lundi, décembre 29, 2014

"Il est de retour" de Timur Vermes

Des amis allemands m’en avaient parlé ; j’ai effectivement vu quelques articles sur le sujet et peut-être l’auteur lors d’un show télévisé ?! Cela m’a rappelé la BD de Walter Moers « Adolf. Äch bin wieder da !! », publiée en 1998. J’avais découvert cet album dans les toilettes, la colocation dans laquelle vivait Christine, à Friedrichshain. J’avais même appris à cette occasion qu’on exposait le cadavre des rares fuyards des camps de concentration, après les avoir rattrapés, dûment torturés et assassinés, on les exposait donc à la vue des prisonniers avec un panneau autour du cou sur lequel il était tracé : « wir sind wieder da ».

Dans une grande librairie de la place, j’ai récemment été attiré par la couverture si particulière de cette satire, un volume en promotion. La traduction du titre n’est pas terrible : « Il est de retour » mais le portrait esquissé d’une grande mèche et de la célèbre moustache, comme dans l’édition allemande, garde tout son pouvoir d’attraction. Le pitch est très simple. Un beau matin de 2011, Adolf Hitler, revenu d’entre les morts, se réveille au milieu d’une friche urbaine au cœur de Berlin. Il va trouver soutien et secours auprès d’un brave kiosquier avant d’entamer une carrière de comique et sosie d’Hitler, une émission double gras pour chaîne de télé populo. De quiproquos en coups de gueule, de convictions inébranlables en coups de chance et de poker, Hitler se fait une place dans les médias et vise un retour en politique, reprendre là où il en était resté.

« Il est de retour » ne se signale pas par un style particulièrement brillant ni par une intrigue bien ficelée. Ce roman ne connaît pas même de véritable fin, on peut craindre … ou espérer une suite. L’auteur, Timur Vermes, s’offre ainsi la possibilité très probable d’un second tome qui lui vaudra un très confortable à-valoir et des ventes fabuleuses, car Hitler est un sujet porteur, vendeur, surtout lorsqu’il est présenté sous le jour sympathique de cette satire. Monsieur Vermes est parfaitement irréprochable. Né à Nuremberg d’une mère allemande et d’un père juif hongrois, il a étudié la sociologie à l’université. Entre autres. Il a aussi une importante carrière de … nègre. Il assume avec bonhomie le succès économique du premier roman qu’il signe de son nom. Notre auteur a la mine avenante et malicieuse d’un éditorialiste bon enfant. Il ne se sent pas la nécessité de justifier son texte, de lui couler de solides fondations. Il a fait un « coup », un bon coup dans un esprit potache et critique. De plus, il ne va pas se perdre dans des arguties littéraires dont son texte ne sortirait que perdant du fait de sa piètre qualité stylistique.

Ce roman met « gentiment » mal-à-l’aise ; Adolf Hitler, le narrateur, y raconte avec humour et, parfois, émotion sa drôle de vie soixante-six ans après son suicide. Il ne cache rien de ses plans, de sa vision politique, de son grand projet, de son antisémitisme poli. Rien. Et rien de la part de l’auteur non plus, pas la moindre petite prévention ou prise de distance dans le récit aimable et drolatique qu’il nous déroule. Il est clair que si Timur eut été un grand blond bien gaulé, élégant, regard pénétrant, il eût certainement dû essuyer de nombreuses accusations de sympathie nazie. Mais Timur est un rondouillard chauve et sympa, mal fagoté comme un intello de gauche chercheur en sciences humaines. Néanmoins, je m’interroge sur les mobiles profonds de M. Vermes. Il nous sort le prétexte du second livre du Führer, une vieille édition, une traduction même, trouvée chez un bouquiniste lors de l’un de ses voyages. Il se serait dit « Si Hitler a écrit deux volumes, je peux écrire le troisième. » L’argument est minçolet, comme si l’on ne savait pas que « Mein Kampf » comptait deux volumes. Personnellement, je pense que notre nègre transparent avait envie d’exister et, lassé des inepties qu’il a dû tant écrire pour d’autres, s’est lancé dans une plaisante pochade, farcie de quelques constatations maison frappées au coin du bon sens de la realpolitik. Et ça a bien marché ! Il met à jour, par exemple, les mécanismes économiques de la grande distribution et leurs effets aliénants   sur les citoyens aux revenus modestes, sur la majorité.

Le style n’est pas bon mais il n’est pas mauvais non plus, il a l’immense vertu de se faire oublier et le texte nous embarque dans les aventures improbables du Führer bis. J’y ai retrouvé toute ma bonne Berlin, et le reste de l’Allemagne aussi. Très vite, on rit, et d’un rire incoercible que vous soyez sur une machine de cardio au fitness ou dans un train de pendulaires. J’ai tout de suite eu envie d’aller toujours plus avant dans ce récit, m’attendant à un coup de théâtre ou un retournement de scénario, événements qui jamais n’arrivèrent mais qu’importe, j’avais tant ri jusque-là ! Vermes a un art consommé du double sens. Toutes les sorties de son « Führer », propos historiquement exacts, peuvent être comprises comme de l’humour, de l’ironie, de la provocation à vocation de révélation. On en étouffe de rire même si ce n’est pas très moral ; on en prend conscience et en étouffe de rire de plus belle. Toute la dégoûtante petite mécanique du contrôle social est démontée avec une certaine jubilation. Les blâmes, les félicitations, l’imperméabilité des esprits, le jeu des cases … Je m’explique. Nous sommes tous des personnages publics, quelle que soit la confidentialité de notre audience. Cette audience définit notre statut et nous met dans une case. Une fois que vous y êtes, difficile d’en sortir. Adolphe a été étiqueté « comique », désormais tout ce qu’il dira sera drôle et ça l’est, sincèrement, surtout ses apartés sur la télévision. Il zappe et ne tombe – comme nous du reste – que sur de stupides émissions culinaires ou des séries vérité très, très, très bas de gamme. Il y a aussi les scènes de genre : le Führer découvre la téléphonie mobile, le Führer découvre internet, le Führer découvre le ramassage des déjections canines, etc. Tout simplement tordant.

Très naturellement, je me suis attaché au narrateur, il m’est devenu sympathique. Sa raideur, son décalage - une sorte de Mr Bean militariste tout aussi improbable et maladroit -  concourent à faire du Hitler version Vermes un … ami !!! Jamais, je n’aurais imaginé écrire une telle chose. Le bonhomme est touchant, sincèrement, sa promenade par une belle matinée claire à Berlin, une certaine douceur, et l’énergie requinquante qui déborde de ses aventures et mésaventures ! Vermes via Hitler (ou le contraire) revient très souvent sur la nécessité du « fanatisme » dans ce que l’on fait, condition minimum afin de réussir. Par fanatisme, il faut entendre « passion ardente ». Oui, il faut en vouloir pour réussir dans son domaine, Dieu ne vomit-il pas les tièdes ?! On se sent tout revigoré après une douzaine de pages de ce roman (un effet du rire certainement) et pas l’ombre du doute d’une once de culpabilité. On relève le nez d’un texte où Hitler est sympa’ Ne faudrait-il pas s’indigner ? Non, et c’est l’historien (si, si, j’ai un master universitaire français-histoire-histoire et science des religions), c’est donc l’historien qui vous dit qu’il est sain de rire à la lecture de « Il est de retour », que son narrateur n’est qu’un avatar de Hitler (le despote légalement arrivé à la tête de l’Allemagne en 1933). Le roman truculent de Vermes est une invitation à faire le tri dans le ruclon de l’histoire.


Dès 1945, on a creusé un grand trou et tout balancé dedans. Il fallait alors dénazifier par la diabolisation, se réconcilier, reconstruire. Une certaine crispation nationaliste se remarque à nouveau dans la politique des États européens. L’antisémitisme est interdit par la loi, les symboles nazis aussi, soit, cela ne nous garantit pas contre l’accession légale d’un parti fasciste au sommet du pouvoir. Il faut se confronter aux vraies raisons de la montée du nazisme et de son maintien à la tête de l’État après 33. L’attitude des Alliés, la finance, les collusions politico-industrielles, la peur du communisme et l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie bon teint qui avaient aussi cours dans les nations dites démocratiques y ont leur part. Vermes n’est pas un Don Quichotte/Cervantes, il ne cherche pas à abattre les moulins de l’histoire. Il vend bien, distrait ses lecteurs, ne les prend pas pour des quiches, attire leur attention sur les faiblesses du système. Si vous vous apprêtez à lire « Il est de retour » mais, suite à cette critique, désirez prévenir vos atermoiements moraux et contrebalancer par un texte de qualité littéraire, achetez donc en sus « Tous les États de la mélancolie bourgeoise », édition Hélice Hélas, collection Paon dans ton QI, mon petit essai/pamphlet à propos du confort de nos mensonges et menus arrangements avec l’histoire. Cela complétera admirablement bien le pavé de Vermes. 

mardi, décembre 23, 2014

"Musique dans la Karl Johann Strasse", extrait 6.

Parfois, je rêve d’une vie banale, d’une vie encore plus banale que celle que je mène. Ce serait une vie assez semblable mais libérée des références et des relations, une vie où je ne serais que moi sans Thomas, Julien, François, Félix, Elisabeth, Clotilde, John et n°6. Je vivrais en amitié avec mon corps et je serais même sociable. Je ferais des choses dépourvues de la moindre connotation à mes propres yeux. Il y aurait des circonstances communes, parfois un amant, ou un ami, et moi. Je travaillerais à temps très partiel, des mandats, l’un de ces trucs débiles qui ne servent à pas grand-chose. Ce serait un peu physique mais pas trop, suffisamment pour m’obliger à apparaître en t-shirt voire même sans t-shirt. Je passerais les trois-quarts de la journée seul, sans avoir besoin de tenir la conversation. Je ne voudrais conserver de ma vie actuelle que ma sensibilité au monde et la richesse de mon ressenti. Parfois, j’irais visiter un musée, découvrirais une toile, d’un regard neuf, innocent. J’aurais peut-être une relation, à distance, intermittente. Un homme marié ou un jeune sportif professionnel. Je conduirais une voiture italienne bonne pour la casse, une vieille chose, et mon plaisir de vacances consisterait à rouler un peu trop vite, dans un cabriolet de louage, sur une route surplombant la mer, mon intermittent du cœur à côté de moi. Je ferais cela sans même connaître le nom de Françoise Sagan.
            
