lundi, octobre 14, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 22


Il a lu un joli volume, verbe mesuré, de belles images, la force d’un récit biblique, « La seconde mort de Lazare ». Il l’a trouvé chez le mec gazeux … l’auteur … chez lui, l’envoi d’un éditeur. Ça l’a touché, profondément touché. Il est lui-même, une sorte de Lazare, pareil et si différent dans ce supplément de vie qu’il reconnaît peu à peu comme la sienne. Peut-être qu’Alpha-Oméga, l’Agence, et tout le reste n’est que fumisterie. A ce tarif-là, le « soleil vert », c’est de la chaire humaine ! Trouver une porte à Berlin ?! une porte vers une autre dimension, façon « Stargate » ; Steeve aimerait en rire. Il devrait demander discrètement à son entourage s’il n’a pas un peu changé, genre « j’ai pris le puck ». Les tableaux qui parlent, les objets vivant, un petit monde façon « Alice au pays des merveille », tout cela s’est calmé, comme lissé, disparu. Il ne se rappelle plus exactement quand cela a commencé, peut-être lors de la vision de presse de « Matrix », ils avaient juste manqué la scène initiale Follow the white rabbit, comme le signal qu’un hypnotiseur donne au début de son numéro. Du coup, il n’est jamais sorti de son état modifié de conscience, vingt ans ou plus à côté de ses pompes, une prouesse ! Il a aussi vu, au Delphi Lux, un nouveau cinéma, dans un nouveau bâtiment, derrière la gare de Zoo, il a donc vu un film façon « Alice au pays de Berlin », une histoire de « merveilles » résilientes dans laquelle une jeune femme court après une horloge qui permet de remonter le temps (choix retardé de Wheeler ?!). Il est donc venu à Berlin soit : 1. pour accepter cet épilogue cinématographique qui tendrait à lui prouver que la vie de Steeve est aussi belle que n’importe quelle autre et qu’il n’a pas à « sauver » l’univers mais à vivre son bonheur … 2. pour rejeter cette conclusion foireuse mise en scène façon « Fabuleux destin d’Amélie Poulain » choucrouteuse et, de ce fait, errer quasi à poil, au bord de la folie, dans un monde hostile et incohérent. Il aurait dû aller voir le documentaire sur la numérisation des œuvres d’art, le buste de Néfertiti en affiche. Il aurait eu des réponses, des indices, le mystère des pyramides, un peuple disparu, la grande loge, société secrète, l’Agence, etc. A la place, il est allé voir une bluette dans une salle remplie de bonnes femmes soit gâteuses soit assoupies.

A-t-il seulement envie de courir après le fantôme d’Akhenaton ? jouer les Indiana Jones flapi quoiqu’il ne soit pas physiquement en pire état qu’Harrison Ford à présent. Tant qu’une momie ne vient pas lui taper sur l’épaule, il en reste à son état d’auteur mineur, la petite cinquantaine, sans sexualité particulière, un léger délire derrière lui. Il ne finira pas comme Maurice Leblanc qui se barricadait dans sa chambre à coucher de peur d’être assassiné par son personnage, Arsène Lupin. Il est con, l’autre ! Tout le monde sait parfaitement que Lupin ne tue pas ; au pire, il séduit. Et Steeve de s’imaginer faire un pas de deux en robe fourreau avec Georges Descrières. Il retrouve des souvenirs d’enfance, l’enfance de l’autre, le mec gazeux, l’auteur, lui-même donc, des souvenirs d’enfant sage, derrière la télé, maman coud à la machine sur la table derrière, dans l’espace salle à manger. Il sait que cet autre qu’il est à présent a aimé le personnage de Lupin, son aisance à être, son humour, son baroque et le fait de faire tourner les moralisateurs en bourrique. « Passer à travers … » : les règles, les interdits, les lois de la physique, les tabous, le ridicule et quelques autres décors peints. Il serait à ses propres yeux un Lazare et que va-t-il faire de ce temps de rab ? Tout d’abord cesser de regarder le monde avec des yeux de merlans frits puis se mettre au travail, être le personnage qui écrit la vie de l’auteur. Il est LA porte, à Berlin, dans sa bonne ville, dans la « Grande » ville voisine, à Tel Aviv ou Lyon. Partout. Il n’est pas question de remonter le temps mais de le réinterpréter, de relever les indices. Il est question de sens, de retour de sens (commun, propre ou figuré, qu’importe). L’histoire est la trame du temps. Sans récit, tout fout le camp ou rien n’advient.

