais déjà « débloqué » dans le genre durant mon enfance, mon adolescence. Je me rappelle qu’on me trouvait déjà bizarre. Je suis allé trouver un ORL pour mon conduit auditif droit en plein marasme, vraisemblablement la porte par laquelle je suis passé …

Intrication et non-localité, mes nouveaux mots d’ordre, à moins que je ne sois dans l’état du chat de Schrödinger, vivant et mort à la fois ?! Normalement, il nous arrive des trucs qui tombent d’on ne sait où, « la faute à la fatalité » selon le bon mot de Charles Bovary à propos de la mort d’Emma. Je sait qu’il s’agit d’un état d’équilibre. Comme deux particules qui se rencontrent ? s’intriquent ? s’emboîtent ? existant l’une par l’autre. Si l’une est rouge, l’autre est verte ; si l’une devient verte, l’autre vire au rouge. Pourquoi en ai-je conscience ? pourquoi la dyslexie ? pourquoi une conformation du système nerveux selon un schéma autistique Asperger ? On va dire qu’il s’agit de mon « petit » talent. On s’est bien occupé de moi durant mon absence, j’aurai pu me retrouver en plus mauvais état. Je découvre tous les jours qui je suis et le  nombre d’activités à la c… dans lesquelles je me suis investi. A croire que je craignais de ne pas exister en dehors de ces activités. Disons que tout cela est le résultat de mes choix.