Parfois, je mène cette vie, lorsque je sors de la salle de sport, 20h, la nuit, la fraîcheur de l’air, le reflet d’une station à essence saturée de couleurs et de lumière électrique, ce reflet vulgaire dans les fenêtres d’une lourde maison, un petit locatif, de l’autre côté de la route. Les salles de bain disposent d’une lucarne d’un ovale gracile. Il n’y a personne, pas un passant, juste la circulation clairsemée et anonyme. Je rentre en passant par les quais, observer le clignotement de la côte française, respirer l’haleine du lac, essayer de me persuader que je suis l’autre, celui qui n’a pas d’histoire, qui mène une vie banale, qui va faire des trucs lambda sans rien savoir de l’inquiétude diffuse que l’on ressent à la vue de « Musique dans la Karl Johann Strasse ».


mercredi, décembre 17, 2014

"Night call" de Dan Gilroy


Film événement de cette fin d’année 2014, « Night call » aurait pu platement raconter la petite névrose d’un Rastignac angelin, Lou Bloom, sa volonté farouche de réussir et il y arrivera par le biais de la télévision. Le hasard aura voulu le mettre en présence d’un journaliste free lance, l’un de ces fouilles-m… qui n’hésite pas à tremper sa caméra dans le sang des victimes.

« Night call », ce  n’est pas que l’indécence de la société spectacle dans laquelle nous baignons, société où l’image, si bidonnée soit-elle, est reine. Lou n’est pas un mauvais cheval, c’est un bon garçon sans histoire, sans passé, sans trop d’éducation ni de chance mais il est intelligent et pugnace. Il sait se servir d’internet, s’instruit et se donne les moyens d’accéder à cette « american life » dont il rêve … Il n’est pas le seul dans cette course à la bonne vie avec grosse bagnole, montre clinquante et villa à piscine. Jake Gyllenhaal interprète à merveille ce personnage à la fois calculateur et attachant. Son beau visage hiératique s’illumine parfois d’un sourire « hollywoodien » mais rien de spontané, de chaleureux. Lou est un pur produit de l’ultra libéralisme, système dans lequel chaque individu est sommé de se réaliser par des actes de consommation.

A propos du sourire, je ne peux m’empêcher de repenser au prêche de l’excellent père Joseph, un franciscain attaché à la paroisse de Sankt Ludwig, à Berlin. Dimanche dernier, dans son homélie, il a raconté une fable, une histoire dans laquelle il allait voir son médecin parce qu’il ne souriait plus ! Ce mouvement spontané et quasi involontaire qui témoigne d’un attendrissement intérieur, d’un amusement, d’un plaisir gratuit et d’une ouverture à l’autre avait disparu de son quotidien. Après réflexion, le médecin devait admettre que, lui aussi souffrait du même mal. Et tous ses patients aussi. Une épidémie ? Le père Joseph, avec humour et délicatesse, voulait amener son auditoire à penser à ces petits dons subtils que la vie et les autres nous font, que nous pouvons faire aussi, des petits riens qui nous donnent le sourire et font la richesse de nos vies.

Pour revenir à « Night call », un film d’action, à la photographie impeccable, presque désuète, les couleurs dorées du cinéma américain des seventies, et la ville, Los Angeles, qui palpite, respire, une énorme bête lascive étendue au bord de l’océan, animée d’un souffle primal. La banalité est filmée avec esthétique, elle ressort avec un fini très graphique. Incidemment – j’ai vu le film en vo – j’ai appris qu’en american english « graphic » pour des images télévisées voulait dire « sanglant », « choquant ». Confusion des valeurs. Sur près de deux heures, le spectateur est tenu en haleine et vit la success story nauséabonde de Lou qui, à coup de phrases toute faites, sorties de manuels de management en ligne, impose son ascension à ceux  qui le côtoient. Il travaille pour une chaîne d’actualité mais se fiche de la vérité. Il l’arrange pour en faire le produit que réclame le téléspectateur via l’audimat. Il a trouvé sa proie, Nina Romina (Rene Russo), une vieille productrice de l’actualité, ex-gloire du journalisme, atterrie dans la chaîne locale la moins cotée de tout Los Angeles. Lou s’éprend d’elle, donc il se sert d’elle, car Lou ne nourrit aucun sentiment gratuit.


Durant toute la projection, je n’ai cessé de m’interroger sur l’univers, les références culturelles, le style de vie, les attentes de Lou : des valeurs universellement reconnues dans les pays pratiquant le libéralisme économique et aspirant au mode de vie occidental. J’ai comparé mes vieilles fadaises wilhelminiennes, ma pratique du thé, mon mode de déplacement, mes convictions, mon cadre de vie avec ce qui défilait sur l’écran. Apparemment, je suis « à la rue », complètement à côté de ce qu’il faudrait faire. Ou plutôt non … Lou, notre anti-héros, explique à Nina son business plan. Il faut croire à ce que l’on fait, à l’intérêt de ce que l’on produit. Je produis de la littérature, du sens, du récit, de l’émotion, un peu, de l’élégance dans le verbe. Mon œuvre, si confidentielle soit-elle, apporte des réponses aux questions que posent « Night call ». 

mardi, décembre 09, 2014

"La Défaillance des pudeurs" de Christophe Girard

 « La Défaillance des pudeurs » est un petit roman à couverture bleue, discrète, élégante, très comme il faut, édition du Seuil. Un joli texte, un récit impressionniste, certainement très autobiographique mais l’auteur a tenu à lui faire un appareil romanesque, une marque de pudeur, une de plus. Le récit est une suite d’épisodes plein de saveurs et de belles couleurs, un peu fanées. Il nous ouvre aux miracles de l’éducation française, celle que l’on pratique dans les beaux quartiers.

On connaît surtout l’auteur, Christophe Girard, dans son costume de maire du 4ème arrondissement de Paris. Nous avons aussi affaire à un lettré, une plume délicate, maîtrisée, presque timide sans fausse humilité. L’homme est attachant. Il a déjà mené plus d’un combat, politique, moral, privé. En 2013, il a épousé le réalisateur Olivier Meyrou. Christophe a su mener l’une de ces belles existences très parisiennes comme on en rêve ici.

J’aurais aimé écrire, après y avoir goûté, à propos de cette défaillance-là, cette peine-là, cette mélancolie tempérée. Christophe Girard nous l’a jouée Guibert apaisé, une sorte de « Mes Parents » d’une puissance émotionnelle comparable mais rien du déballage grandiloquent du bel Hervé. Le temps du récit n’est plus le même pourtant le parallèle est flagrant, on y retrouve des motifs communs, le séjour linguistique en Allemagne par exemple, avec son inévitable expérimentation sexuelle. Les seventies’ et la libération de même sexuelle sont évoquées sans passéisme ou militantisme mais dans leur costume de l’époque, au style bien marqué, encore une belle image.

« La Défaillance des pudeurs » ou un joli livre d’images pour parler du deuil, du temps qui passe, de l’homosexualité, de la bisexualité, de la filiation, du suicide avec ce ton égal qu’offrent l’intelligence, l’équilibre et la distance. « Les Triplés » version littéraire pour adulte mais ce même chic pondéré, une lecture à faire entre deux cahiers du Figaro, un compartiment de première,  un TER pour l’une de ces bonnes villes de France, Lyon, Nantes ou Bordeau. Ou mieux, à lire sur une plage d'Arcachon ou de Palavas-les-Flots.



lundi, décembre 01, 2014

"Les Terres du couchant" de Julien Gracq

Une prophétie de 1953, un inédit, un texte admirable et inachevé mais l’achèvement a-t-il la moindre importance dans la qualité littéraire d’un roman ? La littérature n’est pas cette chose figée et rogue, comme l’imaginent les imbéciles. Un souffle, quelques mots, un parfum parfois, la fragilité d’un instant en tous les cas, et cette émotion, comme lorsqu’on regarde glisser le soleil à l’horizon, un rivage, ou sur le Jura.

J’ai une histoire avec Julien Gracq, comme avec tous les auteurs qui sont entrés dans ma vie. J’étais adolescent. C’était la drôle de guerre, l’attente, la forêt, « Un Balcon en forêt », la saveur du béton cru des casemates, son grain, son crissement sous le pas. Les sous-bois, fougères arborescentes, des plaisirs simples, le lard fumé que l’on tranche pendant la garde. L’attente dilate la forêt, décante la vie et le plaisir ; un entre-deux suspendu dans une éternité intérieure, une internité avant la catastrophe.

J’ai retrouvé Gracq une quinzaine d’années plus tard, son « Rivage des Syrtes » s’est ajusté aux rivages de Barcelone, la langueur qui prend la ville au crépuscule, une émotion qui semble couler de Montjuic, le flanc le plus sauvage de la colline. L’attente, la nature, la vieillesse d’une civilisation, l’extrémité de son histoire, sans issue à moins de passer outre, l’Orient ou l’Afrique… « Le Rivage des Syrtes » nous raconte la jeunesse passée de notre sang, ses élans et l’écho lointain de formidables batailles, ce désir irrépressible de reconquérir  le cours mythique et illustre des choses. Quelles choses ? De quel droit ? Et la fin du jour vient repousser tout élan, ajouter une journée de plus à nos vies et leur logique.

