Affichage des articles dont le libellé est Dans les jardins de l'art. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dans les jardins de l'art. Afficher tous les articles

dimanche, mai 29, 2022

Credo : le retour !

 


La nouvelle est tombée, mine de rien, mardi matin, un message sur msn, un vocal, pas possible de l’écouter, j’étais en réunion. Puis j’ai oublié. Jusqu’à mon retour à la maison, ma table de travail dans la bibliothèque, un petit chien sur le canapé, l’autre sur le balcon, mille trucs à faire, normal, vie décousue … ou plutôt vie aux rythmes décousus depuis … depuis vous savez quoi, ce que l’on nomme pudiquement « la crise ». Entre la promenade des chiens et se préparer à déjeuner, j’écoute le vocal, il est suivi d’un nom et d’un n° de téléphone, recevoir mes exemplaires. J’ai de la peine à croire le message que j’entends. Je sais que les deux dernières années ont été très compliquées, pour les éditeurs aussi.

 Andonia en personne m’annonce donc que « mon livre est arrivé », qu’elle le trouve très beau et qu’elle espère que je serai content du résultat ! Le dossier de presse est en cours, le distributeur va prendre le relai, mais pas d’inquiétude, ceux qui veulent commander le texte directement auprès de l’Age d’Homme peuvent le faire dès maintenant. C’est une joie subite et violente qui déferle en moi, un barrage a cédé, je pense immédiatement à ma mère, décédée en août dernier qui ne le verra pas et qui l’attendait.

 J’en avais parlé dans ce blog en juillet 2019, préparant déjà le terrain pour la sortie en novembre 2019. Quelques retards dans la mise-en-forme, recherche d’une couverture et tout le tralala, l’affaire de 4 mois mais mars 2020 puis tout le reste. « Tout le reste ». Je le lis à voix haute alors que je le tape à nouveau. J’aimerais en dire tant plus et, à la fois, je crois qu’il n’est pas possible d’être plus concret. Je travaille sur ce « tout le reste » que nous sommes nombreux à ne pas vouloir juste planquer comme une chaussette sale sous le canapé. J’y travaille en ce moment à très petites touches parce qu’on ne tient pas un cactus à pleine main. Durant deux ans, j’ai été très occupé, façon « territoire occupé ». Je m’étais fait à l’idée : Credo serait un texte pris dans les limbes de notre temps.

 A présent, tout peut arriver, je m’en fous : je suis publié à l’Age d’Homme ! Je suis un auteur publié à l’Age d’Homme avec un ouvrage dont la couverture est de la main même de l’héritière Dimitrijevic, mon nom sera inscrit dans le catalogue de l’Age d’Homme parmi celui de grands auteurs. Je viens de rentrer par le mérite de mon talent dans un club et tant pis si je n’y occupe qu’un tabouret. Je sais que mes autres éditeurs ne le prendront pas mal, je pense tout particulièrement à Stéphane Bovon et à Olivier Morattel. Je ne hiérarchise pas les maisons d’édition mais l’Age d’Homme, son histoire !  … et mes rêves adolescents. J’avais envoyé l’un de mes tout premiers manuscrits à l’Age d’Homme. J’avais 16 ans.

 Credo devait être, à l’époque, mon dernier opus autofictif. C’est râpé. Il y a Construction dont je vous reparlerai et …et bien dansez maintenant sur lequel je travaille en ce moment. Le pitch de Credo était simple, j’explique mes convictions d’alors, cette époque d’avant, quand j’étais élu politique, membre du conseil de paroisse et pesco-végétarien. Je ne vais pas vous refaire un Credo bis, autant vous le dire de suite : je ne me suis pas représenté au Conseil Communal, j’ai démissionné de l’UDC, j’ai quitté le Conseil de paroisse et j’ai recommencé à manger de la viande. Pourquoi ? Dans l’ordre d’énumération, 1. les décisions politiques conformistes prises durant « la crise » ont profondément heurté mes convictions civiques, 2. la direction de l’UDC a soit compris les risques que « la crise » ont fait peser sur notre Constitution mais les petits élus locaux n’ont pour la grande majorité pensé qu’à leur cul, leur réélection et les dernières alliances électorales ont ruiné le peu de confiance que j’avais encore dans ce parti, 3. notre très Sainte Mère l’Eglise est aussi mal dirigée urbi et orbi que la politique suisse traditionnelle, 4. mon organisme grandi et nourri à la protéine animale durant près de cinquante ans a eu du mal à soutenir un régime qui ne lui était pas naturel, surtout parmi la colère et le désarroi d’alors.

 Mais il n’y a pas que ça dans Credo, il y a la petite musique de notre très chère fin de XXème siècle, un petit coup de nostalgie pour faire bonne mesure, un trait de vitriol contre notre grand voisin à l’Ouest, le renouvellement de mon attachement indéfectible pour la double couronne austro-hongroise, de la vacherie chantournée, de la peinture, du cinéma, Berlin et Barcelone, un zeste de middle-life-crisis. C’est chou tout ça, le fameux « tout ça » d’avant « tout le reste ». J’adorerai traverser à nouveau les problèmes que j’avais alors. Credo ou la chronique de comme nous étions beaux et heureux en ces temps révolus.  

lundi, novembre 04, 2019

Des nouvelles de "Credo"


Reculer pour mieux sauter …  De la déception ? non. De l’impatience assurément. Il était prévu que « Credo » sorte en novembre, il sortira à la rentrée de janvier, chez l’Age d’Homme comme prévu. Pas d’inquiétude, donc. Ce report, un supplément de temps pour garder encore un peu ce texte auprès de moi. Je ne vais pas vous faire le coup du « je ne me suis jamais tant livré », il s’agit toujours d’un essai à caractère autofictif, mise-en-scène et réagencement à la clef. Toutefois, j’y suis peut-être plus … cash. Je me disais, hop, ça sort en novembre, un entrefilet par-ci, une demi-interview par-là, un peu de curiosité, la considération de mes pairs et l’affaire sera vite classée avec le tohu-bohu des fêtes de fin d’année. Satisfait sans trop se mouiller. En janvier, ça risque de mieux se voir. Avoir des lecteurs, soit, susciter la curiosité, des questions, y répondre, voilà une autre affaire.