mardi, octobre 08, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 21


La température est redescendue, il est en vacances, quelques semaines, et il se fait à son nouveau … statut. Dans la nuit, bien avancée, alors que Lou’ sommeille allongé dans son lit, contre lui, il regarde une série à la télévision, une série britannique, « Downton Abbey » ou les pérégrinations existentielles d’une famille d’antan, le titre, le château, le domaine à travers la modernité post-apocalyptique de l’après 18. La déférence de chacun des protagonistes le touche, leur manière d’être bons sans sentimentalisme, leur foi en ce qui leur paraît juste doublée de compassion, comprendre l’autre … Steve eût aimé être le scénariste d’un tel récit. Ça le touche profondément, mieux que l’expérience des fentes de Young ou de la gomme quantique à choix retardé de Wheeler. Steeve rend les armes avec Everett – le physicien auteur de la théorie  des mondes multiples – et, lorsque Steeve regarde un épisode de « Downton », il a envie d’adhérer à cette réalité si peu réelle, admettre une version en particulier comme admettre un penchant. Il emporte de cette douceur avec lui lors de proto-transits, des mondes où ce n’est pas grave et qu’il fréquente avec bonheur, de vieilles habitudes qui lui réchauffent le cœur. Lou’ ronfle et s’agite. Steeve écoute le battement d’une horloge, le tic-tac d’un réveil de voyage à calendrier, un modèle 8 jours, cet appartement est rempli d’instruments de mesure, il y a même un coffret débordant de montres au fond d’un placard de la garde-robe, et une quinzaine de théière en étain, acier, porcelaine, faïence, argent, etc. Entre « Le tour du monde en 80 jours » et « Alice au pays des merveilles ». Le pompon : il va publier, sous peu, dans une bonne maison de la place, il s’agit d’un petit paquet de convictions au fil desquelles sont convoqués comme témoins des films, des toiles, d’autres séries. Tout était donc minutieusement préparé à moins que ce ne soit un piège ou sa « petite » folie. Steeve est résolu à tenir son rôle, ce rôle. L’éditeur lui a demandé de réfléchir à une couverture, Steeve a failli rétorquer « … celle que j’ai en ce moment n’est pas crédible ? je ne suis plus auteur ? » puis il a fait le lien avec le texte à paraître, il a promis de trouver une photo, fouiller des registres numérisés, peaufiner son … rôle, sa couverture. Puis il s’invente des histoires, dans un lieu qui lui dit quelque chose, dans une compagnie plus ou moins choisie, un petit détour narratif. Un bistrot plus ou moins à la mode, à la Croix-Rousse, et le malaise diffus qui lui agrafe les organes internes les uns aux autres, surtout en bas, et la promesse de « demain », le mot sonne comme un tour de clef dans une porte que l’on s’apprête à ouvrir. C’est tout de  même joli, cette vie-là, il serait tenté de s’y attacher. Ça fait des nœuds, à l’intérieur, comme dans un scaphandre mal formaté. Tant qu’il est dans l’appartement de grand-mère, parmi les théières, les horloges, les montres et les tableaux, ça le fait, il se sent quasi normal. Plus il s’éloigne de sa base, plus il se sent mal, exception faite des territoires germaniques, partout où l’on parle allemand le monde tourne rond lui dit son ventre.

Hors les cafés, bistrots, bouchons, etc., à Lyon, il y a le musée des Beaux Arts, remplis de balises muettes à présent mais si sensibles, figées dans l’instant T, la dame triste du boudoir bleu par Jacques-Emil Blanche. Elle fixe l’auteur pour un rendez-vous manqué et Steeve pour avoir rendu Oméga caduc, pour avoir figé les choses, jusqu’à nouvel ordre, dans leur pire version. Steeve surinterprète peut-être, rapport au pire. Ne serait-ce pas la nostalgie de ce qui aurait pu advenir ? Et si, et si, la valse des « si », richesse des probabilités, le cadeau dont on n’a pas encore défait le paquet, ficelle, papier de fête et, à l’intérieur, le présent, toutes les hypothèses réduites à un maintenant, un ici.