« Les Terres du couchant » reprennent d’une manière encore plus marquée les thèmes gracquiens, à savoir l’attente, l’abandon, la marge, la luxuriance d’une nature métaphorique, un paysage parlant, des héros révélés par un appel lointain, l’écho d’une fatalité, une fin de règne glorieuse. Gracq a travaillé plusieurs années à son manuscrit sans qu’il le conçoive comme achevé. « Un Balcon en forêt » serait venu court-circuiter l’accomplissement du texte puis l’auteur a décidé de réemployer une partie du matériau dans un autre récit. Peut-être jugeait-il ses préoccupations dépassées ? La guerre froide – tout comme la Seconde Guerre mondiale – a masqué fort à propos des problèmes anciens, des lignes de fracture profondes. On s’est distrait par quelques confrontations manichéennes alors que la pythie recevait encore des messages, les délivrait via la littérature, les auteurs, leur sensibilité.

« Les Terres du couchant », une très petite troupe d’hommes curieux, un jeune patricien en son centre, les préoccupations stériles et procédurières d’une société très noble, très ancienne, très policée, trop peut-être. Le grand frisson consiste à y redéfinir la limite de ses prés, ses forêts, à y ergoter  une justice éprise de très petites choses, trancher dans des conflits d’épiciers. Le récit est en « je », l’aventure commence à la manière d’un complot d’enfants durant les grandes vacances. On est dans ce temps immémorial de la civilisation occidentale, très à l’Ouest, au Sud-Ouest, à la limite entre Europe et Maghreb ? à la limite de notre logique occidentale. Le royaume sommeille. L’envahisseur est dans les parages mais cet autre est trop différent pour même entrer dans les petites préoccupations de l’Etat. Il n’est pas encore aux frontières, il se positionne aux marches de la civilisation, loin au-delà de ce territoire strictement défini et tenu hermétiquement clos de l’intérieur. Nos protagonistes fuiront par une nuit claire, iront par monts et par vaux afin de rejoindre la cité de Roscharta, citadelle avancée et assiégée dont la chute marquera la chute de tout le royaume. L’ennemi est un barbare, il pratique une langue de barbare, il se bat en barbare et marque de manière barbare sa victoire en témoignant de son fétichisme pour la décapitation au sabre !


Etonnant récit prophétique, sorti des archives d’un auteur disparu en 2007 et qui fait doublement échos à notre actualité. Des barbares fétichistes de la décapitation publique d’un côté, un vieux royaume suradministré empêtré dans ses codes et procédures de l’autre ; la violence joyeuse et brouillonne de l’un face à la docte placidité essoufflée de l’autre, la métaphore ne parle plus, elle gueule à partir d’une telle coïncidence des faits. Qu’a dit Notre Très Saint Père le pape François devant le parlement européen à Strasbourg ? Il a parlé de l’Union européenne comme d’un vieux royaume égoïste et replié sur lui-même, préoccupé de sa propre marche et sans grande visée universelle, pauvre dans sa charité et chiche dans sa compassion. Gracq nous laisse sur notre faim, le héros-narrateur se souvient, évoque de belles images de la citadelle, une sorte de langueur pré-catastrophique. Il serait donc temps de déchiffrer les signes, d’entendre les auteurs, de faire amende honorable auprès de Sa Sainteté et de s’engager concrètement …

jeudi, novembre 27, 2014

Canicule - narcose - parano

Non pas relire mais lire, découvrir le texte, le livre, l’objet même si l’on en est l’auteur. L’expérience est troublante, le texte résonne au-dedans et au-dehors. Je reconnais chaque mot mais me laisse embarquer dans le récit, l’errance de Maxence, je traverse ses interrogations, son malaise, sa divagation berlinoise et intérieure. Je redécouvre au passage les mésaventures des autres protagonistes. Quelques effets de ruptures mais le flux reprend le lecteur l’emmène plus avant, parmi les alluvions des histoires passées, un matériau auquel il est sensibilisé, à lui de faire du lien, d’imaginer ce qui est suggéré.

L’exercice n’est pas gratuit, une invitation à « Entre les Lignes », Espace 2, pile avant un rendez-vous de contrôle chez mon orl, rapport à mon opération de lundi, ce qui en rajoute à la  polysémie et au renouveau de « Canicule parano ». J’avais demandé à l’anesthésiste d’y aller léger sur la morphine et ses dérivés, vu mon état des deux derniers jours, il a dû la remplacer par de la coke ! Blague à part, j’ai décidé de me remettre à jour, maîtriser mon sujet, retrouver le fil du récit, sa saveur exactement, renouer avec Maxence, mon bon Max dont j’aimerais avoir des nouvelles, savoir de quelle manière il a su négocier son retour ? La suite de son existence ? Un énième nouveau départ ? Et la tante Berthe ? Andrée ? Ivona ? L’abbé Jean-Marie ? Elisabeth, la sœur de feu Monseigneur G. ? Je ne connais pas la suite de l’histoire. Sincèrement, j’aurais aimé la lire et pourquoi pas sous la plume d’un autre.


J’ai retrouvé mes intentions, la sensation d’abandon, la torture de cet été lointain à présent. Et Berlin qui a tant changé depuis. Le café Möhring n’existe plus, les bazars près du Zoo Palast ont fait place au « Bikini Berlin », un centre commercial design, hypster et bobo aménagé dans le bloc fifties’ préservé. J’ai photographié une saison, un jour particulier entouré de quelques vignettes : Barcelone, Bâle et Lausanne aussi. L’inachèvement de mon récit en fait sa force paradoxalement. Qu’est-il arrivé à Max ? On sait si peu de lui, de son histoire, son enfance, quelques détails disparates, des images mais rien qui ne lui donne du corps. Envie d’en savoir plus …

dimanche, novembre 23, 2014

Cinéma Bellevaux, extrait du "Cahier vert"

Hier soir, le 22 novembre

Pourquoi partir alors que la brume, une brume d’automne, magique, piquante, enveloppante dans la jeunesse de la nuit … Je suis descendu du 3, à son terminus, Bellevaux, une soirée dédicace, les nouvelles publications de l’un de mes éditeurs. J’y vais pour m’occuper. Cy. tape le carton après une fondue avec ses amies du théâtre. Le « vernissage » se déroule dans un cinéma indépendant, je ne retrouve plus le chemin, j’aurais envie de me perdre pour une heure dans ce cadre familier et étranger à présent mais cette nuit dont la texture est tressée de légendes, de contes, de merveilles dans les hauts beurk de la ville où les bâtiments portent d’étranges noms, où je découvre des cafés, des tea-rooms et, même, une épicerie merveilleuse ouverte en soirée. A peine dix minutes plus tard, je retrouve le cinéma, Stéphane qui entre quasi en même temps que moi, chargé du grignotage du cocktail ; j’aimerais encore marcher dans le petit bout de conte que je me tricote, encore une bonne demi-heure, mais j’y suis et Maude, Alexandre, André ; et le maître de céans, Julien ? Serge ? Je ne connais pas son nom, je bois quelques verres et l’interroge sur la « résurrection » du cinéma. Il vend bien son projet, je vais devenir membre de l’association de soutien, 30.- de cotisation annuelle, trois fois riens pour une bonne action et je trouve mon interlocuteur sympathique ; il a la taille serrée dans un blouson style perfecto de toile noire, la main fine, les traits délicats, le teint diaphane. Olivier est arrivé avec Jean-Luc. Olivier est descendu de La Tchaux. Les auteurs présentent leur texte. Plein de jeunes gens, jeunes filles dans la salle ; je n’ai pourtant pas tant bu, je les trouve tous beaux. Peut-être un effet des granules homéopathiques que j’ai prises en chemin, Gelsemium, histoire de me préparer à l’intervention de lundi matin, des histoires de sinus, narcose complète, etc. J’aurais encore moins de liberté de manœuvre qu’en une semaine de croisière de blaireaux de luxe avec le risque de me retrouver mort, aveugle ou con ! dans un état qui compliquera radicalement la poursuite de ce cahier vert.

            Je parle un peu clubs pointus, son électronique et Berlin avec Thibault. Auparavant, nous parlions de Foenkinos avec Olivier et Maude, je partirai après avoir parlé de séduction et de lieux de pratiques sexuelles gays avec André et cette charmante jeune fille dont je ne me rappelle pas le nom mais le visage. Un garçon brun, yeux bruns, barbe brune lui caresse la cuisse. Je me tiens arc-bouté entre les dossiers de deux rangées de sièges, un genou sur un accoudoir. Le garçon brun a un regard pétillant. Comme ils sont tous jeunes ! Je me décide enfin à partir. Julien ? Serge ? le jeune homme au perfecto m’interpelle par mon prénom, me tend ma carte de membre de l’association de soutien du cinéma sur le pas de la porte. Je compte revenir. Dehors, je retrouve le charme singulier de cette nuit, j’attrape le 8 au vol, une clientèle d’usagers populaire, variée, métissée selon l’expression consacrée. Dans le demi-jour du bus, des brillants étincelaient délicatement aux oreilles d’un jeune père, sa fille dans un pousse-pousse devant lui ; elle porte aussi de petites boucles d’oreille. La mère est assise un peu plus loin, ses grands yeux sombres sourient. Dans le cinéma, la lumière était basse aussi ; elle brillait de la même intimité que cette nuit. Je n’avais rien préparé de ce voyage. Je me suis décidé à faire un saut, rencontrer des amis, des connaissances, mes éditeurs. Je suis monté dans le 3 au sortir de la gare et, alors que le trolleybus roulait vers sa destination, je me suis replongé dans ma lecture, un inédit de Gracq, « Les Terres du couchant », un voyage aussi, une quête sans appel à l’extrémité paradoxale d’un royaume trop vieux, et des monts, des vallées, des forêts, des rencontres aussi. Faudrait-il choisir entre Bögli (je parlais de la voyageuse et autrice suisse Lina Bögli au début  de ce chapitre), Gracq ou blaireaux de luxe comme entre les voyagistes truc, chose et bidule ? Le plus amusant, je m’étais promis, sur le chemin du cinéma Bellevaux, de réfléchir pour moi-même à la ville où je voudrais m’installer, d’ici cinq ans, une petite idée, pas forcément Berlin mais, ravi par cette nuit de sobre merveille, cela m’est sorti de l’esprit. Je me déciderai demain matin. 

mardi, novembre 18, 2014

"Journal de la haine et autre douleur"

Etat des lieux, état de l’œuvre, un texte mi-ancien surgit des archives, retrouver les mots, terribles, ceux de l’incompréhension, de la peine, de l’abandon et du dégoût. Je les imaginais plus … mesurés, policés, à la façon d’une intrigue à la « Rebecca », Daphné Dumaurier. J’ai retrouvé un cri, un plainte de vingt-cinq pages et une douleur intacte quoique devenue étrangère. Etrange séduction, vitalité quasi contre-nature de ces mots qui font habilement mal et soignent à la fois, expérience de l’indicible que l’on garde pour soi, en général, par correction, politesse, urbanité, parce qu’on est un bon garçon.