Dans « Credo », tout y passe, la politique, les convictions, les rancœurs, les obédiences, deux ou trois griefs. Avec le temps et l’âge, on accumule : souvenirs, kilos en trop, contradictions, compromissions, casseroles, regrets. Ecrire soulage et allège. Ça ne fait pas maigrir mais ça permet de montrer qu’on a compris que la prise de masse est dans l’ordre des choses. On ne va pas s’astreindre à des régimes forcément promis à l’échec sur la durée comme certains auteurs à bonne gueule que la jeunesse fuit insensiblement et qui tentent désespérément de la retenir par le brushing et le contrôle alimentaire. C’est grotesque, surtout lorsque l’intéressé vous la joue « rebelle ». Remarquez, j’ai autant d’aversion pour les repentants qui confessent une jeunesse ceci ou cela en bavant sur leur famille au passage. Tous les auteurs se remboursent au passage, avec plus ou moins d’habileté mais de là à se justifier, le petit genre psy-psy-beurk d’un dossier d’instruction judicaire. Laissez-moi vomir.

« Credo » n’est pas tendre ; néanmoins, il n’est ni revanchard ni gratuit. Vous connaissez mon amour de l’état des lieux, « rendre sur le vif », témoigner des moindres choses et donner du sens. Je n’ai pas envie d’en débattre, me faire salir ma version par des peigne-culs ou des pisse-froids. A la relecture, j’ai eu quelques vapeurs, j’ai même hésité à sabrer ceci ou cela, ne pas passer pour un vieux con. Et puis non, mes critiques ne sont pas gratuites, elles ne tiennent pas de la provocation « pour faire genre »  à caractère picaresque. Ce qui est écrit, est écrit, plus moyen de me couper la parole ou de kidnapper mon opinion dans un débat contradictoire au cours duquel des jobards me prouveront A + B au carré à quel point ce que je pense est tendancieux parce que je ne suis pas sociologue, machin-chouetteologue ès pédanterie bienpensante. Il y a de la gloriole aussi. J’ai mis un point d’honneur à être moi à chaque mot de ce texte, moi en légèrement augmenté pour bien tout couvrir le champ. Un regret peut-être, je n’ai pas assez parlé des toc-tocs, des fêlés, des cabossés, des tordus et de ceux dont on ne veut pas parce qu’ils ne font pas partie des « bonnes » victimes.





mardi, janvier 01, 2019

Chapitre VII ou Bananier !




Une année de plus, une année de moins, Silvester in Deutschland, avec Cy. et les chiens, et mes beaux-parents. Les années s’écoulent encore plus vite que je n’écluse ma tasse de thé, une légère mousse, moins qu’une trace sur la porcelaine, tenace une fois sèche. Qu’ai-je donc retenu de l’année écoulée ? Un peu de bruit ? de l’agitation ? des clichés, le cliché de l’auteur, du politicien, du pieux paroissien et quelques autres postures chez autrui, et pas plus de malaise que les années précédentes. Deux-trois choses émergent tout de même de la brume. La première : « Le corps du héros », de William Giraldi, une voix de l’autre côté de l’Atlantique, un écho. Ce texte m’a raconté William, un peu, et étonnement beaucoup de moi. Une sensibilité, des questions, des bobos communs vous lient bien plus qu’on ne l’imaginerait. « Construction », ce manuscrit, ou comment donner la réplique à Giraldi, une sorte de passage de témoin car la transmission ne passe pas uniquement par le sang, le père mais par les pairs de même.

La seconde chose : les deux premières saisons de « La servante écarlate », la série choc sur les dangers que l’évangélisme cul-serré fait peser sur le monde occidental. Ajoutez à cela un délire de maternité impérieuse et vous obtenez cette si probable fable, limite une projection. On y fait allègrement la chasse aux LGBT, aux prêtres catholiques, aux médecins, aux universitaires lettreux. L’esthétique y est réaliste, pas de futur improbable, juste des raclures d’hérétiques appliquant le deutéronome à la lettre sans la moindre distance, comme si un écrit aussi ancien n’avait pas besoin des lumières de la philologie, le remettre en contexte, comprendre le texte. June (l’héroïne centrale) transformée en pondeuse-objet-sexuel-sans-plaisir-même-pour-son-abuseur afin de satisfaire le violent désir de mioche de Serena, épouse du commandant Waterford, un soupçon de délire écolo, et la bible partout, tout le temps, la contrainte par la force et l’appel au sens moral. Je n’ai pas réussi à écrire la moindre ligne jusqu’ici sur mon blog à propos de cette série, à peine quelques évocations ici ou là. Pareil pour « Le corps du héros », des sujets, des récits dans lesquels j’étais et suis encore trop investi émotionnellement parce que je suis William Giraldi, je suis le personnage de June Osborne. Dans quelle mesure ? de quelle manière ? Nous sommes tous des martiens pour nos familles, nous sommes tous des citoyens lâches et bien-pensants avant de devenir des victimes du système, le nouveau Moloch qu’il faut servir aveuglément en échange de maigres privilèges, le pseudo-confort des laborieux occidentaux, divertissements, logements chauffés, nourriture et tout peut nous être arraché, comme à un chien que l’on jette dehors !

