Jon
Monnard, le beau Jon Monnard signe son premier roman, une fable sur la
jeunesse, le talent, la littérature, les faux-semblants et la vanité d’une
époque qui ne sait plus lire (et si peu écrire). Si Rastignac était écrivain et
avait trop de sensibilité …
Je l’ai
repéré au Dîner des auteurs, la Villa Sarasin, le dernier Salon du Livre de
Genève, un grand garçon les cheveux auburn, roux foncé, roux … comme le roi
David, mon petit penchant sémitique. Je m’égare. Il conversait avec Max Lobe, très
cher ami, très bon signe. Il lui passait son livre « Et à la fois je
savais que je n’étais pas magnifique », un bon titre, accrocheur, une
belle couverture et l’auteur a une mine avenante, le ton agréable, une certaine
retenue et, à la fois, de la spontanéité. J’emprunte le volume de Max, lis
quelques lignes, un carottage de deux, trois extraits qui me plaisent. Je me
verrai bien le livre entre les mains, passer un peu de temps avec. Echange de
coordonnées électroniques, il me promet de m’en envoyer un exemplaire, en vue de
ce billet. Je lui passe la référence de quelques ouvrages que j’aime (Mauriac,
Green, Mann, un peu connoté vous me direz …), Jon est un auteur qui lit !
qui compte élargir son horizon et qui tient ses promesses. Le livre reçu, il ne
manquait plus que l’occasion de le lire.
En fait, je
comptais vous faire un billet sur Milan, petit séjour de l’Ascension, tre
giorni e mezzo, de grandes lunettes noires vissées sur le nez – un chalazion
récalcitrant me boursoufle la paupière gauche – Ray Ban, de la marque
évidemment, je vais dans une capitale de la mode, pas à Trifouilli-les-Oies. J’avais
déjà défloré le texte, un quickie de quelques pages, un très très bon moment,
la découverte du corps du texte comme une chemise que l’on ouvre sur un torse,
la caresse de l’œil, un peu maladroite, un peu pressée, les pleines promesses d’une
rencontre inespérée, l’affaire est consommée. L’escapade milanaise tombait
bien. C’est LA ville où lire le premier roman de Jon, une fable qui, comme
toutes les fables, est le résultat d’une aventure intérieure, d’un bout de vie.
Jon a 27 ans, nous n’avons plus affaire à de la pédophilie culturisante. J’en
ai vu des jeunes merdeux lettreux qui roulaient des mécaniques et leurs jeunes
promesses un peu courtes … Et les gargarismes d’admirateurs en vue qui s’imaginaient
effeuiller autre chose que les pages d’un volume inepte … Je m’égare encore … à
moins que je n’illustre par la démonstration.
Le lecteur
est donc amené à suivre le jeune Coska parmi les tartuffes d’une école d’art
péteuse où chaque élève prend la pose. Jon a le regard acéré de ceux qui savent
voir. Puis Coska dans sa solitude, ses espoirs littéraires, l’opportunité, un
concours, et le raté devient une star, à la force de son talent, oh, la jolie
success-story à deux balles dont sont remplis je ne sais trop combien de romans
ne valant pas même le prix de l’allumette pour y bouter le feu ! Mais notre
auteur, le vrai, pas son avatar, a dépassé le cliché avec son hybridation entre
mode et littérature. Il a imaginé une créatrice de mode voulant donner plus de
profondeur à son immense carrière de chiffons en y imprimant des mots.
En sus – Ohhh,
oui, en sus ! – Jon donne vie à tout une galerie, des personnages
archétypiques : Mercure, Ghiaccio, le libraire La Colère, un véritable
bestiaire, un échantillonnage de travers, de lâchetés diverses et de
compromission. Il y a un rythme, une musique, une saveur ; le texte a la
vertu de nous faire voir le monde avec plus d’acuité. On est pris du dégoût
que, légitimement, tout individu sensé devrait ressentir en tournant les pages
de magazines de mode, ce déballage de pseudo-références pillées à la vraie
culture. Jon Monnard ne manque pas de lettres, ni de référence. Il sait asseoir
son univers et distiller son monde. Il a des goûts un peu top impressionnistes
selon mes critères, mais ça tombe juste, comme un pantalon bien taillé. Notre
auteur perlabore du reste son personnage public comme son texte, un important
travail d’équilibre, d’équilibrisme d’où mon intérêt pour son roman, la
frontière ténue entre l’être et l’œuvre, jusqu’où payer de soi son succès, le
succès de son travail d’auteur ou celui d’un titre ? Et quel succès ?
comment le mesurer ? en nombre d’articles ? d’émissions de radio, de
télé ? d’invitations mondaines ? d’activités récréatives ? Jon a
pour modèle le fragile Scott Fitzgerald, que je n’ai jamais lu, j’ai de la
sympathie pour l’image que cet auteur a laissé de son personnage.
Personnellement, après quelques titres, peu de lecteurs, quelques invitations –
et cela fera bientôt trente ans que je n’ai plus vingt ans, je me suis arrêté à
la conviction que la littérature était un sacerdoce. C’est beau, c’est rare,
lorsqu’elle rapporte, qu’elle remporte le succès, et souvent ce n’est qu’une
mise-en-scène, pas même besoin de citer de noms. Pour le lecteur non-auteur, « Et
à la fois … » est un conte intelligent, touchant, de très beaux moments,
une fin en apothéose discrète, et pour les auteurs qui le liraient, une mise en
abîme de notre activité d’écriveron.
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