Je repense bien évidemment à la méchanceté gratuite de M. Louis qui voulait en finir avec Eddy …, violence suprême qui, en dépit du talent, s’apparente tant à un suicide. Je reste plus général, je ne condamne personne en particulier et abhorre la foule biscornue et anonyme qui encombre votre route et pas un seul visage amical pour rendre cette foule plus humaine. Récit de solitude dans lequel le plus proche, le soutien, l’aimé n’est désigné, pudiquement que par le terme de « l’autre ».


Rétrospectivement – et en surface – je ne me souviens de rien de spécial. Les échanges standards de la vie en société, rien qui n’accroche, un ou deux séjours à Berlin, je sais que cela se situe entre la publication de « La Dignité » et la sortie de « Mémoire d’un révolutionnaire ».  Et le feu du texte qui « bouronne » sous la cendre du dépit, déception … Et l’autre, celui de toujours depuis sept ou huit ans, une part de moi-même, la meilleure, Cy. évidemment. Je n’ai pas tant le souvenir de la catastrophe parce qu’il était là et, métaphoriquement, m’a quasi porté pour traverser le guet et refermer ce « Journal de la haine et autres douleurs », un texte bref dont on reparlera bientôt.  

mardi, novembre 11, 2014

"La Lueur bleue" de Stéphane Bovon

L’œuvre de Stéphane Bovon est du pain béni pour le critique littéraire : une bonne quinzaine d’angles d’attaque s’offre à lui afin d’entrer dans le texte, en l’occurrence dans « La Lueur bleue », second opus de la saga « Gérimont ». Bovon fonde un genre nouveau, une sorte d’ « Ecole de Savièse » littéraire tendance ironique kitsch. L’univers de Gérimont peut être regardé comme une caricature de notre quotidien et le but de la caricature est de rendre les défauts à gros traits, de nous révéler nos manquements à la manière des révélations du fou du roi.

Bovon ou l’ethnographe de notre Romandie future fouille dans notre inconscient de latins mêlés et met en scène nos disparités. Il invente une géographie post-cataclysmique, une société à la Huxley dont il nous a expliqué la logique dans « Gérimont », texte fondateur de la suite en devenir (dix volumes prévus). « La Lueur bleue » débute par un enterrement dans le plus pur style pathétique protestant ennuyeux, une célébration mortelle mais prend vite un tour aventureux. Nous avions laissé Shriptar fasciné par d’étranges processions dans un pré gérimontais, autour de pierres levées, du mégalithe local. Il y sera retrouvé mort. Sa veuve, Xixa, va vouloir mener l’enquête et se rendre sur l’autre rive, à la poursuite d’une sorte de secte, des assassins de son mari et, accessoirement, à la poursuite de la vérité.

C’est ici que le scénario prend un tour à la « Indiana Jones » ; Xixa traverse mille et une épreuves : naufrage, empoisonnement, ours, faim, soif, ronces, loups, tentative de viol, crétins des Alpes. La totale ! Le trait est épais mais le suspens fonctionne, le lecteur trébuche avec l’héroïne sur les lieux communs de la quête mystérieuse assumés avec talent, humour et décalage. Bovon est un gamin lettré qui offre une bonne dose de jeunesse à son lecteur. Et ça marche ! On palpite jusqu’au dénouement érotico-mystico-improbable d’un « fight sex » très, très, très chaud. Ajouter à cela les illustrations nombreuses de la main même de l’auteur et vous obtenez une œuvre singulière que d’aucun trouverait moins percutante que le prime opus du projet. Il faut donc considérer « La Lueur bleue » dans la perspective d’une suite.


Dernier point, pas des moindres, Stéphane Bovon qui aime jouer les hurluberlus littéraires romands n’en est pas un. Son projet revêt une dimension philosophique profonde, il travaille à la perpétuation d’un esprit romand et, surtout, d’un esprit vaudois, faisant la part des choses entre toutes les influences passées et présentes qui nous traversent. Il nous promet une fresque en dix volumes, plus que huit, et je compte même, si l’auteur me le permet, lui offrir une exégèse dans un onzième volume « off ».

mercredi, novembre 05, 2014

"Jours adverses" de Julien Sansonnens

Cela faisait longtemps que j’attendais un tel texte, une parole claire, sans faux-semblant, sans effets, enjolivement ou autre sur la ville, sur la détestation de la ville, ses plaisirs faciles, son inculture, sa concupiscence, sa trahison … Je me disais que je me faisais des idées, que j’exagérais comme le disent mes amis en souriant, petit mouvement de dénégation du chef. Avec « Jours adverses », Julien Sansonnens m’a prouvé que je n’étais pas fou, que ce malaise, ce n’était pas que « dans ma tête ». Le roman commence très fort avec une charge houellebecquienne contre la vie un peu sordide du citadin lambda ; on touche presque à « Extension du domaine de la lutte ». Le style, la non-intrigue des premières page évoque aussi le non-sens de « L’Étranger », étranger à soi, aux autres, à la vie … Sam, en narrateur camusien, nous raconte son existence comme elle vient, un peu plate, pas forcément désagréable, rehaussée çà et là d’aventures sensuelles. Sam lève de la pouffe ou de la minette sans trop de peine, il fait aussi parfois appel à des professionnelles. Quelques femmes s’installent pour plusieurs mois dans sa vie, n’y restent pas, la vieille salade du monopole sexuel, mais que comprennent-elles vraiment à Sam ? Il est le non-héros libertaire conscient de l’inanité de toute révolte, conscient des poses et des petites trahisons de ceux qui l’entourent. Dommage qu’il n’ait pas la foi, il ferait un jésuite admirable.

Pour un premier roman, « Jours adverses » est une réussite. Toutefois, après un bon premier tiers, notre auteur semble se regarder écrire et le lecteur s’ennuie. L’action … la non-intrigue tourne au catalogue bien écrit de lieux communs. L’auteur en rajoute un peu, trop, dans le descriptif des parties de jambes en l’air et fait une fixette sur la fellation. L’ennui n’est que passager, le récit se poursuit, le lecteur retrouve la saveur aigrelette et séduisante à la fois du constat social désespérant. Sur près de deux-cent-cinquante pages, il y en a une quarantaine d’inutiles. Elles se repèrent de suite, elles sont écrites dans une syntaxe fade de premier de classe qui maîtrise par trop bien ses concordances de temps.

Julien Sansonnens jouit, en plus de son talent d’écriture, d’un talent de psychologue avéré. La personnalité de chacun de ses personnages est ciselée, précise, et particulièrement cohérente dans sa petitesse et ses défauts. C’est un magnifique défouloir où l’on rencontre le nerd artisteux qui vire petit-bourgeois avec sa « meuf » ; à vingt-cinq ans, cette dernière connaît la vie et offre sa science à Sam. Il y a aussi la « mégote » enthousiaste de basse altitude si prévisible, le vieux con révolutionnaire, l’élu trotskiste qui se goberge dans les bons restaurants, la minette mi-s… qui couche une dernière fois et prépare sa vengeance. Et le père absent ! et policier de surcroît, un petit bijou d’égocentrisme testostéroné psycho-rigide. Des comme ça, pas tout à fait pareils mais approchant, tout lecteur en a des charrois dans sa propre vie. Et la campagne, l’authenticité rurale, du pipeau ! les gens ne sont pas mieux qu’en ville, ils sont d’un autre genre.


« Jours adverses » est un long chant d’amour contrarié. Le récit lassé de nos quotidiens salis par le conformisme et la facilité. A la fin, tout le monde a perdu mais un jour pousse l’autre et « il y en a des plus malheureux que nous ». Sam se remettra, comme toujours, parce qu’il est solide mais, un jour peut-être, on aimerait le savoir heureux.

lundi, novembre 03, 2014

"Bleu ciel", extrait du "Cahier vert"

Au-dessus des nuages, le ciel est d’un bleu toujours parfait, une sorte de beau temps perpétuel, la pluie n’est qu’un état passager, aucune révélation à en tirer. Regarder glisser l’ombre de l’avion sur les flots compacts et moutonnants des nuages, en-dessous. Retour de Berlin et quoi d’autre ? Je fais comme tout le monde en Suisse, je pars, le plus souvent possible, pour me donner de la distraction, du plaisir et des émotions. Je vais à Berlin, comme tous les gays romands. Ils y vont car la turlute y est facile, festive et si loin de la tiédeur moralisatrice bien comme il faut du sexe gay en Suisse. « C’est pour ça que tu y es tout le temps ! » mais jette une personne proche (mais pas Cy.) sur un ton goguenard, une personne à qui j’ai vertement répondu « Pourquoi ? tu me crois frustré du cul ? tu t’imagines que je me tapes des aller-retours de deux milles kilomètres aussi fréquents pour mettre la nouille à tremper ? »

A Berlin, j’écris des romans, je mène ma vie d’auteur, mon petit train mauriaco-greeno-mannien, donner un minimum de forme à ma fuite, recevoir avec plaisir les appels de Cy. au cours desquels il m’explique ses avancées dans l’organisation de notre prochaine croisière, ou une excursion infra-culturel à Paris, voir une comédie musicale, et je sens se desserrer cette tension ainsi qu’exposée au début de ce cahier, tension résultant de la conscience de participer à des activités de masse pour blaireaux et le plaisir, l’expérience que j’en tire, la matière autofictive. Je fais aussi l’expérience d’une tension esthétique, si proche de la folie, la conscience du cadre, une toile rencontrée au Kunstmuseum de Bâle – je suis rentré de Berlin par la cité rhénane, vol à meilleur prix. La toile en question est de Munch, elle s’intitule « Rue à Aasgaardstrand ». Une jeune fille au premier plan, face aux visiteurs, semble interpeler qui la regarde. Derrière elle, un groupe d’autres jeunes filles en conversation l’ignorent totalement ; ces fillettes méconnaissent l’au-delà de la toile, pas même une intuition. Elles forment un cercle compact en grand conciliabule, des maisons à l’arrière-plan, un chemin, un homme semble venir.