La troisième chose : le rappel dérangeant, inconfortable, un devoir négligé, le devoir chrétien de l’amour d’autrui, un devoir de compassion, un appel à la conversion qui ne souffre ni crainte ni demi-mesure. Je ne me souviens plus exactement du prêche à l’origine de cette prise (re-prise) de conscience. Aimer l’autre en dépit de lui-même. Aimer le tout autre sans pour autant trahir ses choix (de vie, politiques, moraux). Faire la part des choses pour faire une place à l’autre ou comment tout changer pour que rien ne change, pour que l’on continue à suivre le concert de Nouvel An en direct de la salle du Musikverein, Vienne, chaque 1er  janvier, autrement dit comment clore la parenthèse du jeunisme, de la mauvaise éducation en norme comportementale, du mélangisme mondialiste, de la croissance perpétuelle pour en revenir à un idéal bourgeois modéré, genre l’État k und k de l’Autriche-Hongrie.


mercredi, février 21, 2018

" Dernier vol au départ de Tegel", genèse d'un roman

Il en reste deux ou trois chapitres sur ce blog, comme un teaser, appâter le chaland, témoigner publiquement du texte. J’avais commencé à écrire « Dernier vol au départ de Tegel » suite à l’abandon subit d’un projet littéraire ; on m’avait signifié par SMS que le roman quasi signé, agendé, ne serait pas publié, que c’était trop de travail et qu’il n’était pas assez « bankable » en filigrane. Pas grave. Ce roman refusé s’intitule « Canicule Parano », il a trouvé un autre éditeur, il existe depuis quelques années et j’en suis très fier. Entre l’abandon de ce projet et sa reprise, histoire d’exister malgré tout en tant qu’auteur, de partager avec des lecteurs, j’ai commencé à publier en feuilleton le manuscrit sur lequel je travaillais, une petite idée que j’ai poursuivie de Lausanne à Berlin. C’était un rendez-vous hebdomadaire, un rite, trouver une illustration en rapport, presque un jeu, et découvrir au fil du récit tout une galerie de personnages. Je ne suis pas allé les chercher très loin, j’ai juste appris à les connaître. En ce temps-là, on annonçait encore la fermeture de l’aéroport de Tegel dans un délai de six mois, nous habitions encore à Lausanne avec Cy. et je lisais du Edvard von Keyserling.
 
Le texte a connu une seconde vie en ligne… Au tout début, il avait été évoqué une publication dans l’espace abonnés et pas dans l’antichambre-débarras-entrepôt des blogs des amis et soutiens du nouveau média. Je ne pense pas y avoir rencontré beaucoup de lecteurs. « Dernier vol … » y vivait en attendant de trouver un éditeur, une place en librairie et dans les bibliothèques. Je ne vous ai pas refilé une vieillerie, le manuscrit a été retravaillé, amélioré, question de format. Et à chaque relecture, j’ai redécouvert les vertus de mon onzième titre, sa voix singulière et l’utilité du récit. Il entre dans mon cycle berlinois, la ville en contrepoint de la Suisse et de ses raideurs. Robert, Eldrid, Ditmar, Friedhelm, Magda et les autres, mes personnages ont fini par sortir des pages. Je les ai peut-être révélés par mon récit mais ils ont leur propre existence, ils sont vivants, ils sont même devenus des amis. Je me suis battu pour leur assurer la possibilité que vous les rencontriez. Ils ont beaucoup à vous donner, ce sont des personnes bien, parfois embarrassées d’elles-mêmes, parfois maladroites mais jamais amères.
 
« Dernier vol … » est le roman des familles recomposées, des tribus patchwork et de la réconciliation avec les origines, le terreau natal ou celui dans lequel ont poussé les générations précédentes ; il est question de l’unité de l’individu. Le récit commence par les craintes de Robert, l’ombre de la maladie… C’est la Réunification qui l’a appelé en Allemagne et il a adopté ce pays à moins qu’il ne fût un Allemand qui s’ignore ? Qui sommes-nous ? La somme des gênes qui nous ont été légués ? la somme de nos expériences multipliées par nos sentiments le tout divisé par nos souvenirs ? ou une combinatoire entre hasards et possibilités ? Suivez Robert, il a quelque chose à vous apprendre.
 
« Dernier vol au départ de Tegel », éditions Mythraz, 22.-, ISBN 978-2-8399-2173-2, disponible dans toutes les librairies depuis le 15 février dernier.

vendredi, décembre 23, 2016

The Young Pope


Série choc, véritable événement télévisuel, « The Young Pope » est une merveille de dix épisodes, casting de grande classe, photographie impeccable, dialogues ciselés, bande originale subtile et éclectique, le tout au service d’un message coup de point. Du grand art produit par Canal+ et réalisé par Paolo Sorrentino.

Un léger coup de mou, comme une impression d’être crucifié de l’intérieur, et c’était avant Berlin, ciel bas, la saison m’a fait refluer dans la paix de mes petits appartements, au lit, sous une sainte famille par Pierre et Gilles, avec le chien sur ou sous la couette et les dix épisodes de « The young Pope », coffret DVD disponible à la vente dès le 10 décembre, pile le jour quand j’ai reçu la commande passée en ligne quelques jours plus tôt.

Sorrentino, évidemment, « La grande Bellezza », le goût d’une mise-en-scène sophistiquée, onirique et touchante … prophétique. En tête de gondole, on trouve Jude Law en jeune pape sexy-pétasse réactionnaire, grand amateur de la pompe à la Pie XII, rite tridentin, éventails, baldaquin, trône porté à épaules d’homme et tout le tralala de brocart de la garde-robe pontificale. Il est secondé par la religieuse qui l’a élevé, Sœur Mary interprétée par Diane Keaton. Gravitent autour de Sa Sainteté une responsable de la communication (Cécile de France), l’épouse d’un garde suisse (Ludivine Sagnier). On peut encore citer une tripotée de cardinaux, entre l’ex-mentor amer car coiffé au poteau dans sa course à la tiare papale (James Cromwell), un cardinal secrétaire d’Etat, Voiello (Silvio Orlando), le véritable maître du Vatican, et comme un petit air de Joseph Bergoglio le goût du faste en plus. Il y a aussi le doux cardinal Gutierrez (Javier Cámara), effrayé face au monde, légèrement porté sur la bouteille et gay.