On lui a encore souhaité bon anniversaire puis on est rentré de Lyon. Steeve a retrouvé la chambre aux mille objets, les commodes remplies de manuscrits, la conversation des horloges, les théières dans la cuisine, du repos. Comme le combiné qui retourne sur sa base. Il n’en sait pas plus. Il est peut-être une version librement consentie de lui-même. Si c’est le cas, il doit se prouver, afin d’adhérer au récit, qu’Alpha et Oméga ont correctement fusionné, qu’il n’y a plus de dangers, jusqu’à la prochaine diffraction. Steeve a lu dans le manuscrit le récit de sa vie, avant, celle qui de fait n’existe plus. Steeve a donc lu qu’il avait compris et accepté l’existence d’Oméga à Berlin, avec des histoires de portes … Il va y retourner, à pieds, enfin en avion, physiquement, avec ses pieds-pieds et pas éthériquement planqué dans les synapses d’un quidam.

vendredi, octobre 04, 2019

L'homme sans autre qualité - chapitre 20


S’il y croit, encore, ça a du sens. On ne « débarque » pas comme ça en Israël par hasard, ou le hasard des amies de l’ami qui adoooorent Tel Aviv et ses plages, les bomecs, etc. S’il y croit donc … Steve a mis la main sur le manuscrit, le récit de ce qu’il croit percevoir comme la vie qu’il avait auparavant, du temps d’Alpha-Oméga. Tout y est ; il l’a lu. En cachette. Dans la garde-robe de sa chambre, là où il a trouvé le texte parmi d’autres papiers. S’il y croit encore… Ça s’intitule « La lumière des Césars ». On y parle de Julia, de sa mère, de Friedhelm, de l’empereur, de …  de tout. Le petit Lou’ l’a rejoint durant sa lecture, l’air désolé, s’est accroupi entre ses jambes. Steeve se tenait en tailleur, sur le sol, sur un tapis noué main, un afghan. Puis le voyage en Israël, les questions de la préposée israélienne à l’immigration attachée à l’aéroport de Kloten, puis maintenant. Démobilisé. Dans la peau non pas d’un flic retraité ou je ne sais trop quoi mais d’un auteur qui a raconté sa vie. Il raconte même le « mec gazeux », lui, l’autre, l’auteur, c'est-à-dire lui maintenant. On lui a replié l’univers, en deux, quatre, huit ou plus encore ce qui expliquerait peut-être le poids de la canicule actuelle. Il est peut-être arrivé la même chose à Ulrich avec Robert Musil. Steve serait-il allé regarder là où il ne fallait pas et aurait figé un champ de possibles merveilleux dans le plus miteux des scénarios ?! Israël est une …, comment dire, une aberration géopolitique, à la fois ceci et son contraire. Les bases de cette nation lui interdisent tout avenir et sa perpétuation gomme son origine spécifique. Israël ou le pli dans la moquette. Vous avez beau le piétiner, l’aplatir, le pli disparaît là, sous vos pieds, pour réapparaître à l’autre bout de la pièce. Israël, du reste, ne semblait pas exister en Oméga, à moins qu’il ne fût dans l’angle aveugle du regard de l’auteur ? Steeve se fait la tête de l’homme affairé, qu’on le laisse en paix le temps qu’il ait compris sa nouvelle logique de vie, épluché les agendas, mené son enquête puis il filera à Berlin. Pour peu qu’il ne se trompe pas, le séjour à Berlin est déjà prévu, vols et logement réservés. Il voyagera seul. Sa conjugalité semble être aussi une chose compliquée et/ou confuse. Il y a aussi un « truc » avec « L’homme au cigare », la grande toile accrochée sans cadre au-dessus de la porte de son cabinet. Steeve doit trouver le moyen d’entrer en relation … faire parler la balise, à moins qu’il ne s’agisse de l’expression de son trouble schizoïde.