Je rentre de chacun de mes voyages plus démunis tant matériellement que psychologiquement. Je serre dans mon cabinet les mille petites délicatesses qui maintiendront vivants des instants de rien, des perles psychologiques, des gemmes que je peux tailler et monter en pendant, en tour de cou, ou dans une parure complète. Je regarde éperdument le coucher du soleil, dans la rue, un parc, depuis la banquette de la cafétéria du « Bon Génie », alors que la lumière trop crue des spots, faux-plafonds, m’écrase et aplati tout du décor, presqu’une lumière de cabine, court courrier pour Berlin, Barça, Copenhague … Le motif perpétuel de la fuite.



mercredi, octobre 29, 2014

"L'Ami barbare" de Jean-Michel Olivier

Photo prise à  Schönefeld
En amorce et de manière lapidaire, je dirais que « L’Ami barbare » de Jean-Michel Olivier est un grand roman d’aventure, populaire, haut en couleurs, une belle ambassade pour la littérature, l’édition et deux ou trois autres choses à propos desquelles je reviendrai plus loin. Jean-Michel Olivier y déploie un style alerte, agréable, ni trop littéraire, ni trop canaille ou poseur : voilà un joli livre à mettre entre toutes les mains, peut-être LE roman grand public des dix dernières années. Son genre éclectique est capable de parler à tout le monde.
Il faut que je vous dise, dans ce texte, à travers ces pages passionnantes qui m’ont comblé de Potsdam à Schöneberg, qui m’ont encore réjoui durant mon vol de retour - l’avion évoluait dans un azur parfait et projetait sa petite ombre sur la mer de nuages en contrebas, un ciel que n’aurait pas renié le principal protagoniste – dans ce texte donc j’ai rencontré quasi un ami, un ami barbare : Roman Dragomir. J’ai peu suivi ce qui se disait à propos de ce roman, il était sur ma liste de lecture, parmi Stéphane Bovon, Sébastien Meier et d’autres. Suite à un post facebookien de Jean-Michel Olivier, l’annonce de l’une de ses critiques sur le blog du Temps, un peu bravache, je lui ai demandé à quand une critique de « Canicule parano », mon dernier roman ? Ce à quoi il m’a répondu « Envoie-moi ton livre, je t’envoie le mien et on fait des critiques croisées ! » Euh, oui, ça tombe bien, mes croisières, séjours berlinois, escapades à Francfort, Paris, Milan, Barcelone, etc. me laissent quelque peu fauché de retour. J’ai quasi procédé de la sorte avec les titres d’auteurs romands dont je parle dans ce blog, quoiqu’avec les autres, j’y vais encore plus franchement au culot. Avec M. Olivier, prix Interallié 2010, je n’osais tout de même pas. Quoique j’eusse écrit en son temps le panégyrique du grand Jean-Michel à l’occasion de la remise du prix de l’Association vaudoise des Ecrivains en 2006. Bref, tout ce détour pour vous dire que j’avais bien entendu deux ou trois choses sur la véritable identité de cet « ami barbare », il s’agirait du fondateur des Editions de l’Âge d’homme, Vladimir Dimitrijevic. Et quand bien même ?!
 
Arrivent ici les quelques reproches que je pourrais faire à Jean-Michel. « L’Ami barbare » est un roman à clef, une vieille clef qui n’ouvre plus qu’un portail rouillé au milieu de rien. Avenue Agassiz, en-dessous de la place Saint-François, il s’en trouve un comme ça : plus aucun mur, aucune grille mais on l’a laissé là entre ses deux piliers parce qu’il fait joli, avec sa ferronnerie d’art, et il est soigneusement fermé à clef ! J’ai bien vaguement reconnu un nom par-ci, par-là. Je n’ai pas retenu le sobriquet par lequel est travesti le nom de Bertil Galland, la charge est massive. Je ne sais pas ce qui a bien pu se passer – pour de vrai – entre Galland et Dimitrijevic mais du peu que je connais ces personnes, j’imagine qu’elles n’étaient pas faites pour s’entendre. Personnellement, avec mon complexe social, je ne peux être qu’écrasé et baveux de respect devant la grande dignité de M. Galland ; je l’ai entendu l’autre soir au téléjournal, j’adore son phrasé d’élite romande sûre d’elle-même. Il y a aussi quelques journalistes évoquées selon leur aspect pincé ou leur chevelure grise, longue et grasse. Notre facétieux auteur ne serait-il pas en train de régler des comptes, quid ? En tous les cas, aucune des figures invoquées ne me parle ; je ne sais pas de qui il s’agit et je ne dois pas être le seul dans ce cas.
 
 
Durant mon adolescence, je suivais très peu les aléas du milieu littéraire romand, ça ne m’intéressait pas. J’avais bien proposé un manuscrit (manuscrit et pas tapuscrit) aux éditions de l’Âge d’Homme, un recueil de nouvelles un peu légères et crypto-gay qui m’avait été chaleureusement refusé. J’en avais pris mon parti et m’étais dit que je réessaierais une autre fois avec un autre titre. Je me souviens avoir entendu dire que Dimitrijevic était un militant d’extrême droite serbe, un type pas fréquentable. Je n’avais pas cherché plus loin. Je n’étais alors ni intéressé par la littérature romande, ni par la littérature slave, ni par la littérature étrangère (non-francophone) en général. Je n’avais d’yeux que pour le microcosme parigot. Mes premières amours littéraires avaient pour nom Hervé Guibert, je brûlais pour son autofiction tragique. En fait, je suis né au monde en 1989, à la chute du mur, je me suis émancipé en 2003, lors de mon premier séjour berlinois, et depuis un peu plus de dix ans, je lis, vraiment. Jean-Michel Olivier, avec son « Ami barbare », m’a rendu l’Europe que je n’ai pas su voir à l’époque, trop engoncé dans un univers prolo et normatif. Il m’a indiqué le chemin vers un continent perdu, vers cette belle et bienheureuse Yougoslavie qu’on a laissé brûler. Il rend son honneur à un mythe local – s’il s’agit bien de Dimitrijevic. Ce roman est un formidable voyage qui m’a donné envie de connaître Trieste la habsbourgeoise et Belgrade la blanche, et tous ces merveilleux territoires « mittel Europa » que me chantent mes amis. Et j’ai un faible pour les Serbes, j’ai toujours eu un faible pour les mauvais sujets, même s’ils souffrent de donjuanisme forcené et sont fous de football (voici le deux ou trois autres sujets sur lesquels je devais revenir). Jean-Michel Olivier a beaucoup de décence allusive quant aux scènes d’amour et ses descriptions rendent presque un match de foot intéressant. « L’Ami barbare » est le roman d’aventure à tenir dans sa bibliothèque.
 
P.S. Inutile d’aller avenue Agassiz, essayer d’ouvrir la grille au milieu du parking, elle n’a plus de serrure, elle est scellée.

mercredi, octobre 22, 2014

BER - le scandale de l'aéroport fantôme

Hier, en compagnie d’une amie, nous avons suivi une visite guidée du futur grand aéroport de Berlin, un scandale tellement immense que nul ne peut le dénoncer ouvertement. Les plans ont été bâclés, l’implantation est catastrophique, à cinq cents mètres de Schönefeld, l’ouverture annoncée a été repoussée cinq à six fois, des dizaines d’entreprises ont dû être dédommagées, un hôtel de bonne catégorie ouvert devant cette aberration aéroportuaire a dû fermer ses portes après être restés ouverts quelques semaines. Toute l’affaire fleure bon le copinage et les arrangements douteux. Le très gay et très médiatique maire de Berlin y a laissé son immense crédit politique. On parle déjà de son successeur à la tête de la capitale allemande aux prochaines élections.

Schönefeld n’était pas un cadeau. Aéroport de brousse desservi par une ligne de S poussive, il est aussi peu accueillant qu’une base militaire soviétique de l’époque stalinienne. Toutes le tentatives pour désenclaver ce lieu se sont soldées par un échec aussi cuisant que discret. Les « Schönefeld express » au départ de Zoo tous les quarts d’heure ont disparu au profit de correspondances compliquées dont la prévisions nécessitent tant la boussole, le sextant que la boule de cristal de Madame Soleil. Finalement, l’usager fréquent s’est rabattu sur le U7, terminus à Rudow,  banlieue mi-moche où il trouve deux ou trois lignes de bus totalement inadaptées au transport de passagers avec bagage qui le mèneront au terminal DDResque de Schönefeld ! Pas un siège où s’asseoir, des sanitaires dignes du goulag et, droit en face, les fières nouvelles constructions de BER dans lesquelles on a totalement négligé le système anti-incendie, salopé le câblage électrique, raté la ventilation ! Lorsqu’on s’est aperçu de la bévue, il était déjà trop tard … Aujourd’hui personne n’ose avancer une date plus ou moins probable d’ouverture, deux ans de retard déjà, des dizaines de lignes aériennes annulées faute de place à Tegel et Schönefeld, sans parler de la fermeture scandaleuse de Tempelhof, présenté durant une campagne d’affichage agressive au  bon peuple comme un aéroport de « sales riches ». Un référendum déclaré illégal avait toutefois demandé le maintien de son exploitation.