Et que fait tout ce petit monde ? Il cherche Dieu, il l’invoque, le convie, interprète ses silences et s’enivre de ses miracles. Le Saint Père est peut-être le plus incrédule de tous. Il déambule dans les jardins, les couloirs, clope au bec, et foudroie qui un cardinal, un proche, une religieuse dévouée à son service avec la même violence que le Yahvé du deutéronome, privilège de la jeunesse aimante et jalouse. Il se cache quelques mini-intrigues entre deux déclarations lapidaires de Sa Sainteté. Lorsqu’il ne fait pas la chasse aux gays, il excommunie les femmes qui ont avorté. Il prend le peuple des fidèles de haut, se moque de tout plan marketing et reste obnubilé par la recherche de ses parents, qui l’ont abandonné à l’âge de huit ans. C’est un homme tour à tour malheureux, saint thaumaturge, philosophe de l’amour ou cynique comme deux Dr. House.

Où se posent les après-midis de mai ? Ici, répond la Vierge désignant une chapelle vaticane. Et, entre deux démonstrations d’intolérance, sectarisme, la grâce d’une révélation, quelques paroles, simples, une image, délicate, douce, évidente et belle comme une promesse réalisée, la grâce que, nous, le peuple des croyants, les baptisés au sein de Notre Sainte Mère l’Eglise, recevons, parfois, lors de la messe, les petits riens de notre relation au Christ. « The young Pope » nous les offre avec quasi la même charge mystique. Et quel décor ! quelle composition, l’œil et le goût infaillible de Sorrentino.


L’Eglise a pour devoir d’aller vers l’autre, le tout autre, y compris le pécheur, surtout le pécheur, et le sourire de Dieu pour seule réponse, entre ironie et amusement face aux interdits de la morale catholique. On ne ressort pas indemne de « The young pope », à la fois blessé et guéri, touché et interrogé. Je ne sais pas ce qu’en dit l’Eglise, le Saint Siège, une fiction de plus, une sorte de conte émerveillé et peut-être la meilleure préparation à la venue de Notre Sauveur … Un conte pour l’Avent.

samedi, juillet 23, 2016

"Interlude", extrait de "Credo"

Interlude. J’en ai le droit. Je suis l’auteur et blablabla … Je l’ai déjà écrit dans « Escales », je m’en souviens, suis pas encore gâteux. Villa Noailles, et tout serait dit, l’été, la vue sur Hyères, le souvenir de Marie-Laure, décédée en 1970, l’année de ma naissance. Accessoirement, j’ai 46 ans aujoud’hui. Le lieu est simplement beau, le luxe de l’évidence mais un malaise diffus, la France tout alentour peut-être ? la vanité des visiteurs ? Je leur ai damé le pion, j’ai moi-même fait selfies et autoportraits placés illico sur les réseaux sociaux parce que je me suis offert un forfait roaming 4G pour les vacances. Ni Cy., ni ses parents ne m’ont accompagné, On n’allait pas laisser le chien seul. Tant mieux. J’aime la visite solitaire des lieux de culture. Qu’ont fait les Noailles durant la guerre ? me demandé-je. La seconde, il s’entend ; le second volet de la Guerre mondiale et ça n’est pas, à mon avis, encore terminé. Ce n’est pas là l’origine de mon trouble. J’ai tant aimé la France, sa culture, Mitterrand, etc. L’impression d’avoir été trahi … on s’est bien foutu de nous ! Je n’en suis pas encore à l’abhorration, un dégoût toutefois, vous reprendrez bien un peu de dessert ? Burp. Il y a quelque chose de pourri au royaume de France, peut-être son anti-germanisme primaire et passé, son universalisme passé … son passé ?!

En matière de politique et /ou de société, on considère mes propos comme émanant de la bouche du dernier des débiles, on fait mine de ne pas m’entendre dans le fil de la conversation, je ne suis pas assez ceci ou cela, consensuel-mou du genou, couille-molle hypocrite, faux-cul flagorneur, courtisan en somme. J’ai eu adhéré au grand bazar paneuropéen, ça m’a vite passé, comme la mitterrandie. Depuis, j’ai un petit peu creusé la chose et de manière critique, l’histoire en indépendant, inculte à ses débuts. Bref, l’Europe Unie : non ! Le Saint-Empire dans sa dernière forme, l’Empire austro-hongrois : oui et virez-moi la perfide Albion qui s’est exclue d’elle-même du bazar, et la France peut sortir ; elle n’a aucun intérêt dans le Saint-Empire, elle peut y avoir une place d’allié privilégié mais son centralisme cocoricotant, son économie d’État ne sont pas adaptés à une collaboration sincère avec la nouvelle couronne des Césars, ou son avatar paneuropéen. Comment ce pays, à l’origine du démantèlement scandaleux de l’Autriche-Hongrie, pourrait se soumettre à l’évidence d’un nouvel empire. Elle porte la responsabilité du diktat de Versailles. Sans parler de sa coupable laïcité qui laisse la porte ouverte à une sorte de probabilisme religieux duquel n’émerge que la voix de celui qui gueule le plus fort. Sans le démantèlement de l’Autriche-Hongrie, il n’y eût pas eu de Seconde Guerre mondiale, ni de guerre des Balkans. Je ne lis pas notre réalité politique et sociale sur les trente, quarante dernières années, je la déchiffre dans le dégagement d’un profond champ narratif.