BER, donc, une bretelle d’autoroute qui ne sert à rien, une gare souterraine de six voies, quelques œuvres d’art magistrales jetées çà et là dans le terminal désert et tout le monde sait pertinemment que la solution la moins coûteuse consisterait dans l’abandon des bâtiments défectueux, la reconstruction plus loin de nouveaux édifices avec sprinklers et système électrique agréé. On nous a expliqué que les travaux se faisaient « peu à peu », dans le texte, les équipes d’ouvriers travailleraient 24h sur 24, 7 jours sur 7 mais, durant notre visite, nous n’avons pas entendu un seul coup de marteau. Nous n’avons vu que des ouvriers tout frais, tout propre en train de prendre des pauses clopes ou traversant des couloirs sans aucun outil à la main. Le clou, alors que la guide nous faisait son laïus au milieu du hall d’embarquement, deux « ouvriers » semblaient travailler en contrebas, sans outil évidemment, l’un palpait un mur, l’autre lui passait des traverses afin de terminer la construction de leur échafaudage mobile. Le temps de faire quelques photos, de suivre quelque peu les élucubrations de la guide, je me retourne et mes ouvriers de compète ont disparu, avec leur échafaudage à roulettes ?! Par la suite, nous n’avons jamais croisés que des travailleurs venant en sens inverse, que tout le monde les voie. Des figurants !
           

dimanche, octobre 12, 2014

"Sous le Soleil de Satan" de Georges Bernanos

Cela commence lourdement comme un roman populaire, un roman de gare, un mauvais feuilleton sanguinolent et gaillard façon pépère pervers. La petite Mouchette – un nom pareil, c’est le pompon – voudrait bien mais ne peut point et ne fait que des bêtises derrière la maison familiale car elle a peu de religion. Voilà donc un chef d’œuvre de la littérature française !? Et les aventures de Mouchette vous remplissent bien 73 pages, un pensum grotesque comme peut l’être le Malin lorsqu’il est démasqué.  En l’occurrence, le prestige de l’auteur et du titre joue en faveur de la poursuite de la lecture.

Et la suite n’est guère plus engageante, on se retrouve à gloser en compagnie de l’onctueux abbé Menou-Segrais, avec ses atermoiements de vieilles filles, sa délicatesse, son inquiétude pour la santé de ses tapis et sa fin de vie, de carrière qu’il se souhaite les plus douces possibles. C’était compter sans le futur abbé Donissan, un vicaire qui lui a été « refourgué » par une hiérarchie ne sachant trop que faire de ce rustaud, ce séminariste pas très éveillé, si peu cultivé, sans manière et, pire, qui sent l’étable ! C’est aussi une sorte de punition infligée au délicat et cauteleux abbé Menou-Segrais obligé de composer avec ce vicaire empoté, si mal à sa place. Toutefois, le décor est plu que bien posé ; il commence aussi à se tramer un je-ne-sais-quoi entre les attentes de l’un, la maladresse de l’autre. On en oublie quasi Mouchette et son vice par ennui.

Cette deuxième partie, cette « Tentation du désespoir » se termine par une singulière rencontre. Le pauvre Donissan se perd sur la route pour une paroisse voisine où il doit confesser les fidèles. Nuit sans lune, nuit d’hiver, froide et inhospitalière. Et la rencontre, le réconfort offert par un maquignon lui indiquant la route à prendre pour, au moins, rentrer et ne pas geler dans le fossé. Il suffira d’une parole de rien pour que l’abbé s’effondre, ce genre de rien perfide lancé avec malignité et une indifférence feinte. Donissan, crotté, suant, épuisé vient de rencontrer Lucifer, le prince des ténèbres ou l’un de ses avatars. Et l’ange déchu de souiller le prêtre par un baiser – ils en resteront au baiser, on était sur le point d’imaginer d’autres turpitudes d’autant plus que Bernanos fait miroiter quelque secret à son lectorat. Rien qu’un baiser et l’aveu : jamais Donissan en dépit de sa sainteté ne connaîtra la paix. Ce dernier a même offert sa rédemption pour celle de toutes les âmes perdues qui viendraient à lui. Il lui est alors révélé  son don de clairvoyance. Le vicaire Donissan, futur abbé de Lumbres, le grand garçon gauche et inculte, celui qui tente d’arracher de lui toute joie, espérance et autres tentations démoniaques en se flagellant à coup de chaînes, ce pauvre homme d’église toujours crotté et embarrassé est gratifié du don de connaître les âmes, de les lire d’un seul regard. C’est ici, après le départ de Lucifer en marchand de chevaux, que la route de Donissan va croiser celle de Mouchette, plus folle que nature. Donissan lira son âme, ses errements et jusqu’à son proche avenir !

Parmi cette confiture de bondieuseries, cette narration rustique et confuse, ces préventions et ces effets de suspens grossier, le texte de « Sous le Soleil de Satan » révèle sa puissance dans la troisième et dernière partie. On touche alors à des vérités intangibles, comme la parole parfois maladroite du prêtre lors de l’homélie qui nous touche dans une sorte de sommeil hypnotique proche de la révélation. Combien de fois ai-je été réveillé par le volume qui était tombé, je ne m’étais pas même aperçu m’être endormi alors que je poursuivais un dialogue avec le texte même. Et le final,  la mort évidemment, sans pour autant que ce soit là un gage de paix pour Donissan, celui qu’on appelle depuis qu’il en est devenu l’abbé, « le saint de Lumbres. Il y a le miracle, ou une aberration, un enfant mort que Donissan ramène pour moins qu’un instant à la vie. Et la mère en perd la raison. Bernanos nous démontre ici l’inanité de nos stratégies ainsi que la voie d’une vraie et entière liberté. Les prodiges du prêtre thaumaturge ne sont que de grossières manipulations qui nous distraient  de la radicalité du devoir chrétien : un devoir d’amour, ou la meilleure manière de ne pas prêter le flanc à Lucifer.

Un mot encore quant aux vanités épinglées, toutes, surtout la présomption en matière de littérature. Le personnage de Saint-Marin apparaît dans les dernières pages du texte. Il représente la fatuité et la coupable satisfaction de l’auteur arrivé. Cet homme dans le grand âge et la reconnaissance publique se sent acculé. La belle étoffe de sa vie n’est que poussière lorsqu’il veut en tâter le fil. Saint-Marin l’agnostique, le beau vieillard libertin que des aventures avec des filles faciles et douteuses ne rassasient plus veut rencontrer le saint de Lumbres pour, peut-être, trouver une échappatoire à sa faillite programmée. Horrifié par les éclaboussures de sang sur le mur de la chambre du prêtre, résultat de flagellations, chambre qu’on lui a fait visiter comme on visite une grotte miraculeuse, Saint-Marin laissé seul dans l’Eglise de Lumbres, entrevoit une éventuelle sortie de jeu plaisante et digne de lui, la conversion, une gentilhommière près de la paroisse du saint, une fin de vie lumineuse et calme, même un dernier ouvrage … Mais, coup de théâtre, l’abbé Donissan ne se laissera pas embrigader et, à travers la mort semble dire au mondain repenti qui le découvre : « - Tu voulais ma paix, s’écrie le saint, viens la prendre ! … »

dimanche, octobre 05, 2014

"Musique dans la Karl Johan Strasse", extrait 5

"Musique ..." est un projet, un essai autofictif entamé en septembre de l'année dernière qui a pour point de départ la toile de Munch, présentée dans les collections du Kunsthaus de Zürich. 

Madonna et Rosanna dans
 "Recherche Suzanne désespérément"
J’avais oublié la vulgarité de la mise-en-scène bohême du clip « Into the groove », Madonna, 1985. La chanteuse affecte cette aisance à vivre si humiliante pour les adolescents réservés, ceux que l’on n’a pas pris la peine de rendre indépendants et forts. La madone truque un peu en vocalisant un ton trop bas, masquer son absence de voix. Elle joue d’un joli look négligé-chiffon, dépareillé pop décomplexé comme si complexe – donc complexion – était forcément synonyme de coincé. La chanson a  été écrite pour le film « Recherche Suzanne désespérément », une bluette inspirée avec Rosanna Arquette en co-vedette. L’anticonformisme vanté par la chanson, le clip, le film, Madonna : du pipeau ; pire, un mensonge ! Si l’on veut durer, au-delà d’une adolescence solaire, il faut se donner une ligne, se soumettre à une logique et à son usure par la même occasion. Il faut creuser son sillon dans le « champs social », et le creuser bien droit. A moins que la fortune ne vous ait placé au-dessus de ça … et encore ! Mon histoire passionnelle avec un gamin sublime, toute l’énergie que j’ai pu mettre dans cette relation n’ont pas suffi à maintenir l’objet de mon amour dans la haute orbite à laquelle il aspirait. Je n’étais peut-être pas assez « cool » pour lui, pas assez « anticonformiste », j’étais toujours en butte à ses reproches, à son inconduite à mon égard. Je l’ai quitté. Quelques années plus tard, notre rupture n’en était pas la cause directe, il s’est suicidé. Mon parrain, Daniel Zufferey, s’est aussi suicidé. C’était pourtant un auteur publié, reconnu ; il exerçait le journalisme en dilettante et n’avait pas à s’inquiéter de son avenir matériel. Pas même séropositif et plutôt pas mal dans le genre « petit prince », yeux bleus, teint diaphane, il était excellent pianiste … et anticonformiste, tout comme la clientèle des cafés lausannois en vue, de ces établissements qui eussent été punk en 85 et qui, donc, sont bobo design aujourd’hui. Toutefois, ces anticonformistes-là ont trouvé l’antidote à leur futur suicide : ils ont fait des enfants et traînent cette progéniture en bas âge comme un trophée dans les cafés à la mode. Ils ont régénéré le conformisme de leurs parents, grands-parents. Peut-être étaient-ils aussi punk en 85 ? Ils ne doivent certainement pas être frappés par la vulgarité de la mise-en-scène du clip « Into the groove » et voire avouent avec gourmandise leur « fanitude » adolescente pour Madonna ?!

dimanche, septembre 28, 2014

"Rumeurs" de Louise Anne Bouchard,BSN Press

« Rumeurs » est un roman de dame, un petit texte resserré, pseudo-épistolaire car personne n’écrit de telles lettres, au XXIème siècle, à moins qu’il ne s’agisse de lettres publiées, d’un travail littéraire, une petite touche poseuse. Et Louise Anne Bouchard sait fort bien mettre en scène si ce n’est sa vie du moins son esprit caustique. La trame ? Une histoire de filles, deux sœurs brouillées pour de mystérieuses raisons, des chemins de vie qui bifurquent, une rancœur … de filles … Et l’une a extrêmement besoin de l’autre. Le beau prétexte.
 
Le style de Louise Anne est brillant, incisif, efficace, emplit d’une lumière atlantique, un grand bonheur. On aimerait lire durant des pages et des pages la description de Montréal, de ces Amériques sous une plume francophone sagace débarrassée de la brocante du régionalisme et des atermoiements ruraux sur le vrai goût, la vraie vie, les vrais problèmes. Il n’y a pas que le Canada dans ces pages, on voyage, Tessin, Patagonie, dans un style toujours aussi savoureux et coloré.
 
Cette belle plume que d’aucuns connaissent par des billets facebookiens drôles et acerbes se perd toutefois dans quelques clichés de la féminité accomplie et exacerbée (cuisine, fête, sexe). Et je ne vous parle pas de la complaisance œdipienne avec laquelle les deux soeurs évoquent leur descendance masculine, au secours Dr. Freud ! Mon Dieu, mais laissez respirer ces garçons. Il y a aussi quelques délires stériles sur la direction d’orchestre ; ça peut être intéressant mais ça n’apporte rien au texte, et le chef d’orchestre dont il est toujours question se nomme « Siffredi » ?! Après une brève googleisation, je ne trouve qu’un surfeur, un homme politique et le fameux acteur porno. Soit, ce dernier travaille aussi de la baguette mais je ne pense pas que la facétieuse et hyper-féminine Louise Anne Bouchard pensait à lui.
 
Quel dommage que « Rumeurs » ne comptent pas une quinzaine de pages supplémentaires. On aimerait cheminer encore un petit bout avec l’autrice, on aimerait se laisser raconter son Canada, Léonard Cohen, le mont Mont-Royal. Ces « Rumeurs » laissent une saveur prégnante en bouche et me confirment de plus le grand talent de Giuseppe Merrone, monsieur BSN Press, une maison d’édition qui sait cultiver son style, un mordant certain et tout le talent de ses auteurs.
 

dimanche, septembre 21, 2014

"Altesse royale" de Thomas Mann



En 1909, Thomas Mann signa « Altesse royale » (Königliche Hoheit), un roman dans lequel il met en scène un prince d’opérette confit dans la raideur de sa fonction, numéro deux d’un royaume en déroute. La critique n’a pas cru bon de retenir ce titre parmi les œuvres majeures du grand Thomas, lui préférant, par exemple, la longuissime et inaboutie « Montagne magique ». Et pourtant, dans « Altesse royale », l’auteur s’explique avec ironie sur sa dignité d’auteur et d’homme de principes, sur la disqualification des individus droits face à la modernité et au pouvoir de l’argent.
           
En résumé, Klaus Heinrich, second fils du Grand Duc, jeune homme frappé d’une infirmité, un petit bras gauche atrophié, finira par seconder son aîné souffreteux dans ses fonctions officielles. Sa vie n’est faite que de « pour de faux » et de « pour de rire », la mascarade du maintien et de la maîtrise de soi. Pour la masse « ordinaire » qui a le loisir de se laisser aller, le rôle de prince en représentation est regardé comme un spectacle auquel on applaudit mais interdiction au prince de sortir de son personnage. Il doit tout sacrifier à sa fonction. Thomas Mann développe ici la métaphore de l’homme de lettres contraint par là-même à ne jamais déroger à sa dignité. Il rend de plus un hommage discret à l’empereur allemand Guillaume II, personnage historique généralement brocardé et caricaturé jusque dans les livres d’histoire. Ce souverain a tout de même fait de l’Allemagne un Etat développé, démocratique, multi-confessionnel, multi-culturel, voire sa promulgation de lois de lutte contre l’antisémitisme. Guillaume II était de même affligé d’un petit  bras atrophié qu’il savait admirablement bien faire oublier.

Chez Thomas Mann, l’homme public a toujours tout fait pour maîtriser et cacher son homosexualité, la banaliser, la nier, la contraindre par le mariage, la détourner, la sublimer, etc. Katia, son épouse, la connaissait ; tout comme, dans le roman, la fille d’un magna américain de la finance dont Klaus Heinrich tombe amoureux accepte l’infirmité du prince et finit par l’épouser. Cette union scellera le bonheur retrouvé pour tout le royaume. Le récit a la dimension « simpliste » d’un conte et offre bien trois à quatre niveaux de lecture. Le texte est fluide, description de pièces d’apparat décaties, d’un microcosme suranné, des petits et très petits faits composant la vie morne de Klaus Heinrich. Le talent de Thomas Mann permet au lecteur de vivre auprès de ce prince, dans sa pauvre résidence de l’Hermitage aux banquettes garnies de coussins anémiques et de consoles vernie de blanc. Il y a aussi une somptueuse et puissante voiture automobile verte à l’intérieur de cuir rouge, tout un univers sensible hors du temps et des modes.

Que nous apprend « Altesse royale » ? Je ne sais pas en ce qui vous concerne mais ce roman m’a réconforté et conforté dans certains de mes doutes, de mes craintes. Il se trouve que, en tant que gay, je passe le plus clair de mon temps en minorité, en tant qu’auteur aussi, en tant que croyant parmi la tiédeur agnostique de même. Tous ceux que leur conscience aura entravés se reconnaîtront de même, leur sens du ridicule les aura retenus à rire et s’amuser innocemment parmi les joyeux autres. La différence, le fait d’être en minorité, la conscience de cela me force … nous force à un contrôle de tout instant, à une maîtrise de soi inflexible.

mardi, septembre 16, 2014

Geburtstag in Potsdam

Je reviens d’un bref séjour à Berlin où il m’a été donné de vivre un peu de cette bonne vie allemande proclamée par Thomas Mann. Mme von J., la mère de mon amie Li., m’avait invité à fêter avec sa famille et quelques amis son anniversaire. Pour l’occasion, les beaux-parents de Jo. (fils de Mme von J. et frère de Li.) ont mis à disposition une maison de plaisance qu’ils possèdent du côté de Potsdam. L’édifice serait digne de Schinkel, une bâtisse élégante et noble surplombant un jardin en pente douce au coin de deux rues résidentielles. Les haies sont taillées de telle sorte que les convives, depuis le péristyle du grand salon, puissent contempler la perspective sur Potsdam. De la route, la maison trône si noblement que, lorsque Li. la désigna au chauffeur de taxi, il en resta interdit, ne sachant s’il devait aller par la gauche ou par la droite pour nous déposer à la porte du logis.

Il y a soit le décorum, les usages, la particule mais, surtout la chaleur d’un monde où l’on sait se maîtriser sans pour autant éteindre sa personnalité. Chaque invité était attachant à sa façon, sous son meilleur jour du fait de l’occasion, une galerie de personnages à la Fontane. Dans la conversation, le menu, le décor brillait ce génie modeste propre au monde allemand. Ni paillettes ni excès, Mme von J., nom prestigieux, femme lettrée à l’esprit malicieux recevait simplement à l’occasion de ses quatre-vingts ans les parents, les amis, les alliés et l’on m’a fait l’honneur de me compter un peu parmi ces trois catégories.


Retour sur Berlin, une tasse de thé chez Li., la messe de 18h30 à Sankt Ludwig, le père Joseph la célébrait. Un dîner léger, toujours chez Li., l’appartement de la Hohenzollenstrasse (voir « Canicule parano ») un verre de bon schnaps et nous avons encore discuté de quelques points de traduction. Cette précieuse amie, fatiguée de m’entendre soupirer après le marché allemand, a décidé de travailler à la traduction de « Tous les États de la mélancolie bourgeoise ». Vous n’imaginez pas à quel point je trouve mon texte meilleur en allemand. Je suis rentré vers les 22h à la pension Austriana, sur la Pariserstrasse, un établissement que seuls les fans de Derrick peuvent apprécier : j’ai l’impression d’avoir dormi dans un épisode la série !

mardi, septembre 09, 2014

Le livre sur les quais, la République des Lettres au bord de l'eau


Photo d'André Ourednik
Il y a les amis, les vrais, ceux qu’on ne voit pas tant mais qui restent toujours un peu près de vous par leurs livres. Et ils étaient à ma gauche Pierre-Yves Lador et Pierre Quéloz, à ma droite André Ourednik. Il y a les amis des amis, Olivier May, son enthousiasme, sa bonne lecture et je ne l’ai pas même interrogé sur son travail, un livre jeunesse, je crois, sa passion pour l’antiquité. Et Florian Eglin, le regarder à la dérobée, assis dans une bergère Louis XVI, le Confessionnal dans les salons Moyard. Pour ceux qui ne visualisent pas, il est brun, souriant, un regard ferme et avenant, les traits fins, une chemise en jeans ouverte, un, deux boutons, pressentiment du torse puissant au poil brun et des mains racées. Le sourire naturellement séducteur, on ne doit pas souvent lui dire non.

Place 55, je la partage avec Quéloz mais Emmanuel Pinget nous prête aussi sa chaise. Il signe « Avant de geler », sa compagne est berlinoise, elle vit à Schöneberg. Quelques connaissances, un mot fielleux, « c’est ça que tu publies ? mais c’est tout petit ! une brochure … » ou l’amabilité un rien forcée d’une vieille grosse jeune fille en vue qui ne l’est plus. Cyril n’est pas passé, trop de monde, il fête ses quarante ans à l’appartement, nous faisons porte ouverte. Il m’a tout de même accompagné la veille au soir au cocktail, la terrasse du Casino. J’ai « courbé » les discours officiels avec André ; nous sommes allés manger des tajines dans le lounge des auteurs, j’échange ma carte avec Jacques Neirynck. Mais le cocktail, retrouver Cyril qui m’a appelé, attendre la fin des discours, Fornelli nous a rejoint, nous pénétrons la terrasse du Casino. Il fait beau, doux, crépuscule, il y a du monde. Vincent Jacques, notre bon syndic, sa femme est charmante. Nuria et Olivier sont un peu plus loin. Cyril se faufile et s’échappe par l’un des escaliers en volutes.