          
On s’est fourvoyé ! Quand je dis « on », je pense « eux », les baby-boomers, ceux qui nous ont tout bien bouffé nos perspectives d’avenir. Tant pis, j’assume pour eux, leur inculture, leur avidité, leur paresse et j’en passe. Surtout leur courte-visée et leur nature jouisseuse, l’orgueil des nantis, leur impiété aussi. Ah ! La villa Noailles, ses jardins, j’observe Hyères en contrebas ; on passe me prendre. Le grand soleil du Sud exalte le parfum des fleurs et enlumine l’horizon. Il faut se concentrer pour percevoir ces odieux clapiers à lapins concentrationnaires, du logement de pauvres, surtout du logement de méprisés, alors que la ville est si belle. Comment ne pas échapper à l’humiliation par la voie de la violence ? J’ai grandi dans une telle horreur, ma mère y vit encore. Avec la gentrification des quartiers prolos morgiens, ça a presque l’air élégant. On aurait pu faire mieux, tellement mieux pour guère plus cher. Tasser de la populace dans un clapier de pauvres me semble la marque ultime du dédain, surtout lorsque le politique vous antiphone les psaumes de la sainte laïcité républicaine. « Tous égaux mais vous êtes de la merde » semblent proclamer crânement les barres d’immeubles à la lisière de la ville historique de Hyères. Si l’on avait été injuste au nom de principes non-démocratiques, ça passerait mieux , style : voyez les Noailles, leur belle villa avant-gardiste, etc., c’est normal, ils étaient nobles, riches et catholiques, les trois à la fois … et pas vous !  

vendredi, février 12, 2016

"The danish Girl", avec Eddy Redmayne

«Poplerne ved Hobro» 1919, Einar Wgener
L’accroche n’était pas des plus vendeuses, façon curiosité socio-historico-sexuelle : le premier transsexuel de l’histoire … Je conçois, je comprends mais me trouvant très à l’aise dans mon sexe et mon orientation sexuelle… voilà, bof. Je me rappelle du terrible et émouvant « Miss Mona » ou du subtil et féérique « Rose ». Il me faut avouer avoir aimé tous les films que j’aie vus traitant de la transsexualité. « The danish girl », toutefois, a pour lui un contexte, un décor extraordinaire. Il s’agit d’une histoire de peinture, d’une émotion artistique servie par une photographie de grand talent.

Côté fiche technique, la réalisation est signée Tom Hooper (Le discours d’un roi), la distribution repose sur un casting international et tout particulièrement sur les très frêles épaules d’Eddy Redmayne, un jeune prodige qui avait déjà interprété un Stephan Hawking plus vrai que nature. Eddy est the danish girl, si convaincant et si pudique, un jeu fait de sourires las, de tressaillements, d’une voix, d’un geste, le tout si vivant qu’il crève l’écran. Généreux dans la performance, il laisse la part belle à ses partenaires, la Suédoise Alicia Vikander (Ex-machina et Des Agents très spéciaux) son épouse, et l’Allemand Sebastian Koch (  La Vie des autres) le chirurgien qui lui fera changer de sexe.

L’histoire est authentique, elle débute au Danemark, chez un couple de peintres, Einar et Gerda Wegener. La lumière, l’atmosphère, Hooper a travaillé son sujet ; la référence à l’œuvre d’Hammershøi est évidente mais subtile, le petit plaisir d’un amateur de peinture aux spectateurs amateurs de peinture ; certaines scènes reproduisent l’une ou l’autre toile du maître danois. Ce sens artistique exacerbé est du reste le fil rouge de la narration. Einar a du succès avec une œuvre introspective, post expressionniste, baignée de sécessionnisme, un paysage, quasi toujours le même, répété à l’envi, une grève, des arbres dénudés, un ciel. Gerda peine à s’imposer, son œuvre est plus Art Nouveau, une sorte d’Otto Dix féminin et par le mode de traitement, et par les thèmes. Lorsque par jeu – en partie sexuel, voir la scène de la chemise de nuit en soie – Gerda pousse Einar à s’habiller en femme, un bal d’artistes, elle comprend tout de suite, se récrie et tient son sujet à la fois. Elle accouche de Lili, le double féminin de son époux ; elle lui donne une identité, une existence à travers les portraits qu’elle fait d’elle, des toiles qui remportent le succès.

Le reste du récit est fait de lumière, d’amour, de souffrance et d’espoir … surtout de souffrance. Comment comprendre le transsexualisme alors que, dans l’entre-deux guerres, on croyait encore à l’hystérie féminine ! De spécialistes en spécialistes, Einar reçoit les diagnostiques les plus fantasques, se soumet à des traitements improbables alors que grandit Lili en lui. Gerda sent s’éloigner son époux mais ne peut s’empêcher de peindre jusqu’à l’écœurement cette Lili qui lui vole son mari. Après un fastueux épisode parisien, Lili rencontrera le Dr. Warnecros, praticien à Dresde, chirurgien expérimental du changement de sexe. Il sera celui qui permettra à Einar de … mourir dans le corps d’une femme !

« The danish Girl » nous raconte une époque, quand le XIXème siècle durait encore dans le confort de la modernité du XXème. Il faudrait encore parler des costumes, de la bande son, des seconds rôles, des décors … Une réussite délicate, tout à l’image du traitement du sujet.

samedi, avril 04, 2015

"Les Parents terribles" de Jean Cocteau, par la compagnie "Deux Bleux de Bleu"

Jean Marais et Yvonne de Bray
Sous les répliques polies, amusées, drôles, pleines d’esprit, policées, mœurs bourgeoises obligent, le feu ! J’ai retrouvé pour une soirée, une représentation - compagnie de théâtre amateur - le feu de la grande adolescence qui couve sous l’innocence et la nouveauté du monde. J’ai retrouvé de mes seize, dix-sept, dix-huit ans lorsque je vivais à travers les classiques du cinéma à la télévision, et les premières lectures indépendantes, quoique j’aie été un lecteur tardif et très critique. Mais la légèreté coctélienne me parlait, le style apparemment évident, l’aura de l’auteur  me parlaient. Quant aux intrigues, immémoriales à tel point, qu’elles confinaient à la tragédie classique en mine de rien, de l’actuel à perpétuité.

« Les Parents terribles », l’étrange famille, de celle que l’on aimerait détester pour mieux l’aimer cinq minutes plus tard. Les comédiens sont si jeunes, ils campent les personnages d’Yvonne, Michel, Léo, Georges et Madeleine avec tant d’aisance, de justesse. Le premier quart d’heure est un peu étrange, qui sont les parents ? qui est le fils mais le jeu les maquillent avec perfection. J’ai cru voir Jean Marais, Gabrielle Dorziat, Yvonne de Bray, Marcel André et Josette Day, et percevoir  la narration de Cocteau, ces voix d’un autre temps, un phrasé, un style nasillard et toujours un peu ironique. Comment ce texte a-t-il pu parler à ces enfants de moins de vingt ans ? Leur jeu est si juste, la mise-en-scène efficace, poétique ce qu’il faut, un décor fait de lampes et lampadaires, et le lit, le cœur de la « roulotte » ; l’œuvre n’a pas pris une ride. Le texte est peut-être un peu « intello » me confiait un spectateur (ce n’était pas Cy.) mais ces échanges pleins d’esprit, pour reprendre le début du billet, sont la marque d’une époque quand on avait encore de la syntaxe.

La jeunesse parle à la jeunesse. Cocteau n’a jamais été vieux. Le désir, l’enthousiasme et les débordements l’ont conservé parmi la troupe brillante des jeunes gens, ceux que l’on croise un peu partout et qui vous dépassent en trois enjambées élastiques. Je me suis souvenu pourquoi je m’étais tant pris d’affection pour l’œuvre littéraire et filmée de Cocteau. J’ai, le temps d’une soirée, remarqué que cette jeunesse s’était ensablée dans ma mémoire, avec le souvenir de mes seize, dix-sept, dix-huit ans et plus, l’appartement familial, le ciné-club de FR3 le dimanche soir, les lectures tardives dans ma chambre, fenêtre ouverte et, selon le vent, le clocher du temple de Morges ou d’un village avoisinant sonnant deux heures. Cocteau m’offrait à vivre des rapports humains si vrais, crus quasiment, débarrassés des convenances ou du vulgaire des situations défavorisées, un monde idéal où l’on est pauvre parce que l’on n’est pas riche mais pas parce que l’on manque de tout. Et je pouvais rêver de ce Paris en noir et blanc, d’une grande ville aux manières douces et aux sentiments emportés.

Cocteau est précieux parce que fragile, fragile parce que subtil, subtil parce que sensible et la sensibilité, la nuance ne sont plus à la mode en matière de littérature. Ce ne sont pas des valeurs porteuses dans notre globalité culturelle molle. Il faut jouir de la jeunesse, celle qui donne de la souplesse à l’esprit et de la force dans les échanges pour aimer Cocteau et peut-être même le jouer.



                     

lundi, novembre 03, 2014

"Bleu ciel", extrait du "Cahier vert"

Au-dessus des nuages, le ciel est d’un bleu toujours parfait, une sorte de beau temps perpétuel, la pluie n’est qu’un état passager, aucune révélation à en tirer. Regarder glisser l’ombre de l’avion sur les flots compacts et moutonnants des nuages, en-dessous. Retour de Berlin et quoi d’autre ? Je fais comme tout le monde en Suisse, je pars, le plus souvent possible, pour me donner de la distraction, du plaisir et des émotions. Je vais à Berlin, comme tous les gays romands. Ils y vont car la turlute y est facile, festive et si loin de la tiédeur moralisatrice bien comme il faut du sexe gay en Suisse. « C’est pour ça que tu y es tout le temps ! » mais jette une personne proche (mais pas Cy.) sur un ton goguenard, une personne à qui j’ai vertement répondu « Pourquoi ? tu me crois frustré du cul ? tu t’imagines que je me tapes des aller-retours de deux milles kilomètres aussi fréquents pour mettre la nouille à tremper ? »

A Berlin, j’écris des romans, je mène ma vie d’auteur, mon petit train mauriaco-greeno-mannien, donner un minimum de forme à ma fuite, recevoir avec plaisir les appels de Cy. au cours desquels il m’explique ses avancées dans l’organisation de notre prochaine croisière, ou une excursion infra-culturel à Paris, voir une comédie musicale, et je sens se desserrer cette tension ainsi qu’exposée au début de ce cahier, tension résultant de la conscience de participer à des activités de masse pour blaireaux et le plaisir, l’expérience que j’en tire, la matière autofictive. Je fais aussi l’expérience d’une tension esthétique, si proche de la folie, la conscience du cadre, une toile rencontrée au Kunstmuseum de Bâle – je suis rentré de Berlin par la cité rhénane, vol à meilleur prix. La toile en question est de Munch, elle s’intitule « Rue à Aasgaardstrand ». Une jeune fille au premier plan, face aux visiteurs, semble interpeler qui la regarde. Derrière elle, un groupe d’autres jeunes filles en conversation l’ignorent totalement ; ces fillettes méconnaissent l’au-delà de la toile, pas même une intuition. Elles forment un cercle compact en grand conciliabule, des maisons à l’arrière-plan, un chemin, un homme semble venir.

Je rentre de chacun de mes voyages plus démunis tant matériellement que psychologiquement. Je serre dans mon cabinet les mille petites délicatesses qui maintiendront vivants des instants de rien, des perles psychologiques, des gemmes que je peux tailler et monter en pendant, en tour de cou, ou dans une parure complète. Je regarde éperdument le coucher du soleil, dans la rue, un parc, depuis la banquette de la cafétéria du « Bon Génie », alors que la lumière trop crue des spots, faux-plafonds, m’écrase et aplati tout du décor, presqu’une lumière de cabine, court courrier pour Berlin, Barça, Copenhague … Le motif perpétuel de la fuite.



vendredi, mai 09, 2014

Marsden Hartley : 1913-1915, un artiste américain à Berlin

Berlin Ante War, 1914, Marsden Hartley
La Neue Nationalgalerie présente jusqu’au 29 juin prochain une courte rétrospective de l’artiste américain Marsden Hartley, plus d’une trentaine de toiles de sa période allemande. L’artiste connut un parcours peu commun. Né en 1877 de parents ouvriers du textile, Marsden est le cadet de neuf enfants. Il grandit dans le Maine. Orphelin de mère à huit ans, il fut en partie élevé par l’une de ses sœurs après le remariage de son père à Cleveland. Marsden rejoignit son père et sa belle-mère en 1893 après avoir quitté l’école et travaillé dans une fabrique de chaussures. A Cleveland, il occupa une place de « pommeau » dans un bureau et prit des cours de dessin hebdomadaires. En 1898, il reçut une bourse et commença des études à la Cleveland School of Art. Dès lors, son talent ne fit que s’affirmer, la reconnaissance publique allant de pair avec l’obtention de nouvelles bourses