Trinquer avec Luc Ferry, parce qu’il est là, un verre à la main et moi aussi, nous sommes au milieu du passage, la conversation se noue. Luc est accompagné d’Isabelle Alexis, petite robe noire, chandail rose noué aux épaules, le teint frais, la parole complice. De temps en temps, Luc lui demande une cigarette. Daniel Marguerat passe par-là, Luc Ferry l’admire, les deux hommes se présentent, la discussion roule sur l’histoire du christianisme. Je m’inquiète de savoir où se trouve Cyril. « … mais ramenez-le et présentez-le nous ». Je retrouve mon homme après avoir parcouru tous les salons ; il se tient à l’autre bout de la terrasse, un attaché de presse le regarde avec intérêt. Nous retournons auprès de Luc, Isabelle et quelques autres. Le grand homme est cordial, drôle, enchanté de son séjour morgien. Fin de soirée à la terrasse du Métropolis avec la moitié du staff Payot qui, avec Cyril, chante du C. Jérôme et du Christophe à plein poumon. Le serveur après une heure de concert demande un peu de silence, demain est déjà là.


Place 55, il y a les amis, les livres, les lecteurs ; je me sens un peu engourdi, un peu affamé, dernière ligne droite, je ne vais pas tarder à lever le camp, je ne veux pas manquer la messe de 18h30 à la chapelle de la Longeraie. Stéphane Bovon se tient debout derrière sa pile de livres, comme le géant de la couverture de « La Lueur bleue ». Alexandre Grandjean et Alain Freudiger sont de retour du Locle. Je n’ose pas tourner la tête, Fabienne Bogadi dont j’ai à moitié assassiné le roman dédicace avec application sur ma gauche. Elle est d’une politesse exquise, souriante, cordiale et nous salue avec grâce. Une dernière dédicace à Mélanie Chapuis, « lequel me conseilles-tu ? », la belle est pétillante, je prends un « Canicule parano ». Il paraît que Servidis serait en rupture de stock.

jeudi, septembre 04, 2014

Lausanne, scène 1, action !


La ville est photogénique et le sait. Elle aime les objectifs, les caméras, elle ne se lasse pas de se réinventer à travers clips, pubs, courts et longs métrages, séries, sur grand écran, en une, portfolio central, magazine ou quotidien, de loin, de près, de nuit, de jour, dans toutes les circonstances. Mais il faut une histoire, un scénario, story-board, etc. Lausanne, tenant et aboutissant romanesque, qu’on l’aime ou non, ou plus.

L’autre jour, fin d’après-midi, vendredi, fatigue, promenade à travers les rues commerçantes, les boulevards du bas, remonter vers Saint-Laurent, slalomer entre les cyclistes, des jeunes à roulettes, camion poubelle. J’hésite, je trébuche sur le pavé et, à la terrasse d’un bar voisin, j’ai le plaisir d’être salué par Pierre Louis Péclat et Hugo Martinho. « Voulez-vous vous joindre à nous ? » Que faire de mieux en fin de semaine, la tête en friche, du bon vin local, une terrasse, la vie de la ville dans ce qu’elle a de plus simple et pittoresque, et la littérature, l’évocation de titres, d’auteurs, de faits, d’instants, précieux, d’autres villes, Berlin, Porto, Varsovie. Jusqu’à la pluie, qui nous surprit au moment de se séparer sur la Palud. Le pavé mouillé de Lausanne, début de soirée.


Comme à dix-huit ans, je pris le chemin de la gare. Légère ivresse, trois verres pas plus mais le ventre vide. Et la ville m’apparut irréductible, vibrante, authentique, pareille quoique différente. La ville, Lausanne, « m’est remonté à la surface ». Je la porte, comme la portent certainement tous les auteurs qui la fréquentèrent. Je l’aimai, je la rejetai, je la « recrépis » de ma critique et je retrouve … notre histoire, elle fait partie de moi et je lui rends toujours, d’une manière ou d’une autre, hommage dans mes romans.

mercredi, septembre 03, 2014

"La Causerie Fassbinder" de Jean-Yves Dubath


« Et tu l’aimes sa scansion ? Tu l’aimes ce ton ? tu l’aimes ce verbe en mine de rien ? » Semble dire lascivement Jean-Yves à son lecteur, son petit genre post-godardien, Nouvelle Vague continue, un récit que l’on attrape comme, par exemple, « Le Mépris » en cours de diffusion, très tard à la télé, sans trop savoir ce que c’est dans un premier temps et « remettant » peu à peu l’intrigue au fil des dialogues. Elégance particulière et nonchalante de l’intellectuel sans faux-col … de l’homme d’esprit plutôt … de l’homme de goût … de quelqu’un qui porte son histoire, sensibilité et souvenances.

Peut-on parler de « Nouvelle Vague » allemande ? Fassbinder et l’évocation par une bande de copains de son œuvre, « Effi Briest », adaptation du roman de Fontane, quoique je trouve « Frau Jenny Treibel » plus abouti. Fassbinder et ses références naturalistes, Maupassant, Flaubert ; Fassbinder et son hommage à Rhomer ; Fassbinder et sa liberté, sa disparition prématurée, comme une vie inaboutie, la partie que l’on refait sans cesse entre potes, et chacun a le droit de donner son avis, le lecteur aussi, le néophyte, une conversation de bistrot avec ses répliques décousues et l’intuition, en-dessous, débusquer une vérité ultime. Il ne faut pas mépriser les conversations de bistrot. « Tomber sur un film », en cours de diffusion ne retire rien à sa charge émotionnelle.

« Qu’il y a de bruit là autour, cependant est-ce que nous possédons Dieu, est-ce que nous ne possédons pas Dieu ? » Et j’ai vingt ans, dix-huit ans même : je lis en mode intuitif, quelques souvenirs en anticipation. « La Causerie Fassbinder » est une expérience d’un autre genre qui tantôt me renvoie au souvenir pré-adolescent de Paris, la France, la culture vues d’ici, un phare dans la nuit et complète mes références de « Teilzeit Berliner » actuel. Je ne retire aucune vérité du roman de Jean-Yves Dubath ; mieux ! J’en retire une esthétique, une émotion, en revenir encore une fois au film attrapé au vol sur un écran de télé, si possible tube cathodique, l’image n’est pas plus belle, elle a plus de relief, plus de vérité. Et l’on devine une grande œuvre, ne pas regretter ce que l’on a manqué, ce que l’on va manquer, on en pressent l’existence et ça suffit. Circonstances étonnantes, une chambre d’hôtel à Dehli, une tourista en rémission, un voyage avec Homais, son avatar, je n’avais pas vingt ans, Flaubert est parmi nous, une visite du Fort Rouge et sa p… de colonne de ferraille qui ne rouille pas mais est tout de même rouillée mais je préfèrerai poursuivre dans ce film, quelle merveille. C’était « Blade runner », je l’appris bien plus tard.

« Qu’il y a de bruit … », oui, vraiment mais cela n’empêche toutefois pas d’entendre, de se souvenir, d’apprendre, de se laisser toucher et de regretter deux ou trois petites choses parce qu’on n’a plus vingt ans et que Fassbinder est parti trop tôt. Se demander s’il ne serait pas plus sage d’allumer une clope, en re-fumer une, comme au bon vieux temps et marcher sous la pluie, une ville, une rencontre, quelque chose de sexuel, forcément … ce qui n’exclut pas l’amour ou Dieu mais pas de conviction, parce que la vie est trop fragile pour supporter un tel … sentiment. L’œuvre est trop fragile pour supporter le poids d’une narration. La fragilité d’une conversation, une conversation de bistrot peut-être, une brasserie en demi-jour, une table tout du moins, des amis, des verres à moitié vides, ou pleins, et ce verbe, hypnotique, vertigineux, faire parties des amis de Jean-Yves.



samedi, août 30, 2014

Ex-Glaubenskirche, Roedeliusplatz, première scène de "Canicule parano".





La Glaubenskirche m’est apparue pour la première fois au cours d’une promenade par un matin clair. Dans mon souvenir, les promenades d’agrément à travers la ville ont toujours lieu par un matin clair. En outre, je me souviens fort bien d’un Steh’Café, au coin de la Roedeliusplatz ; j’y avais pris un café et un «Pfannkuchen ». Longtemps après cette divagation, j’ai assidûment fréquenté une petite boulangerie du côté de Beaulieu, Lausanne, parce que son décor me rappelait l’établissement berlinois.

Je suis retourné par le fameux dimanche caniculaire à la Roedeliusplatz, je me suis arrêté sur le parvis de la Glaubenskirche, après-midi d’ennui, la chaleur semblait chanceler sous son propre poids. Il y avait d’anciens bains publics dans les environs, un édifice gigantesque, fermés et à demi ruinés. Petite musique de la ville, LA VILLE qui semblait n’avoir de cesse à trahir mon amour, mon admiration par ce séjour en canicule. Petite musique tout de même, le ciel s’est voilé, espoir d’un peu de fraîcheur. La messe en point de mire, la traversée de Berlin devant soi, ni le courage de faire le chemin à pied, ni l’envie de s’enfermer dans un transport public.


Le double clocher  de l’ex-Glaubenskirche m’avait frappé par sa physionomie, deux tours en dentelle de briques rouges sur briques beiges, accolées et coiffées chacune d’un toit aigu en pyramide octogonale. Un air de dignité médiévale. Cette église pourrait figurer dans un roman de Thomas Mann, « Altesse royale » par exemple, la nef trapue et imposante, l’idéal wilhelminien exprimé en dur sur toute la place. Discret séjour de la stasi par la suite … J’ai alors découvert une plaque officielle expliquant que se trouvait là le siège du ministère de la sécurité d’État. Roedeliusplatz comme une occasion manquée