New York, Alfred Steglitz, Paris, Gertrude Stein, Berlin ! ou comment par le hasard de lieux et de rencontres un jeune homme américain tomba littéralement amoureux à et de la ville. Nous sommes en 1913. Il y a le bel officier prussien Carl von Freyburg ; Marsden le connut à Paris et le retrouva « dans son jus ». Il faut imaginer cette Berlin brillante, cosmopolite, étonnamment tolérante, comme tout le reste du pays, chose paradoxale depuis l’étranger, du fait de l’image militariste qui colle aujourd’hui encore à l’Empire allemand ! Mais que la vie est agréable entre la promenade au parc, le long des grands boulevards commerçants, sur l’une ou l’autre ligne du métro aérien, dans les nombreux cafés de la Potsdamer Platz. Marsden ne témoigne pas d’une germanophilie de carton-pâte mais développe une véritable mystique pour ce pays, ce peuple, cette culture dont il intègre les codes qu’il va rendre à travers ses compositions artistiques. Il avait déjà été frotté de germanité aux Etats-Unis où les immigrants allemands animaient la vie culturelle de la côte Est. Marsden appréciait déjà avant son périple européen tous les artistes de la Sécession.

Le déclenchement de la guerre ne fit pas fuir notre homme. Pas tout de suite. De plus, l’officier Carl von Freyburg, dont il était amoureux, perdit la vie au combat le 7 octobre 1914 près d’Arras. Marsden se mit alors à peindre des motifs militaires. Ni le décès de son père  fin 1914 aussi, ni celui de sa belle-mère en mai 1915 ne parvinrent à le rappeler sur le Nouveau Continent. Il était pourtant très attaché à cette femme ; il prit même pour prénom son nom de jeune fille. Hartley se prénommait Edmund et non Marsden. Fin 1915, il finit par rentrer aux Etats-Unis. Il retourna à Berlin dès 1921 et séjourna encore à de très nombreuses reprises en Allemagne, jusqu’à son décès en 1943.

La patte de Hartley, dans ses œuvres allemandes, est singulière et remarquable. Il développe un langage schématique, à la limite du naïf, dans une palette primaire. Il se tient de même à la limite du non-figuratif et de l’expressionisme, le tout relevé par quelques motifs amérindiens. Il confronte et rapproche ainsi des univers distant de milliers d’année lumière dans une vision personnelle et syncrétique. Le plus étonnant provient d’une sorte de « cousinage » sauvage entre l’œuvre de Hartley et celle … de la vaudoise Aloïse Corbaz, patiente psychiatrique reconnue de son vivant pour sa pratique de l’Art Brut. Aloïse vécut à Berlin de 1911 jusqu’à la veille de la première guerre mondiale. Elle travaillait à la cour, en tant que bonne d’enfants du chapelain de l’empereur. Elle sera placée en institution psychiatrique quelques années après son retour d’Allemagne du fait d’un comportement parfois inadapté mais, surtout, de ses convictions pacifistes qu’elle clamait en public, et de son amour pour Guillaume II. Marsden et Aloïse partagent le même goût pour les couleurs primaires et la même germanophilie, le même enthousiasme pour cette vaste Allemagne moderne et cultivée. Peut-être Aloïse eut-elle l’occasion de voir des œuvres de Marsden ? Hypothèse peu probable. De par sa fonction, Aloïse ne fréquentait pas les milieux artistiques et sortait rarement seule à Berlin. Les concordances demeurent. Sont-elles le résultat de l’atmosphère allemande de cette époque ?

Un "cahier" d'Aloïse Corbaz
Marsden et Aloïse témoignent avant tout de leur empathie pour un pays réglementairement haïssable depuis août 1914. Les soldats allemands tombés au front ne méritent pas moins les pleurs des leurs que les soldats britanniques, russes ou français. L’Allemagne n’a pas moins été « embrigadée » dans l’improbable équipée de la guerre que la France, l’Autriche-Hongrie ou la Turquie. Marsden et Aloïse furent des spectateurs neutres dont l’affection pour l’Allemagne n’était pas troublée par les vapeurs narcotiques du chauvinisme.


lundi, mai 05, 2014

"Le dernier des Weynfeldt" de Martin Sute

Femme devant une salamandre, Félix Vallotton, 1900
Fringe, le goût du mystère, la voie vers d’autres possibilités et un chouia de physique quantique ? Les Yeux jaunes des Crocodiles  ou le genre légèrement post-mauriacien de Catherine Pancol – le film éponyme est projeté en ce moment dans les salles romandes ? Excellents sujets dont je vous entretiendrai bientôt mais un troisième les surpasse, Le dernier des Weynfeldt de Thomas Suter.
Les circonstances de la rencontre sont idéales : j’ai acheté ce texte d’occasion, lors de mon dernier séjour berlinois, dans l’une de mes librairies favorites, la Bücherhalle sur la Hauptstrasse, avec son petit rayon de littérature française et en français. Le livre m’a interpellé par sa couverture, La Salamandre, Félix Vallotton, une femme nue de dos devant une … salamandre, l’un de ces poêles mi-bricolos mi-modernistes que l’on encastrait dans les cheminées au début du XXème.
Le roman s’ouvre par une scène dramatique, une action au débotté, une femme tente de se suicider en se jetant par la fenêtre, le balcon, un appartement cossu. Bref flashback, scène suivante, très urbaine, feutrée, chic, un bar, un homme, son ennui et sa rencontre avec une aventurière occasionnelle en fin de carrière. L’homme est courtier en art ; il travaille pour s’occuper auprès d’une très grande maison de vente. Il fait partie de cette caste vénérable des millionnaires discrets, bien nés, encore mieux élevés. L’intrigue, les aléas de la vie des personnages, la finalité du texte importent peu. Martin Suter raconte discrètement sa ville, un certain milieu, typiquement zurichois. Le lecteur est introduit aux us et coutumes d’une race en voie de disparition : éducation, pondération, culture, sobriété, constance. Suter soupèse le poids du temps, étudie la viscosité de son écoulement, fait montre d’un petit genre post-mannien.
Il y aura bien quelques rebondissements, un vague retournement, rien de très théâtral, juste ce qu’il faut pour déguiser un manifeste en roman de gare de qualité supérieure. Zürich tient le premier rôle, tout en retenue ; les différents personnages l’animent d’une vie aimable, un peu surannée, douce-amère à la façon d’un cocktail exclusif. Dans ce roman, les pauvres vont au restaurant ou partent à Majorque, prévoient de passer quelques mois aux îles Marquise. On escroque, on trompe, on méprise, on tire de la coke mais toujours d’une manière très civile, très policée. Jamais d’éclats, ou l’on prend ça pour un dérangement passager, un coup de sang vite oublié.
Suter raconte cette ville ou le triomphe de la fausse simplicité mâtinée d’une assurance bonhomme devant les contradictions de la vie. J’y retrouve la Zürich dont je me suis discrètement épris à vingt ans. Ce ne sont pas les mêmes points de chute mais j’y reconnais ce que j’ai pu vivre chez Sprüngli, Teuscher, à l’Odéon, au Karl der Grosse, au Café Schober, au Jardin Chinois, au Museum Bellerive, et en d’autres lieux plus ou moins publics. J’y reconnais les prémices de ma germanophilie.

dimanche, janvier 26, 2014

Revenir sur Vallotton, exposition au Grand Palais

Pour en terminer avec Vallotton au Grand Palais, une semaine après la fermeture de l’exposition, bilan très positif quant à la renommée du peintre vaudois – vaudois, j’insiste, même si Félix vécut depuis ses dix-sept ans à Paris, il grandit à Lausanne et ne rompit jamais le lien avec sa famille, ses origines. Dans mon précédent billet, j’avais évoqué les portraits, les nus, les scènes mythologiques et les xylographies. Je vais m’arrêter à présent sur les paysages, trois toiles qui me semblent emblématiques.

Dans mon carnet d’exposition, ai noté, à propos des Andelys, le soir, toile de 1924, (73,3x60,5) :

« La suavité d’un coucher de soleil, en mauve, bleu, vert d’eau, un soleil couchant, son reflet dans l’eau, douceur extrême, mélancolie, aspect « pastel », une grande présence et pourtant pas une figure humaine, un chemin solitaire. »

Je suis revenu à trois fois devant cette œuvre, la meilleure de tout l’accrochage à mon avis. Je ne la connaissais pas, et pour cause, elle appartient à une collection privée. Le sentiment est profond, ample. Impression de recevoir la confidence d’un ami de longue date, de se retrouver soi-même dans la sourde nostalgie de cette solitude du bout du jour. La présence physique de la toile est grande, en dépit d’un mauvais éclairage, d’une glace protectrice et de la foule. Ce bord de Seine aménagé, se tenir juste à la limite du flux de la vie, un appel à la paix et quelques regrets, peut-être ceux de ne pas y arriver, le courant joyeux de la renommée, du succès, du plaisir bourgeois. Le point où l’esseulement et une peine délicate valent tous les trésors du monde.

Tiré du catalogue, Exposition Vallotton, Grand Palais, tous droits réservés
Deuxième toile, La Cathédrale de Petropavlovsk, 1913, (73x92) :
           
« Surprenant Vallotton à la limite d’Hammershøi et de Hoper, quelques piétons anonymes sur une place, une rivière, la cathédrale sur l’autre rive. La place est dans l’ombre, la rivière et l’autre rive en pleine lumière ; contraste. »

Il se raconte que Vallotton n’aurait jamais mis les pieds à Petropavlovsk, ville d’Extrême-Orient russe ; la vue n’a du reste rien de particulièrement russe, hormis son nom. La couleur du ciel indique, soit, un pays du Nord, un pays où règne l’un de ces hivers fait de gris lumineux, d’horizons plats et infinis, cité improbable, appel à un ailleurs, une grande ville anonyme, le confort de l’anonymat qui représente le sujet même de la toile. Quelle était l’intention de Vallotton ? Exploiter l’exotisme d’un dôme, sorte de stupa post-industriel dans un style IIIème République ? Ou le rapport d’une rive à l’autre ? La lumière, le soleil, l’idéal d’un côté et l’ombre, des passants pressés de l’autre ? Il était interdit de photographier la toile ; combien de visiteurs, négligeant cette injonction, après être restés hypnotisés par cette vue en ont emporté un cliché.


Troisième toile, Honfleur dans la brume, 1911, (82x88) :

« La ville quasi solitaire, vue en contre-bas, la colline boisée, le chemin qui mène au village, tons gris. Douceur, nostalgie, présence en dépit de l’absence de figures humaines. La brume ne remonte pas jusqu’à la colline, des frondaisons d’un vert marqué, une autre saison. »


Honfleur était la villégiature de la famille (recomposée) Vallotton. Le peintre y appréciait le littoral. Souvent, les toiles qu’il y réalisait laissaient transparaître une sorte de malaise, une mise à l’écart volontaire. Il y a les autres, leur bonheur confortable et Vallotton, son indicible mal-être en dehors. Dans ce « Honfleur dans la brume », la donne est inversée. Le lieu social, la ville, les maisons, le foyer sont en dessous, léger brouillard, comme un songe, une fantasmagorie floue. Vallotton se tient sur la colline, hors le brouillard, parmi une végétation luxuriante. Il doit être seul, sans mélancolie, à croire qu’il jette un dernier regard en-dessous avant de reprendre sa route.